Prof. Andrzej Nowak: 1920, l’année de tous les miracles

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1920, l’année de tous les miracles

Prof. Andrzej NOWAK

Ryc.Fabien Clairefond

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Pour l’Occident, la Grande Guerre s’acheva en novembre 1918. S’ensuivaient un colossal traumatisme et la question : à quoi bon tout cet horrible carnage ? Pour les Polonais, cette période était une réalité légèrement différente – écrit prof. Andrzej NOWAK

En 1914, la Pologne ne figurait pas sur les cartes d’Europe. La Grande Guerre vit s’opposer militairement les trois puissances qui, 120 ans auparavant, avaient anéanti l’existence politique de la nation polonaise, à savoir la Russie impériale, la Prusse et l’Autriche. La Première Guerre mondiale toucha les habitants des trois territoires polonais partagés entre ces empires non moins fortement que les Français ou les Belges. Enrôlées dans les trois armées d’oppresseurs, les recrues polonaises, au nombre de 2 millions environ, furent forcées de se livrer réciproquement bataille. Près de 500 000 soldats polonais moururent au cours des hostilités. Il faut ajouter à ce triste chiffre les 400 000 victimes civiles, directes ou indirectes, de faits de guerre ou des politiques d’occupation. Le bilan politique, lui, restait néanmoins positif : en résultat de ces terribles circonstances, la Pologne recouvra enfin son indépendance.

Ce fut l’aboutissement d’un engagement clairvoyant et valeureux de nombreux hommes politiques et membres de formations de volontaires qui, encore durant la guerre, n’eurent de cesse de témoigner de la volonté des Polonais de redevenir une nation indépendante. Józef Piłsudski, qui organisa les Légions polonaises bataillant, dans une première phase, aux côtés de l’Autriche contre l’ennemi principal : la Russie, devint le symbole de cet effort militaire. Roman Dmowski, qui organisa la diplomatie polonaise auprès des alliés occidentaux, contribua, conjointement avec le grand pianiste Ignacy Paderewski, à mettre la question de l’indépendance de la Pologne sur la table des négociations comme l’une des conditions de la paix, une fois l’Allemagne vaincue. Ils furent également les parrains de la formation d’une brigade polonaise de volontaires, mise sur pied sous le commandement du général Józef Haller au sein de l’armée française.

Par un heureux concours de circonstances, d’abord la Russie perdit la guerre contre l’Allemagne et l’Autriche, puis les mêmes Allemagne et Autriche furent battues par l’alliance franco-britannique, soutenue par les Etats-Unis. En novembre 1918, la Pologne recouvra donc son indépendance. Sous la houlette de Piłsudski, le pays mit rapidement en place un appareil étatique, un système électoral démocratique (avec la plénitude des droits électoraux accordés aux femmes – déjà dès novembre 1918, 26 ans avant la France !), et surtout, ce qui allait s’avérer indispensable dans les mois à venir, une armée autonome. L’apport de la France à cette reconstruction fut considérable : non seulement elle permit à l’Armée bleue de Haller de rejoindre la patrie, mais aussi elle fournit des équipements militaires à l’armée polonaise naissante tout en envoyant en Pologne, sous le commandement du général Paul Henrys, une mission de 400 officiers, parmi lesquels un jeune capitaine Charles de Gaulle affecté comme instructeur à l’école d’infanterie de Rembertów et de Kutno.

Paris avait besoin d’un allié qui, de l’est, tienne en échec une Allemagne vaincue mais refusant sa défaite et le traité de Versailles. La principale alliée française – la Russie – vivait une révolution et le gouvernement bolchévique se retira de la coalition anti-allemande, en signant à Brest en mars 1918 une paix avec le 2e Reich. Lorsque l’Allemagne perdit la guerre sur le front d’Ouest, la Russie, dominée dans ces centres par les bolchéviks, entra dans une période de guerre civile. La Pologne devint alors, comme on le disait au QG de l’armée française, « une alliée de remplacement ».

Déjà en 1918, Lénine et ses camarades du bureau politique (Trotski, Staline, Lev Kamenev) prirent la décision d’une conquête militaire du centre de l’Europe, pour ensuite parvenir jusqu’en Allemagne. Ils voulaient répandre la révolution communiste afin de lui donner un avantage décisif sur le continent européen. Sur leur chemin se trouvait la Pologne.

Staline la qualifia alors de « cloison » que l’Armée rouge n’aurait aucun mal à percer pour venir en aide aux prolétaires allemands… En automne 1918 fut formé le Front de l’Ouest de l’Armée rouge qui prenait successivement possession des territoires délaissés par l’armée allemande. En Ukraine, en Lituanie et en Biélorussie les bolchéviks installèrent immédiatement de nouvelles autorités communistes. A Moscou fut également mis sur pied un gouvernement soviétique pour la Pologne, mais puisque l’armée polonaise stoppa l’offensive de l’Armée rouge, il ne parvint jamais à rejoindre Varsovie. Février 1919 signa le début d’une guerre régulière polono-soviétique.

L’offensive soviétique en direction de l’ouest faiblit dans les mois qui suivirent en raison d’une guerre civile et la nécessité pour l’Armée rouge de mater l’opposition des « blancs ». A cette époque, Piłsudski proposa un plan de créer une fédération englobant la Pologne, la Lituanie et l’Ukraine dont le but serait de faire barrage à la reconquête impérialiste de Moscou. Malheureusement, les Lituaniens ne se laissèrent pas acquérir à la cause. Piłsudski tenta aussi de faire alliance avec l’Ukraine de Symon Petlioura, luttant alors pour son indépendance.

Voyant les bolchéviks sur le point de gagner la guerre civile, Piłsudski comprit que l’étape suivante pour Lénine serait la reprise de la marche à l’ouest. Et il ne se trompa pas. Dès janvier 1920, le QG de l’Armée rouge mit en effet en œuvre un plan de vaste offensive contre la Pologne prévue au mois de mai et commença à rassembler des forces. Menée par les troupes de Mikhaïl Toukhatchevski, l’attaque devait venir du Front de l’Ouest.

Ayant prévu les intentions des Soviétiques, Piłsudski dirigea l’offensive polonaise en direction de Kiev. Fort de l’alliance avec Petlioura, il devait aider les Ukrainiens à recouvrer leur indépendance. En mai, les troupes polonaises entrèrent dans la ville pour la remettre au gouvernement ukrainien. Les plans de Piłsudski furent néanmoins perturbés par une offensive massive du Front de l’Ouest dirigée, via la Biélorussie, contre la Pologne et une attaque éclair de l’armée de cavalerie de Semion Boudienny au sud. L’armée polonaise dut reculer devant la puissance de l’envahisseur. L’appel à l’aide, lancé par le gouvernement polonais en direction de l’Occident, se heurta à une hostilité absolue de la part du Premier ministre britannique David Lloyd George tendant à se mettre au plus vite d’accord avec la Russie soviétique, même au prix de sacrifier la Pologne (tel fut le sens de la note dite « de Curzon » dictée par lui le 11 juillet). Le Premier ministre français Alexandre Millerand, ex-socialiste et ancien ami de Piłsudski, voulait venir en aide à la Pologne, mais sans la Grande-Bretagne il ne put faire rien de plus que d’envoyer à Varsovie un petit groupe de spécialistes militaires avec à sa tête le général Maxime Weygand.

C’est donc pratiquement toute seule que la Pologne eut à affronter l’immense offensive bolchévique.

Lénine ne voulait pas d’accord avec la Grande-Bretagne. Son vœu était de porter la révolution jusqu’à Berlin – « sur le cadavre de la Pologne blanche », comme stipulait l’ordre donné aux armées du Front de l’Ouest. Un deuxième gouvernement soviétique pour la Pologne fut même préparé, cette fois-ci sous le commandement réel de Félix Dzerjinski. Le Front du Sud-Ouest, sous la tutelle politique de Staline en personne, approchait la Pologne du côté de l’Ukraine. Ce dernier, dans un échange de dépêches avec Lénine fin juillet, définit les objectifs à long terme de l’offensive de l’Armée rouge, une fois la Pologne pulvérisée : soviétisation de la Tchécoslovaquie, la Hongrie, l’Autriche, la Roumanie jusqu’à porter la révolution en Italie.

Mais les armées soviétiques furent arrêtées. L’ambitieuse contre-offensive orchestrée par Piłsudski s’avéra efficace. Le 15 août, un fort groupement de l’armée polonaise coupa les lignes de communication du Front de l’Ouest en banlieue de Varsovie. La débâcle de l’Armée rouge fut totale. Le capitaine de Gaulle qui, aux côtés des Polonais, tint tête à l’invasion bolchévique, notait alors dans son carnet de campagne : L’ennemi, complètement surpris de voir tomber dans son flanc gauche les Polonais qu’il croyait désespérés, ne résiste sérieusement nulle part, fuit en désordre de tous côtés, ou capitule par régiments entiers (…). Oui : c’est la victoire, la complète et triomphante victoire.

De Gaulle connaissait en personne le commandant du Front de l’Ouest qui subit cette débâcle. Durant la Grande Guerre, Mikhaïl Toukhatchevski fut fait prisonnier par les Allemands et détenu dans une même cellule avec de Gaulle (de qui il apprit le français d’ailleurs). Il rêvait de porter la révolution jusqu’à Paris mais il ne réussit même pas à entrevoir les portes de Berlin. Tout comme Staline ne réussit pas à entrevoir celles de Prague, de Vienne et de Rome. Dans la grande bataille de Varsovie la Pologne sauva une importante partie de l’Europe de la soviétisation, tout en préservant le système versaillais – pour les 19 années à venir. Il ne faudra qu’une coopération entre le totalitarisme communiste en Russie et un nouveau régime totalitaire installé en Allemagne pour que Staline, main dans la main avec Hitler, anéantissent la paix en Europe. Pourtant, la Pologne, la Lituanie, la Lettonie, l’Estonie, la Tchécoslovaquie et les autres pays de la région n’oublieront jamais ces deux décennies d’indépendance. Indépendance qu’ils tâcheront à tout prix de reconquérir.

.Il n’y aurait pas eu l’année 1989 sans l’année 1920. Les deux méritent qu’on les qualifie de « miraculeuses ».

Andrzej Nowak

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