
Le Congrès qui tourna les regards du monde vers Wrocław
Il devait faire découvrir Wrocław au lendemain de la guerre et réunir, dans une grande rencontre en faveur de la paix, des personnalités du monde de la culture et de la science. Il s’acheva sur un conflit politique, le départ spectaculaire d’une partie des participants et une controverse qui demeure entière : dans l’amphithéâtre de l’École polytechnique de Wrocław, défendait-on réellement la paix ou prenait-on part à l’une des premières grandes opérations de propagande de la guerre froide ? Le Congrès mondial des intellectuels d’août 1948 reste l’un des événements internationaux les plus extraordinaires de l’histoire de Wrocław après la Seconde Guerre mondiale – écrit Jolanta PAWNIK
Près de quatre-vingts ans plus tard, la liste des participants impressionne toujours : Pablo Picasso, Bertolt Brecht, Irène et Frédéric Joliot-Curie, Fernand Léger, Paul Éluard, Julian Huxley, Mikhaïl Cholokhov, Ilya Ehrenbourg, Zofia Nałkowska, Maria Dąbrowska, Julian Tuwim, Antoni Słonimski, Tadeusz Kotarbiński, Ludwik Hirszfeld et Hugo Steinhaus. Albert Einstein ne fit pas le déplacement, mais adressa aux participants un message spécial. Pendant quatre jours, du 25 au 28 août 1948, Wrocław accueillit plusieurs centaines de représentants des mondes scientifique, culturel et artistique venus de quarante-six pays.
Le Congrès mondial des intellectuels pour la paix constituait une entreprise sans précédent dans l’histoire encore récente de la Wrocław polonaise. La ville commençait à peine à se relever des destructions de la guerre. Au même moment s’y tenait l’Exposition des Territoires recouvrés, grande manifestation organisée par l’État afin de présenter les réalisations des premières années de l’après-guerre et d’affirmer le caractère polonais des territoires rattachés à la Pologne après le conflit. Le Congrès devait donner à ce message une dimension internationale. « Regardons ces ruines ! N’était-ce pas précisément le décor dont avait besoin un Congrès de la paix ? » Le Français Maurice Bedel soulignait ainsi le contraste entre l’idéal de paix et le paysage d’une ville qui portait encore les stigmates de la guerre.
L’initiative du Congrès est le plus souvent attribuée à Jerzy Borejsza, l’une des personnalités les plus influentes de la vie culturelle polonaise de l’après-guerre, qui allait devenir le secrétaire général de l’événement. On ignore toutefois dans quelle mesure cette idée fut véritablement la sienne. L’historienne Krystyna Kersten jugeait peu probable qu’une telle entreprise ait pu voir le jour indépendamment des projets plus vastes de l’Union soviétique, qui cherchait alors à constituer un mouvement international des défenseurs de la paix.
Les préparatifs furent confiés à un comité polonais et à un comité franco-polonais, auxquels participèrent notamment Irène et Frédéric Joliot-Curie, Le Corbusier, Maria Dąbrowska, Zofia Nałkowska, Xawery Dunikowski, Tadeusz Kotarbiński et Jan Parandowski. Les organisateurs entendaient renouer avec la tradition, née avant la guerre, des congrès internationaux d’écrivains réunis pour défendre la culture.
Dans le même temps, ils évitaient soigneusement toute symbolique susceptible de conférer à la rencontre un caractère ouvertement communiste. La formule devait être aussi large que possible, tandis que la présence de personnalités célèbres était appelée à rehausser le prestige international de l’événement. Aux yeux des organisateurs, réussir à faire venir à Wrocław Pablo Picasso ou Julian Huxley, premier directeur général de l’UNESCO, représentait un immense succès.
Les débats se tinrent dans l’amphithéâtre de l’École polytechnique de Wrocław. Présidée par Jarosław Iwaszkiewicz, la délégation polonaise était particulièrement prestigieuse : aux côtés des écrivains figuraient des scientifiques de l’envergure de Ludwik Hirszfeld, Tadeusz Kotarbiński, Stanisław Ossowski ou Kazimierz Ajdukiewicz.
Dans un premier temps, les débats se déroulèrent dans un calme relatif. Tout changea avec l’intervention d’Alexandre Fadeïev, président de l’Union des écrivains de l’URSS et chef de la délégation soviétique. Il accusa l’Occident de préparer une nouvelle guerre et déclara devant l’assemblée : « Les fers des impérialistes américains doivent transformer le monde en un immense commissariat de police et réduire ses habitants à l’état d’esclaves du capital. »
Son attaque contre les écrivains occidentaux provoqua une indignation plus vive encore : « Si les chacals pouvaient apprendre à taper à la machine, si les hyènes savaient manier la plume, ce qu’ils produiraient ressemblerait certainement aux livres des Miller, des Eliot, des Malraux et autres Sartre. »
La réaction d’une partie des intellectuels occidentaux fut immédiate et véhémente. « Le devoir des intellectuels est de prêcher la tolérance et la concorde, non la haine. Or, ici, on prêche la guerre et non la paix », répliqua l’historien d’Oxford Alan J. P. Taylor, qui protesta également contre l’assimilation de la démocratie américaine au fascisme.
L’atmosphère se détériorait d’heure en heure. Lorsque les délégués occidentaux prenaient la parole, Fadeïev retirait ostensiblement son casque de traduction. Une partie des Britanniques et des Américains envisagea de quitter le Congrès ; Taylor et Huxley finirent effectivement par abandonner Wrocław. « Pour les Polonais, le ton imposé par les Russes fut un désastre », commenta des années plus tard le journaliste François Bondy. Selon lui, les organisateurs polonais voyaient dans le Congrès une occasion de préserver leurs relations avec le monde occidental. Les interventions de la délégation soviétique ne firent pourtant qu’approfondir les divisions entre les intellectuels des deux côtés du rideau de fer.
Parmi tous les participants, Pablo Picasso suscita la plus grande curiosité. Selon l’un des récits, ce voyage en Pologne fut son premier déplacement en avion. L’artiste arriva à bord d’un vol spécialement affrété et, pendant le Congrès, prit la défense du poète chilien Pablo Neruda, appelant à mettre fin aux persécutions dont celui-ci faisait l’objet et à abolir la censure.
Picasso resta en Pologne après la clôture des débats. Il se rendit à Varsovie, où Bolesław Bierut lui remit l’ordre Polonia Restituta. Son séjour à Wrocław laissa également une empreinte bien plus durable, désormais indissociable de l’histoire de l’Exposition des Territoires recouvrés : le célèbre dessin de la colombe de la paix, ainsi qu’une figure ornée d’une colombe caractéristique, tracée sur le mur d’un appartement de la cité Kościuszko.
Les visiteurs étrangers étaient, bien entendu, placés sous la surveillance des services de sécurité. Les guides affectés aux différents groupes devaient rédiger des rapports sur les lieux fréquentés par les délégués, leurs propos, leurs contacts et leurs opinions sur le Congrès. Des fiches furent également établies sur les participants et leurs convictions. Ainsi, tandis que l’on débattait dans l’amphithéâtre du libre développement de la culture et de la coopération entre les peuples, les services de sécurité recueillaient, au-dehors, des renseignements sur les intellectuels étrangers venus prendre part à la rencontre.
Les problèmes plus prosaïques ne manquèrent pas non plus. Jan Parandowski se plaignit par la suite de la longueur des discours, de la médiocre qualité des traductions et d’un « chaos linguistique » qui rendait pratiquement impossible toute véritable discussion. Un jour, la délégation britannique se vit même refuser l’accès à la salle. La photographie des Britanniques assis sur les marches de l’École polytechnique fut ensuite publiée dans la presse italienne.
Pendant les débats parut une revue spécialement créée pour l’occasion, intitulée Pour la défense de la paix. Quatre numéros furent publiés, dont trois au cours du Congrès lui-même. Les participants furent notamment photographiés par Julia Pirotte, connue pour avoir documenté la Résistance française à Marseille.
Finalement, le Congrès ne fut pas interrompu. La délégation soviétique dut modérer le projet de résolution finale qu’elle avait préparé, car celui-ci n’avait, dans sa version initiale, aucune chance de recueillir une large adhésion. Dans le texte finalement adopté, les participants déclaraient : « Nous élevons la voix pour défendre la paix, pour défendre le libre développement culturel des peuples. »
Sur les 391 délégués présents, 371 votèrent en faveur de la résolution. Les oppositions se manifestèrent principalement au sein des délégations des pays qui avaient subi les attaques les plus virulentes pendant le Congrès : le Royaume-Uni et les États-Unis.
Pour les autorités de la République populaire de Pologne, la simple venue dans le pays de plusieurs centaines de personnalités reconnues de la science et de la culture constituait déjà un succès. Dans le même temps, le Congrès révéla combien il était difficile de préserver la formule officiellement apolitique de la rencontre, au moment précis où l’alliance des puissances victorieuses de la Seconde Guerre mondiale se défaisait sous les yeux du monde. En 1948, le blocus soviétique des secteurs occidentaux de Berlin avait déjà commencé, les relations entre Moscou et Washington se dégradaient rapidement et les États-Unis demeuraient le seul pays à posséder l’arme atomique.
Dans un tel contexte, le mot d’ordre de « défense de la paix » prenait une signification qui dépassait de très loin la préoccupation affichée des intellectuels pour l’avenir du monde. « Ce Congrès ne prouve qu’une chose : la Russie ne possède pas encore la bombe atomique », observa Maria Dąbrowska. Selon elle, Moscou cherchait à instrumentaliser le mouvement pacifiste afin d’affaiblir la détermination de l’Occident, tout en développant son propre potentiel militaire.
Ce qui se produisit dans l’amphithéâtre de l’École polytechnique de Wrocław peut être considéré comme l’image d’un monde saisi au moment de son basculement : ceux qui étaient venus parler de paix comprirent très vite qu’ils se trouvaient déjà de part et d’autre du rideau de fer en train de s’abaisser.





