Piotr ZAREMBA: Mars 1968, un piège tendu par les communistes contre les Polonais

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Mars 1968, un piège tendu par les communistes contre les Polonais

Piotr ZAREMBA

Commentateur, historien, journaliste. Il est l'auteur entre autres de „Młodopolacy.Historia Ruchu Młodej Polski” (L'Histoire du mouvement de Jeune Pologne), „O dwóch takich... Alfabet braci Kaczyńskich” (L'Alphabet des frères Kaczyński), „Zgliszcza. Opowieści pojałtańskie" (Cendres. Récits sur le monde après Yalta).

Ryc.Fabien Clairefond

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Mars 68 fait partie de ce qu’on appelle les « mois polonais ». À côté d’Octobre 56, Décembre 70, Juin 76 et Août 80 – il s’inscrit dans la lignée de ces dates-charnières de l’histoire autrement plutôt monotone de la République populaire de Pologne, laquelle fut un pays non démocratique et non souverain. Ces dates indiquent des conflits sociaux et politiques, mais aussi des contestations de masse causées par des franges importantes de la société. Trois de ces dates (Octobre 56, Décembre 70 et Août 80) marquent des remaniements personnels au sommet du pouvoir (remplacement d’un premier secrétaire du parti communiste par un autre) entraînant un certain réajustement du mode de gouvernance. En Mars 68 ont lieu des manifestations estudiantines de masse et la révolte d’une partie des intellectuels tandis qu’en Juin 76 se produisent des grèves ouvrières déclenchées par des hausses de prix. Ces deux années continuent de marquer la mémoire collective en tant que symboles de l’étranglement par le pouvoir de la résistance citoyenne opposée au régime.

Tout au long des années 1980, ces dates ont été un signe important pour cette partie de la société polonaise qui contestait le pouvoir communiste. Aujourd’hui, on les énumère le plus souvent d’une seule traite, comme le symbole des pathologies à répétition au sein d’un pouvoir qu’on rejetait et comme la marque d’un affranchissement grandissant de la société. Par contre, à l’Ouest, Mars a pris une tout autre signification. On accentue avant tout l’horreur de la campagne de propagande dirigée contre les Juifs ayant conduit des milliers d’entre eux à l’émigration. Et c’est de cette façon que Mars est perçu par les milieux juifs eux-mêmes. Or cette date recouvre de nombreux phénomènes. Octobre 56 avait signalé un rejet partiel opéré par le pouvoir communiste des atrocités et des expériences sociales de l’époque stalinienne. Le leadership était exercé par une intelligentsia de gauche, souvent des membres du Parti ouvrier unifié polonais, malgré des tentatives pour faire appel aux ouvriers. Des contestations de masse, faisant référence à une révolte ouvrière pacifiée dans le sang qui avait eu lieu quelques mois plus tôt à Poznań, se sont cette fois-ci transformées en un mouvement national. Pourtant, très rapidement, cette énergie a été désamorcée lorsque le parti communiste, le POUP, a confié la fonction de premier secrétaire à Władysław Gomułka, incarcéré à l’époque où le régime stalinien était au sommet de son pouvoir (dans les années 1951-1954). Les Polonais ont reculé, aussi de peur de voir les Soviétiques intervenir.

Gomułka a renoncé à la collectivisation de l’agriculture, à une pression plus forte sur l’Église (quoique non sans conflits) et à des répressions de masse. Mais il a misé sur le maintien du système de l’économie planifiée et sur le contrôle exercé par le Parti sur toutes les sphères de la vie, y compris la science et la culture. Cela a suscité un conflit avec l’intelligentsia d’Octobre dont une grande partie avait participé à l’édification du communisme stalinien. Leurs enfants, dans les universités, commençaient à se révolter.

Quand en janvier 1968 les autorités ont interdit le spectacle « Dziady » (Les Aïeux) – un grand drame romantique d’Adam Mickiewicz – ayant perçu dans la mise en scène des accents antirusses, une démonstration a été organisée par un groupe d’élite de dissidents de gauche, appelé « Komandosi » voulant apporter des corrections au socialisme. C’est un paradoxe symbolique : ceux qui se prononcent alors en faveur du patriotisme romantique, à peine quelques années auparavant, avaient été très loin de le faire. L’interdiction de « Dziady » a déclenché de vives protestations de la part d’autres milieux, celui des écrivains par exemple. En réponse, les autorités ont expulsé un certain nombre d’étudiants de l’Université de Varsovie. Le 8 mars 1968, la communauté estudiantine a à son tour organisé un rassemblement qui a été très vite écrasé dans l’enceinte de l’Université par un soi-disant commando ouvrier et dans les rues de Varsovie par la milice.

Mais les grèves ont éclaté dans plusieurs universités, à Varsovie et dans d’autres villes. Bien que ces rassemblements aient été organisés par des révisionnistes, c’est-à-dire des gens qui prônaient la réforme du socialisme, comme l’a démontré dans son ouvrage Jerzy Eisler, le plus grand spécialiste de Mars 68, des milliers d’étudiants apolitiques et n’ayant pas d’affinités avec les idées de gauche les ont rejoints. Ont également participé aux démonstrations des lycéens et, parfois, des ouvriers.

L’équipe de Gomułka a vite écrasé ces grèves d’étudiants en procédant à des arrestations de leurs leaders, lesquels ont parfois été enrôlés de force dans l’armée. Les répressions ont touché aussi certains professeurs qu’on a obligés à quitter l’université. Une campagne « antisioniste » a été lancée et diffusée à travers les journaux, la radio et la télévision. Divers milieux juifs ont été accusés d’avoir manqué après la guerre d’Israël avec le monde arabe en 1967 de loyauté envers l’État polonais communiste qui soutenait les Arabes. Le discours houleux prononcé par Gomułka dans la Salle des congrès à Varsovie le 19 mars 1968 fut l’apogée de cette tempête. Le premier secrétaire y incitait les « sionistes » (c’est-à-dire les Juifs) à quitter la Pologne. Quant aux activistes qu’on avait réunis ce jour-là, ils avaient pour missions de pousser des cris appelant à plus de brutalité.

Le Parti a ainsi tenté de compromettre le mouvement indépendant des étudiants. On démontrait que les « Komandosi » étaient pour la plupart des fils et des filles de communistes d’origine juive. On a tenté de les aliéner de cette manière des autres étudiants. On s’est même servi, allusivement, d’une rhétorique antistalinienne alors que la majorité des membres de la direction du Parti et de son appareil avaient fait carrière à l’époque stalinienne. Parallèlement, cette campagne a été utilisée pour réaliser une purge. Des centaines de personnes d’origine juive ont ainsi perdu leurs postes. Même dans des villes de province et dans de petites entreprises d’État étaient recherchés ceux qui pouvaient satisfaire au critère de « sioniste ». Les purges ont également touché l’appareil de la sécurité d’Etat et l’armée. Les carrières de nombreux scientifiques et artistes ont été alors brisées.

Ces événements ont eu plusieurs aspects. On peut dire que cette opération a servi à faire des remaniements d’effectifs, à donner la possibilité de faire carrière à des fonctionnaires du POUP de la plus jeune génération dont l’éducation s’était faite après la guerre. Derrière tout cela, on sait que la fraction du Parti qui usait du cliché sinon nationaliste, du moins patriotique inclinait à évincer progressivement Gomułka. À la tête de ce groupe se trouvait le ministre de l’Intérieur Mieczysław Moczar qui avait lui-même l’ambition de devenir le futur chef du POUP. Certains continuent de croire que la crise avait été sciemment provoquée par Moczar, que c’était lui qui avait été responsable de l’interdiction des Aïeux. Mais les ambitions de Moczar se sont heurtées contre la résistance de Moscou. Gomułka a mis fin à la campagne antisioniste après l’avoir menée avec hargne et, en novembre 1968 lors du congrès du Parti, Leonid Brejnev a fait comprendre que c’était toujours lui le « premier ».

Les Juifs qui quittaient la Pologne, lesquels, dans de nombreux cas, se sentait Polonais ou parfois tout simplement communistes, ont souvent nourri à l’égard de la société polonaise le ressentiment que celle-ci avait passivement accepté cette campagne en ayant parfois recours à des gestes d’hostilité. Certes de tels incidents ont eu lieu, d’autant que nombreux étaient ceux que les purges arrangeaient : ils pouvaient obtenir des postes ou des appartements. Mais il faut souligner que cela était toujours tantôt simplement cautionné tantôt directement orchestré par le parti communiste, or celui-ci, comme on le sait, n’était en aucun cas l’émanation de la nation polonaise qui, dans sa majorité, ne s’identifiait pas avec le régime, car elle était opprimée par lui.

De plus, il faut souligner que la société était assujettie, entravée, aucune des libertés citoyennes n’était garantie, les gens étaient surveillés et contraints dans leurs actions si bien que les gens ne se faisaient plus confiance. Tous savaient que les informateurs étaient partout, que la censure battait son plein. Aux rassemblements antisionistes commandés par les différentes instances du pouvoir, les masses ouvrières adoptaient une attitude passive. Les témoignages sont formels : les gens simples ne comprenaient ni la campagne officielle du POUP, ni les arguments des étudiants révoltés ou, au sens large, de l’intelligentsia. Le conflit était perçu comme une « rivalité au sommet » ou un bras de fer entre les différentes fractions au sein du pouvoir. En même temps, à côté des gens injustement renvoyés de leurs postes et forcés à émigrer, de ceux qui avaient été sans aucun doute lésés, on trouvait certains staliniens indécrottables, d’anciens juges militaires ou des fonctionnaires des organes de la Sécurité de l’Etat. Tout cela n’a fait qu’augmenter la confusion.

En même temps, la campagne de 1968 visait plus largement les intellectuels de tous bords. Gomułka a attaqué des gens liés aux milieux catholiques (le commentateur Stefan Kisielewski, l’historien et l’écrivain Paweł Jasienica, l’humoriste Janusz Szpotański), eux n’étaient pas juifs mais c’étaient des critiques de la politique menée par les autorités communistes. A l’Assemblée nationale, dominée par le POUP et ses alliés, le groupe parlementaire catholique « Znak » s’est joint à la défense des étudiants. Le primat de Pologne, Stefan Wyszyński, a prononcé un sermon critiquant les autorités. Le pouvoir s’en est pris à l’autonomie des universités en faisant voter une loi très restrictive, la liberté d’action des associations a été entravée. On a sapé les bases de plusieurs disciplines scientifiques, notamment de la sociologie, de la philosophie et de l’économie.

Plus tard, le souvenir de Mars 68 a été très fortement accentué par l’opposition démocratique des années 70 et, plus tard encore, par le syndicat « Solidarité ». Rien d’étonnant à cela car le mouvement des étudiants a été organisé par ceux qui formeront l’opposition par la suite. En même temps, Mars 68 annonce un rapprochement progressif entre les dissidents issus du POUP et les milieux traditionnellement anticommunistes. Adam Michnik, l’un des « Komandosi », écrira dans les années 70 un livre appelant à un compromis entre la gauche et l’Église traitée en alliée dans la lutte pour l’affranchissement des Polonais.

À partir des années 90, l’intelligentsia de droite a pourtant commencé à prendre ses distances avec cette tradition. Principalement à cause des conflits avec les anciens « Komandosi », en partie idéologiques, en partie liés à la question de savoir jusqu’où pousser la pénalisation du passé communiste ? Des deux côtés, s’amenuise la conscience que, comme cela ressort de l’ouvrage d’Eisler, la révolte de Mars 68 n’a pas eu pour seule conséquence la création d’une poignée de gauchistes, mais qu’elle a été quelque chose de plus large. Les manifestations organisées à l’Université de Varsovie ont rassemblé des gens comme Jarosław et Lech Kaczyński ou Jadwiga Staniszkis, étudiants à l’époque. Antoni Macierewicz, l’ancien ministre de la défense, aujourd’hui vilipendé par Gazeta Wyborcza, a fait partie des étudiants emprisonnés à l’époque tout comme Adam Michnik.

Mais une partie de l’intelligentsia de droite semble avoir fait sienne la théorie du complot soutenue par l’ancien pouvoir selon laquelle la révolte des étudiants n’était due qu’à une intrigue fomentée par d’anciens stalinistes. De l’autre côté, une partie de la gauche croit que la résistance de mars 68 est sa propriété exclusive. C’est ainsi que s’explique que le pouvoir actuel du PiS manifeste une certaine distance par rapport au 50e anniversaire de Mars 68. Mais c’est aussi la raison pour laquelle ont lieu des incidents tels que le refus exprès d’inviter Irena Lasota manifesté par le comité d’organisation d’un panel à l’Université de Varsovie qui aura lieu en mars de cette année. Lasota était pourtant une « Komandos » très active mais, plus tard, elle a eu un différend avec Adam Michnik et leurs positions respectives se sont éloignées l’une de l’autre.

C’est dommage, car Mars 68 constitue l’un des pas majeurs vers l’affranchissement de la société. Il n’est pas exagéré de dire que sans Mars 68, il n’y aurait pas eu « Solidarité », en tout cas elle aurait été plus faible, moins bien organisée, moins consciente de ses objectifs. Dans ses rangs, on retrouve beaucoup de gens ayant participé à Mars 68, de gens qui, plus tard, ont construit l’opposition, en particulier le Comité de défense des ouvriers (KOR). Pour rendre possible un débat normal sur cette date, un apaisement des relations entre les différents milieux politiques et idéologiques est nécessaire. Mais pour l’instant, rien n’indique que celui-ci aura lieu un jour.

Piotr Zaremba

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