Prof. Marek KORNAT: Un attentat contre l’Europe des nations

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Un attentat contre l’Europe des nations

.Impressionné par la nouvelle de la signature à Moscou, le 23 août 1939, d’un pacte de non-agression germano-soviétique, l’écrivain roumain Mihail Sebastian a noté dans son Journal : « C’est un coup terrible. La politique mondiale a brusquement changé de cap. » On ignore s’il dévinait qu’un protocole secret supplémentaire a aussi été signé, dans lequel les deux pays décidaient des changements territoriaux en Europe centrale et orientale. Hitler s’est ainsi assuré les meilleures conditions pour attaquer militairement la Pologne. À son tour, Staline a permis à son pays de faire un retour triomphal au-devant de la scène mondiale en tant que grande puissance – comme le fait remarquer l’historien de la diplomatie britannique le libéral Alan Taylor.

L’un des points se référait à la Pologne. On pouvait y lire : « Dans le cas d’une modification politico-territoriale des territoires de l’État polonais, les sphères d’influence de l’Allemagne et de l’URSS seront limitées approximativement par les rivières Narev, Vistule et San. La question de savoir si l’intérêt des deux parties est de considérer comme souhaitable le maintien d’un État polonais indépendant ainsi que la question de savoir quelles frontières aurait cet État ne pourront être réglées définitivement qu’en fonction des développements politiques ultérieurs. Dans tous les cas, les deux gouvernements leur apporteront une solution par un arrangement à l’amiable. » L’arrêt de mort de la Pologne a été ainsi signé. Mais que le gouvernement polonais savait-il au juste de ce protocole secret au pacte Ribbentrop-Molotov ? La réponse n’est malheureusement pas optimiste. Toute l’information à sa possession a été obtenue d’une source inconnue et « officieuse » (donc pas du Foreign Office) par l’ambassadeur polonais à Londres Edward Raczyński, le 22 août. À cette date, il informait Varsovie que les Allemands et les Soviétiques ont conclu un pacte secret prévoyant que « la Lettonie, l’Estonie et la Finlande seraient désormais dans la zone d’intérêts soviétiques ».

Les dispositions du pacte Ribbentrop-Molotov ont définitivement et irréversiblement ébranlé l’ordre établi à Versailles, déjà écorné par la conférence de Munich. La Pologne n’avait aucune chance de survivre. Aucune politique polonaise n’aurait été en mesure de résoudre les problèmes venant du rapprochement entre Berlin et Moscou. Il a fait s’effondrer la politique de l’équilibre. La Pologne ne pouvait changer le scénario de ce partage inévitable de son territoire. Comme le remarque judicieusement l’historien Piotr Wandycz : « Aucune politique polonaise n’aurait pu garantir que le pacte Ribbentrop-Molotov ne soit pas mis en pratique, tout comme aucune politique polonaise n’aurait pu garantir une aide immédiate et réelle de l’Occident. » Difficile aujourd’hui d’ajouter à ces mots quoi que ce soit.

Il n’y a aucun doute quant aux plans stratégiques d’Hitler. Il désirait créer un grand empire allemand en Europe. Les territoires à l’est et au centre du continent devaient assurer au peuple allemand de l’ « espace vital ». L’empire ainsi créé devait être « racialement pur ». Cette utopie raciale s’est traduit par un rêve de domination ne pouvant se matérialiser que par des moyens criminels. Et il ne faut pas oublier que l’idée d’exterminer les Juifs et la conception d’exterminer les peuples slaves étaient inextricablement liées. L’agenda allemand prévoyait d’abord la réalisation de la première tâche et puis de la deuxième. En témoigne le Generalplan Ost, un gigantesque projet de déportations de masse et de nettoyage ethnique en Europe centrale et orientale sous la colonisation allemande. L’idée du pacte avec la Russie soviétique se basait sur un objectif concret : Hitler y voyait une conception tactique. La nécessité de passer un pacte avec les Soviétiques était pour lui évidente dès lors qu’il a compris que les puissances occidentales tentaient d’attirer l’URSS à leur coalition antiallemande. Il a fait comprendre à son entourage que cette alliance finirait, elle aussi, par être rompue et que (ce sont ses propres mots prononcés devant les commandants en chef de la Wehrmacht à Berchtesgaden, le 22 août) « après la mort de Staline – c’est un homme gravement malade – nous écraserons l’Union Soviétique. »

Quant aux calculs des Soviétiques, on est moins sûrs. Il faut donc essayer de les reconstruire. Rappelons qu’en 1915, donc durant la Grande Guerre, Lénine a esquissé son vaste plan dans un essai intitulé « Du mot d’ordre des États-Unis d’Europe ». Il y soutenait que le « prolétariat victorieux », dans sa lutte finale, se dresserait contre le capitalisme, et que, un jour, l’État socialiste devrait mettre cette idée à son profit. Dix ans plus tard, lors d’une conférence secrète de hauts dirigeants du parti communiste, c’est Staline qui dévoilait la stratégie soviétique en ces termes : « si la guerre éclate, nous ne pourrons rester assis les bras croisés. Nous devrons y participer, mais nous devrons être les derniers à y participer. Et nous devons y participer pour jeter dans la balance le poids décisif, le poids qui fera pencher la balance. » La politique étrangère soviétique se définissait donc par la doctrine fondamentale bolchévique d’une deuxième guerre impérialiste qui approchait et qui était inévitable. Il fallait la mettre au profit du renforcement de l’État communiste pour lui assurer la possibilité d’une expansion territoriale et de l’élargissement de sa zone d’influences en dehors de ses frontières.

Le 7 septembre 1939, Georgi Dimitrov, secrétaire générale de l’Internationale communiste, a entendu de la bouche de Staline : « la guerre actuelle est un affrontement entre deux groupes de pays capitalistes […]. Nous ne voyons rien de mal à une bonne bagarre et à l’affaiblissement mutuel des uns et des autres. Ce serait bien que, par le fait de l’Allemagne, la position des pays capitalistes les plus riches (en particulier l’Angleterre) soit ébranlée. […] Nous pouvons manoeuvrer, dresser un camp contre l’autre afin de provoquer leur déchirement mutuel. Le pacte de non-agression vient, dans une certaine mesure, aider l’Allemagne. Point suivant – poussez l’autre partie. » Et à propos de la Pologne, il ajoute : « La liquidation de cet État dans la situation actuelle signifierait un État bourgeois fasciste de moins. Qu’est-ce qu’il y aurait de mal si pour résultat de l’écrasement de la Pologne, nous répandions le système socialiste sur de nombreux territoires et populations. » On voit donc que la chute de l’État polonais était une circonstance hautement désirée. Elle permettrait en effet d’élargir le « système socialiste » à de nouveaux territoires.

Selon l’historien allemand Martin Broszat, il est hors de doute qu’en la personne de Staline Hitler a trouvé un partenaire pour mener une guerre totale et exterminatrice, « un partenaire tout aussi enclin à disposer sans pitié des territoires d’autres États. » L’alliance de deux puissances totalitaires a apporté la plus grande guerre que ce monde ait jamais vue. L’ordre versaillais qui, sur les décombres des empires, a offert à de nombreuses nations l’immense opportunité de s’autogérer, a été ébranlé. Cela ne s’est fait ni via une « balkanisation » de l’Europe centrale et orientale ni via l’Europe d’Entre les Trois Mers (« Fédération Międzymorze »). Deux puissances totalitaires ont émergé sans que la communauté internationale ait pu les stopper. Une partie de la responsabilité de l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale incombe à l’Union soviétique, mais le rôle de spiritus movens était bel et bien réservé à Hitler. 

Le pacte Ribbentrop-Molotov était un attentat spectaculaire contre l’Europe des nations. Il s’est avéré efficace en son temps, en permettant à ses instigateurs d’obtenir de réelles conquêtes. L’Europe d’aujourd’hui, libérée du totalitarisme, le condamne sans équivoque. Sauf la Russie de Poutine où on observe une renaissance assez vive du culte de Staline.

 

Marek KORNAT

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