Jean-Marc DANIEL: L'Est et l'ouest de l'Europe

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L'Est et l'ouest de l'Europe

Prof. Jean-Marc DANIEL

Économiste français, professeur associé à l'ESCP Europe et directeur de rédaction de la revue Sociétal. Il a alterné des fonctions dans les cabinets ministériels (au ministère de la Culture et au ministère des Affaires Étrangères) et dans des fonctions d’économiste et d’enseignant (chargé d’étude à l’OFCE, cours donnés à ESCP Europe, à l’École des mines de Paris, à Paris X et à l’ENSAE). Il est en outre membre du conseil d’administration de la Société d’économie politique. Il travaille essentiellement sur la politique économique, dans ses dimensions théoriques et dans ses dimensions historiques.

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Les commémorations de 1918, 1968, 1618 prendront tout leur sens si elles servent à préparer l’avenir et non à ressasser des haines anciennes – écrit prof. Jean-Marc DANIEL

.Etant à l’heure actuelle enseignant dans une école de commerce (ESCP Europe) qui a récemment ouvert un campus à Varsovie, je suis régulièrement en contact avec de jeunes étudiants venus de Pologne, mais aussi de Slovaquie ou de République tchèque Comme par ailleurs, il existe une tradition francophone assez ancienne en Roumanie, je rencontre également des jeunes Roumains. Par rapport aux étudiants français, trois choses me frappent: la première est que la jeunesse est-européenne considère qu’une partie de son histoire lui a été volée par le communisme, même si elle ne l’a pas connu directement. Elle ne comprend pas comment en France, on peut voter ou adhérer à des mouvements d’extrême gauche, tenir des discours positifs sur Karl Marx ou critiquer systématiquement l’économie de marché. La deuxième est le sérieux de ces étudiants. Alors que les Français font preuve parfois de dilettantisme, voire de désinvolture dans leur rapport aux études, les étudiants est-européens sont attentifs et sérieux. Ils sont convaincus que la réussite repose sur la persévérance, la rigueur et le travail. La troisième est une fascination qui ne se dément pas pour les Etats-Unis. Les étudiants qui viennent en France sont attachés à ce que représente la France par son passé et sa culture. Mais outre le fait qu’ils sont surpris de la méconnaissance des Français concernant leur héritage culturel, ils voient dans la France et dans l’Europe occidentale le passé et dans les Etats-Unis l’avenir. On ne peut comprendre l’attitude générale de ces jeunes si on oublie ce qu’a vécu l’Europe de l’Est au cours des cent dernières années. Il est clair en effet qu’elle a énormément souffert dans la période 1918/1988. Elle a été étouffée, massacrée, pillée, d’abord par des régimes d’extrême droite et l’occupation nazie, ensuite par cette aberration morale et économique qu’a été le communisme.

Malgré cela, elle a développé une culture imaginative sur le plan littéraire ou cinématographique, elle a formé des savants de haut niveau. Cela traduit une volonté d’exister et de survivre assez admirable qui ne peut être que positive pour l’Europe. Le courage des Polonais en 1939, des Hongrois en 1956 ou des Tchécoslovaques en 1968 est une leçon que nul ne peut ignorer et que la jeunesse cherche à prolonger.

Par –delà ces différences d’attitude, le lien européen est un lien d’une grande force. Car il s’est construit sur la géographie et l’histoire. La géographie, cela va de soi. Pour ce qui est de l’histoire, celle-ci a donné à l’Europe dans son ensemble une culture commune issue aussi bien du christianisme que de l’engouement pour la philosophie des Lumières. Ce qui paraît néanmoins le plus important dans cet héritage historique, c’est que l’Europe a retiré de son passé lointain une nostalgie de l’unité politique et de la paix qui s’étaient incarnées dans l’Empire romain. Même si beaucoup de territoires européens n’ont pas fait partie de cet empire, celui-ci a inspiré énormément les élites du continent. Au nord, le Saint empire romain germanique a longtemps servi de référence ; au sud, l’influence byzantine est incontestable. L’Europe s’est beaucoup déchirée mais elle a toujours espéré un retour à la pax romana. La solidité de l’Union européenne repose sur sa capacité à incarner cette espérance, à permettre enfin, après tant de guerres et violence, l’affirmation d’une nouvelle pax romana. Le danger est que cette nouvelle pax romana se révèle n’être en fait qu’une pax americana

Ce danger est d’autant plus menaçant que de multiples divisions existent au sein de l’Europe ; il est incontestable en particulier qu’une incompréhension est en train de naître entre l’Ouest et l’Est. Les torts sont en la matière assez largement partagés. Il est certain que les Européens de l’Ouest ont tendance à sous-estimer les dégâts de la période communiste. En retour, les Européens de l’Est ont tendance à survaloriser leur relation avec les Etats-Unis. Deux moyens peuvent améliorer la situation et consolider les liens entre les deux parties de l’Europe. Le premier est d’intensifier les échanges entre jeunes. La dynamique « Erasmus » doit être une priorité absolue. Chaque étudiant français devrait être obligé de passer un semestre à Prague, Sofia ou Varsovie. Symétriquement, les étudiants est-européens devraient passer un semestre à Paris, Madrid ou Milan. Le second est de donner toutes ses potentialités à l’euro. Il faut que les Français cessent de revendiquer et commencent à respecter les traités qu’ils signent. Symétriquement, il faut que les Allemands acceptent une définition claire des solidarités qu’implique l’appartenance à la zone. Moyennant quoi, cela permettra d’accélérer les adhésions à la zone et de faire de l’euro un authentique rival du dollar.

Quant au centième anniversaire de la fin de la première guerre mondiale et de la nouvelle organisation de l’Europe de l’Est, l’événement doit être célébré dans toute l’Europe et de façon commune. Simultanément, chaque pays doit l’appréhender comme un moment fort de l’histoire, sans aucun ressentiment. Il doit être l’occasion d’une réflexion organisée autour de colloques et d’échanges examinant le destin de l’Europe centrale et orientale sur la base d’une vision longue. Cette année marque en effet non seulement la fin de la première guerre mondiale et de l’Empire austro-hongrois mais aussi les 50 ans du printemps de Prague, de la contestation à Varsovie et du refus de la Roumanie de s’associer à la politique soviétique à l’égard de la Tchécoslovaquie. Et elle marque les 400 ans de la défenestration de Prague et du début de la guerre de Trente ans qui a durablement marqué le destin de l’Europe centrale. Les commémorations de 1918, 1968, 1618 prendront tout leur sens si elles servent à préparer l’avenir et non à ressasser des haines anciennes.

Ces commémorations pourraient fournir à la France l’occasion de s’intéresser davantage à des pays comme la Pologne ou la République tchèque qui furent à certaines époques très proches d’elle. Il faut bien constater qu’aujourd’hui, la perception des problèmes se fait en France à un double niveau : un niveau très local, dont le sujet est ce qui se passe exclusivement en France et plus particulièrement à Paris ; un niveau mondialisé où là encore, on voit la prééminence américaine s’affirmer. Chaque fois que le président Trump twitte, la presse française se déchaîne. Résultat, les difficultés rencontrées pour former un gouvernement à Prague et le possible retour, même indirect, du parti communiste tchèque dans une coalition gouvernementale sont ignorées. Toutefois, cette indifférence concerne beaucoup de pays européens, même ceux qui dans un passé récent ont été formellement proches de la France. Les Français n’ont que peu suivi les mêmes difficultés à former un gouvernement que les Pays Bas ont rencontrées en 2017.

Une question qui se pose quand on parle d’Europe est de savoir si celle-ci doit être comprise comme le disait le général De Gaulle, « de l’Atlantique à l’Oural ». Pour être plus précis, raisonner sur les relations entre l’Europe de l’Ouest et celle de l’Est suppose que l’on définisse le cade d’exercice des relations avec la Russie. C’est d’autant plus nécessaire que ces relations sont, là encore, une source d’interrogation.  Les Européens de l’Ouest ont du mal à comprendre les positions des pays d’Europe de l’Est. Que Poutine, ancien officier du KGB, dispose de soutiens aussi affirmés dans les classes politiques de Hongrie, de République tchèque ou de Bulgarie a de quoi surprendre. Ce que devraient comprendre les Européens de l’Ouest, c’est que la référence russe traduit surtout la déception vis à vis de l’Union européenne.

A plus long terme, il existe un axe naturel Bruxelles/Moscou/Tokyo à même de contrebalancer le jeu entre Washington et Pékin. Cela suppose que la Russie ne soit plus considérée comme l’héritière des crimes staliniens ni comme la référence obligée des nationalistes-conservateurs.

Jean-Marc Daniel

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