Pologne, Łódź, ma terre promise

Sandra PÉLISSIER

Diplômée de Marketing à l'Université de Lodz et de Langues étrangères appliquées à l'Université Jean Moulin Lyon III. Passionnée par les cultures et langues slaves. Lyonnaise de sang et de coeur. Vit et travaille à Varsovie.

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Sandra PÉLISSIER: Polska. Łódź. Moja ziemia obecana

Rien ne me prédestinait à venir vivre en Pologne. Rien de particulier ne m’y reliait non plus, après une enfance passée dans l’arrière-pays lyonnais, dans une famille où l’on parle, mange et pense français – ecrit Sandra PÉLISSIER

.Rien, si ce n’est un arrière-arrière-grand-père polonais que ma mère elle-même avait à peine connu. Ce sont ses souvenirs de cet homme, comptable de profession, qui tombera amoureux d’une Française à Varsovie et décidera de la suivre jusqu’en Seine-et-Oise, qui auront été le déclencheur d’un intérêt instinctif, presque viscéral pour la Pologne qui ne me quittera plus.

Sans raison apparente, je me lançais après le baccalauréat dans l’apprentissage du polonais, à l’université mais aussi en cours du soir pour pouvoir être capable de suivre les conférences dans une classe où je suis la seule non-native. Je ne compte pas les heures passées, de nuit, à déchiffrer les règles complexes d’une grammaire qui jusqu’alors m’était inconnue et diffère totalement de celles des langues romanes bien qu’elle soit proche du latin ne serait-ce qu’en raison de l’usage des déclinaisons. Il me faudra deux ans pour être capable de mener une conversation basique en polonais, langue réputée pour être l’une des plus compliquées au monde. L’envie de comprendre est cependant plus forte que tout et je ne me rappelle pas avoir imaginé abandonner une seule fois.

Quand enfin j’ai la chance, à 17 ans, de pouvoir visiter la Pologne pour la première fois, je passe un mois à l’Université Catholique Jean-Paul II de Lublin dans le cadre d’un programme d’apprentissage de la langue et de la culture polonaises. Le séjour fut court, les cours intensifs, et je découvre encore un peu plus une nation déterminée, obsédée par l’idée de rattraper économiquement les membres fondateurs de l’Union Européenne, à qui elle n’a pourtant plus rien à envier. En discutant avec des Polonais, en tant que Française, j’entendis et j’entends encore le même discours de leur part : la Pologne ? Mais pourquoi faire ? Pourquoi venir s’enterrer ici, dans un pays encore sous le joug communiste il y a quelques décennies, alors que l’on vient de l’Ouest, ou tout est plus facile ?

Certains Polonais sont persuadés d’être « moins » européens que leurs voisins. Ils rêvent de Londres, Berlin ou Paris, et voient leur pays comme un petit bout de campagne froid et sans intérêt. Ce n’est pas le cas de tous, bien sûr, mais cela reflète mon expérience personnelle et c’est ce que j’ai pu entendre de leur part. Et pourtant, l’immense majorité d’entre eux fait preuve d’un patriotisme immense, d’un amour pour leur culture et d’un respect pour leur histoire que je n’ai pu observer nulle part ailleurs.

Cela se traduit d’une part par la présence accrue de l’Eglise dans la vie de tous les jours : chacun jugera si celle-ci est positive ou non, étant donné les circonstances politiques actuelles et la présence d’un gouvernement qui ne cache pas son attachement aux valeurs catholiques,, mais il est certain que la religion fait partie intégrante de la vie des Polonais, qui se souviennent avec émotion de leur Pape Jean-Paul II, natif d’une petite ville des alentours de Cracovie, et qui a eu un rôle-clé dans la révolte polonaise contre le système soviétique farouchement anticlérical.

L’histoire du pays est imprimée, gravée dans l’esprit de chaque Polonais, qui chaque 1er août commémore avec fierté le soulèvement de 1944 à Varsovie, qui mena cependant au bombardement intégral de la ville.

J’ai souvent tenté d’imaginer, ce que nous, Français, ressentirions si notre capitale avait été rasée jusqu’au dernier bâtiment, et l’unique chose qui me vient à l’esprit est une immense tristesse, une nostalgie avortée de ce qu’aurait été Varsovie si elle n’avait pas été réduite en cendres par l’armée allemande qui bombardait chaque mètre carré avec une minutie glaçante.

Et c’est probablement ce traumatisme de plus d’un siècle de domination étrangère et de massacres qui a donné aux Polonais un complexe d’infériorité par rapport à leurs voisins, mais aussi un acharnement au travail et une envie irrépressible de se tirer vers le haut qui ne peut inspirer que le respect. Oui, la Pologne et les Polonais sont sous-estimés, par les autres pays qui le plus souvent n’en savent que très peu de choses, mais aussi par les propres habitants de la Pologne !

Ma famille a plutôt bien accueilli mon projet de départ, d’abord comme étudiante Erasmus puis en simple expatriée. Elle a compris que je veuille retrouver mes racines, et savait qu’en termes d’emploi et de niveau de vie la France ne m’offrirait peut-être pas ce que j’espérais. Mes amis ont été plus difficiles à convaincre : j’ai dû souvent expliquer que non, la Pologne, ce n’est pas la Sibérie, qu’elle est traversée par des autoroutes parfois en meilleur état que les routes françaises, et que les centres commerciaux de ses grandes villes rivalisent de modernité. Mais de tous les Français que j’ai pu rencontrer en Pologne et qui connaissent donc son vrai visage, aucun n’en a été déçu et chacun s’accorde à dire qu’on s’y sent tout simplement bien. Les villes y sont relativement calmes, par rapport aux métropoles de l’Ouest, ce qui pour moi offre une qualité de vie bien supérieure à Varsovie qu’à Paris, mais fourmillent de grandes multinationales et de start-ups qui ont compris le potentiel des polonais, leur capacité à innover, à se réinventer, à bâtir. Dans mon cas, ce pays m’a même offert des opportunités professionnelles dont j’aurais pu à peine rêver en France. A travers mes yeux, peut-être naïfs, je la vois comme un pays où chacun peut réussir s’il est prêt à travailler dur pour obtenir ce qu’il veut, et où l’origine sociale d’une personne est un fardeau moins lourd à porter pour qui désire ardemment gravir les échelons de la société.

La Pologne est pareille à une mine de diamants, mais peu de gens se donnent la peine de la découvrir. Un pays d’une beauté remarquable pour qui veut bien la voir, de par ses paysages naturels à couper le souffle (les lacs de Mazurie, les forêts de Zakopane ou encore les rives de la mer Baltique pour ne citer qu’eux) mais aussi ses grandes villes, ses églises toujours pleines à l’heure de la messe, ses musées, ses cafés.

Celle que je connais le mieux, pour y avoir habité pendant deux ans, est la ville de Łódź, située au centre du pays. Fortement marquée par son héritage post-industriel, elle est encore peuplée de nombreuses anciennes fabriques de textile en briques rouges dont certaines sont devenues des centres commerciaux à la pointe de la modernité et des centres de loisirs (Manufaktura, Galeria Łódzka) ou bien des lofts ultra-modernes vendus à prix d’or. D’autres sont laissés à l’abandon, et ce parfois en plein centre-ville, ce qui vaut à Łódź sa réputation de ville peu accueillante… elle qui pourtant a tant à offrir.

Si vous y prenez le taxi et discutez un peu avec le chauffeur, vous tomberez souvent sur un ancien ouvrier de ces usines qui a dû se reconvertir après leur fermeture tout au long du 20e siècle face à la rude concurrence chinoise. Łódź se transforme, au gré des changements de contexte économique, et est devenue aujourd’hui une fourmilière grandissante d’entreprises, polonaises comme étrangères, attirées par les loyers plus bas que ceux de Varsovie (qui se trouve seulement à 100km) et la capacité de ses universités à produire des diplômés multilingues et surqualifiés.

Même si j’habite maintenant à Varsovie pour raisons professionnelles, les week-ends que je passe à Lodz m’empreignent toujours d’une bouffée de nostalgie, comme si je revenais dans ma ville natale après quelques semaines passées à travailler dans la capitale.

Une ville à la fois minuscule, avec la majorité des commerces, cafés et cinémas situés autour de Piotrkowska, la rue principale longue de plus de 4km (ce qui en fait la rue commerçante la plus longue d’Europe) et toujours très animée la nuit, mais aussi immense, avec une banlieue qui flirte avec la rase campagne environnante.

Łódź est aussi célèbre pour ses grandes peintures murales, à découvrir au gré des rues et occupant des faces d’immeubles entières, comme si elle se faisait pardonner sa vétusté en offrant aux passants un morceau d’art choisi. Łódź ne se laisse pas abattre par l’ampleur de la tâche qui l’attend pour se rénover et se développer. Łódź avance pas à pas, consciente de ses forces et de ses faiblesses, promeut sa culture en se portant candidate à l’accueil de l’Exposition Universelle de 2022, transforme ses anciennes fabriques en centres commerciaux et en quartiers piétons regorgeant de bars underground et boutiques de jeunes designers (comme le quartier de OFF Piotrkowska) et ses centrales hydrauliques en centres culturels et planétarium à l’image du centre EC-1 de la rue Targowa. Je crois que nulle part ailleurs je n’ai retrouvé l’ambiance si particulière qui y règne, entre modernité, vestiges du communisme et design post-industriel.

 

Łódź n’a pas bonne réputation parmi les Polonais qui lui préfèrent les vues saisissantes des rives de l’Oder à Wrocław, la porte dorée de Gdańsk ou le Rynek de Poznań. On l’appelle ville laide, ville grise. Mais pour qui veut bien s’y rendre et s’ouvrir à elle, s’y ouvrir, elle est une source d’inspiration infinie, et je suis curieuse de voir à quoi elle ressemblera dans dix ans, elle qui se développe si vite, et que j’aurais toujours plaisir à visiter.

Sandra Pélissier

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  • Marek Lechowicz

    Emigracja często wzbogaca. Czasami widzi się u innych to czego się nie widzi u siebie. To samo powiedziałbym o Francji co ta Pani o mówi o Polsce. O Polsce też. Doświadczenie.
    Przyjemnie jednak poczytać opinię tej młodej Francuski o naszym kraju.

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