Andrzej JERIE: Dix ans à raconter Wrocław

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Andrzej JERIE

Directeur du Centre Pamięć i Przyszłość (Centre pour la mémoire et l’avenir) de Wrocław. Il a obtenu son doctorat à la Faculté des sciences de la communication sociale de l’UPS à Rome. Chargé de cours à l’Université de Basse-Silésie, à l’Université de Wrocław et à la Faculté pontificale de théologie de Wrocław. Auteur de courts métrages documentaires, il est également producteur du document Bitwa wrocławska (Bataille de Wrocław).

Le Centre d’histoire Zajezdnia est un lieu que les habitants de Wrocław ne se contentent pas de visiter : ils contribuent à le faire vivre. Ils le font pour eux-mêmes, pour leurs invités, pour les voyageurs de passage, pour tous ceux qui souhaitent découvrir et comprendre le destin singulier de Wrocław depuis la fin de la guerre. Dans l’exposition permanente « Wrocław 1945–2016 », l’histoire cesse d’être une suite de dates ou un récit figé dans les manuels : elle prend le visage de femmes et d’hommes, de leurs choix, de leurs épreuves et de leurs rêves. Objets anciens, souvenirs de famille, scénographie contemporaine, dispositifs multimédias et force symbolique du lieu : tout concourt à donner à cette histoire le souffle d’une grande fresque cinématographique, écrit Andrzej JERIE

L’ouverture du Centre d’histoire Zajezdnia, le 16 septembre 2016, fut l’une des grandes réalisations de l’année où Wrocław était Capitale européenne de la culture. Elle couronnait aussi les efforts de nombreux acteurs désireux de doter la capitale de la Basse-Silésie d’un lieu capable de raconter, d’une manière vivante et contemporaine, le destin de la ville et de ses habitants depuis la guerre. En dix ans, le Centre a pris toute sa place dans la vie culturelle de Wrocław et est devenu un lieu important, pour ses habitants comme pour les visiteurs. Peu se souviennent aujourd’hui que l’ancienne brasserie Piastowski, rue Jedności Narodowej, vendue par la suite à un investisseur privé, avait un temps été envisagée pour l’accueillir. Si le choix s’est finalement porté sur l’ancien dépôt de bus n°VII, rue Grabiszyńska, c’est notamment en raison de la puissance symbolique de ce site : en août 1980 y naissait Solidarność en Basse-Silésie. Dans la mémoire de nombreux habitants, ce dépôt demeure, aujourd’hui encore, un symbole de la liberté reconquise.

Lorsque les bus municipaux eurent quitté les lieux, il fut décidé de transformer le dépôt en musée. La halle fut rénovée et agrandie pour plus de 36 millions de zlotys, dont 51 % provenaient des financements accordés par le Mécanisme financier de l’Espace économique européen et le Mécanisme financier norvégien pour la période 2009–2014. Les travaux permirent aussi de restituer plusieurs éléments architecturaux détruits pendant le siège de Wrocław, en 1945, ou disparus au fil des transformations, notamment les couronnements sculptés qui encadrent la façade principale, au nord. La municipalité de Wrocław finança, pour sa part, une exposition moderne, interactive et largement accessible. Le tout sur 1 980 mètres carrés : le chiffre, lui aussi, est chargé de sens. Et les symboles ne s’arrêtent pas là. Il y a l’horloge du professeur Leon Podsiała : lorsqu’elle se trouvait encore rue Świdnicka, des manifestations indépendantes partaient de son emplacement et les happenings de l’Alternative orange y commençaient. Il y a le wagon de marchandises des familles déplacées, témoignage tangible des migrations de l’après-guerre, et l’ordinateur Odra, où se rejoignent l’inventivité technique et la recherche scientifique de Wrocław. Dans cette exposition, nous rendons la parole à ceux que l’histoire a trop souvent réduits à un numéro, à une ligne de statistique. Ici, les dates et les pages des manuels cèdent la place à des vies, à des choix, à des expériences et à des rêves que les objets exposés rendent sensibles.

Le parcours de « Wrocław 1945–2016 » fait découvrir la ville à travers le destin de ceux qui y arrivèrent après la guerre et commencèrent, parmi les ruines, à y bâtir une nouvelle vie. Il raconte aussi la naissance des milieux scientifiques, de la culture, de l’industrie et du design de Wrocław. Il retrace le chemin vers la réconciliation entre Polonais et Allemands, dont l’un des moments décisifs fut la lettre des évêques polonais aux évêques allemands, rédigée par l’archevêque Bolesław Kominek et portée par ces mots qui résonnent encore : « Nous pardonnons et nous demandons pardon. » La résistance de la société y occupe également toute sa place : l’opposition d’avant août 1980, Solidarność et la clandestinité des années 1980, où s’engagèrent ouvriers, étudiants, lycéens et tant d’autres. Être le berceau de Solidarność à Wrocław et en Basse-Silésie crée une responsabilité particulière. L’exposition évoque encore le retour à l’autonomie des collectivités locales après 1990, la redécouverte du passé multiculturel de Wrocław, redevenu une part de son identité, ainsi que le combat mené ensemble par ses habitants contre les eaux qui submergèrent une partie de la ville durant l’été 1997.

« Wrocław 1945–2016 » est le cœur du Centre d’histoire Zajezdnia, mais son activité va bien au-delà de cette exposition. Au cours de la dernière décennie, plus d’un million de personnes l’ont visitée ou ont pris part aux manifestations organisées au Centre. Si l’on y ajoute les événements que l’institution a proposés dans d’autres lieux, la fréquentation dépasse les trois millions de personnes.

En dix ans, le Centre d’histoire Zajezdnia a conçu près de 150 expositions temporaires consacrées à l’histoire récente, au patrimoine de la Basse-Silésie, au destin des Polonais déportés en Sibérie, à l’histoire de Solidarność, à la culture et aux mutations de la société. Leurs seuls titres donnent la mesure de cette diversité, au-delà de l’exposition permanente : « Les sept merveilles de Wrocław et de la Basse-Silésie », « Prendre racine. Les territoires de l’Ouest et du Nord. Les commencements », « Le monde de Tytus, Romek et A’Tomek de Papcio Chmiel : l’Institut des objets merveilleux du professeur Talent », « Le paradis terrestre des communistes », « Le dépôt se met en grève », « Pèlerinage de l’espérance », « Les machines de Léonard de Vinci », « L’Oder, pont et frontière », « Le monde slave de Kajko et Kokosz », « Le génocide impuni des Ukrainiens. Une leçon d’histoire qui se répète », « Freedom Climbers : les habitants de Wrocław dans les hautes montagnes », « La robe verte. À travers la Sibérie, sur les traces d’une histoire familiale » ou encore « La réconciliation pour l’Europe ». Ce ne sont là que quelques exemples.

Les manifestations en plein air, qui rassemblent des milliers de personnes, sont elles aussi devenues indissociables de la vie du Centre. Parmi les plus suivies, citons la Joyeuse Parade de l’Indépendance, cortège haut en couleur qui traverse Wrocław chaque 11 novembre ; les concerts rock organisés en août pour commémorer la naissance de Solidarność dans la ville ; les anniversaires d’Août 1980, qui permettent aux participants des grèves du début des années 1980 de se retrouver ; les événements autour du Jelcz 043, bus historique affectueusement surnommé « le Concombre » ; mais aussi les projets proposés lors de la Nuit des musées et de la Fête de Wrocław, ou en lien avec l’exposition « Le Golgotha de l’Est ». Installée dans le quartier de Biskupin, à Wrocław, celle-ci retrace le destin des Polonais déportés par la Russie et par l’Union soviétique.

En une décennie, l’ancien dépôt de la rue Grabiszyńska a accueilli des centaines de projets, de débats pédagogiques, de visites scolaires, d’ateliers, de conférences et de rencontres littéraires, en particulier avec les auteurs publiés par le Centre d’histoire Zajezdnia, également connu sous le nom de Centre « Mémoire et avenir ». Près de 160 publications ont ainsi paru au cours de ces dix années.

Parmi les initiatives récentes, la participation à l’Année de la réconciliation 2025 a revêtu une importance particulière. Cette commémoration faisait dialoguer la mémoire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’héritage de la lettre des évêques polonais aux évêques allemands et l’histoire de Solidarność. Le Centre d’histoire Zajezdnia est ainsi redevenu un lieu où réfléchir aux valeurs inscrites depuis l’origine au cœur de sa mission : le dialogue, la solidarité, la liberté et la responsabilité envers la communauté. Grâce à cette année de commémoration, les paroles de l’archevêque Bolesław Kominek évoquées plus haut, « Nous pardonnons et nous demandons pardon », ont retrouvé leur place dans l’espace public et médiatique, laissant espérer une autre manière de se parler.

En cette année anniversaire, il faut rappeler pourquoi le Centre d’histoire Zajezdnia a vu le jour : pour raconter l’histoire des femmes et des hommes, et leur rendre leur place dans l’Histoire. Dix ans plus tard, les récits des habitants de Wrocław continuent d’y vivre et nourrissent la conversation sur le passé, le présent et l’avenir de la ville. Des milliers d’objets recueillis, des centaines de témoins entendus, des expositions temporaires ou en plein air et d’innombrables rencontres avec les habitants le montrent : l’histoire peut être un lieu de rencontre, une manière de construire une identité et de resserrer les liens d’une communauté. L’ancien dépôt, témoin de quelques-uns des grands événements du XXe siècle, ne se contente plus de raconter l’histoire de Wrocław : il aide chaque nouvelle génération à la comprendre et à la vivre à son tour.

Andrzej Jerie

œuvre protégée par droit d'auteur. Toute diffusion doit être autorisée par l'éditeur 29/09/2026