Prof. Pascal SALIN: L'indépendance des pays de l'Europe de l'Est

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L'indépendance des pays de l'Europe de l'Est

Prof. Pascal SALIN

Economiste français. Professeur émérite à l'université Paris-Dauphine, spécialiste de la théorie monétaire, de la théorie fiscale, des finances publiques, du libéralisme. Il a appartenu au Comité des intellectuels pour l'Europe des libertés. Officier de la Légion d'honneur.

Ryc.Fabien Clairefond

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L’année actuelle – 2018 – doit nous inviter à célébrer l’indépendance qui a été acquise il y a une centaine d’années par un certain nombre de pays de l’Europe de l’Est ou de l’Europe centrale. Mais il est par ailleurs souhaitable de se souvenir également que l’on devra fêter l’an prochain un autre anniversaire important, à savoir la chute du communisme il y a une trentaine d’année, ce qui a signifié à la fois le retour à l’indépendance politique et le retour à la liberté – donc à l’indépendance – pour les habitants de ces pays. Ces évènements sont par ailleurs une incitation à préciser un certain nombre de concepts importants.

Etre dépendant c’est subir la contrainte d’autrui (ce qui peut être plus ou moins bien accepté) et c’est donc ne pas être libre. Mais de quelle liberté parle-t-on lorsqu’on parle d’indépendance ? S’agit-il de la liberté pour le pouvoir politique de décider sans être soumis à un autre pouvoir politique ou s’agit-il de la liberté d’agir des individus et donc de ne pas être soumis à un pouvoir politique ? Il y a de ce point de vue une ambiguïté lorsqu’on dit qu’un pays est libre (ou qu’il ne l’est pas).

En fait une nation constitue une abstraction, plus ou moins correctement définie. On peut considérer que la véritable définition d’une nation consisterait à dire qu’une nation est l’ensemble des individus qui partagent un même sentiment d’appartenance à une communauté humaine et qui, par exemple, partagent les même traditions culturelles (et éventuellement le même langage). Mais à notre époque on a facilement tendance à confondre la notion de nation et la notion d’Etat-nation (dont l’origine peut éventuellement être datée de la Révolution française de 1789). On définit alors une nation comme le territoire sur lequel un Etat dispose du monopole de la contrainte légale à l’égard de ceux qui habitent sur ce territoire. Et bien entendu l’exercice de cette contrainte légale peut conduire à restreindre la liberté individuelle plus ou moins selon les pays.

En ce qui concerne les pays de l’Europe de l’Est, on doit donc célébrer à la fois le retour à l’indépendance du pouvoir politique il y a cent ans comme il y a presque trente ans, mais aussi le retour à la liberté individuelle – ou à l’indépendance relative des individus par rapport au pouvoir politique – du fait de la chute du communisme à partir de l’année 1989.

Or, ce sont des problèmes similaires que l’on rencontre lorsqu’on s’intéresse à l’intégration européenne (qui prend à notre époque la forme institutionnelle de l’union européenne). On peut considérer en effet qu’il existe fondamentalement deux approches très différentes de cette intégration.

– L’approche dominante consiste à essayer de transformer l’ensemble des États membres de l’union européenne en un seul État-nation, avec des institutions centralisées et des processus de décision centralisés. Elle implique l’harmonisation de tout (les impôts et taxes, les politiques économiques, les lois et les règlements, les normes, etc..). Elle implique également une politisation de l’intégration européenne. Cependant, de toute évidence, le processus de centralisation peut être quelque peu limité, si on veut plutôt que cette Europe soit un État-nation fédéral qui tolère un certain degré d’autonomie pour les différents pays-membres.

– L’autre approche – que nous estimons plus justifiée et plus bénéfique pour tous les Européens – consiste à définir l’intégration européenne comme visant à la construction d’un espace de liberté en supprimant tous les obstacles à la libre circulation des biens, des services, des actifs financiers et des personnes. Cette approche pourrait s’intituler “Europe des libertés”, mais on peut aussi considérer qu’il s’agit d’une approche concurrentielle de l’intégration européenne.

Qu’implique en effet l’idée de concurrence ? Selon les économistes partisans de ce qu’on appelle la théorie de la concurrence pure et parfaite, la concurrence entre des entreprises est justifiée si les entreprises concernées sont identiques et se situent dans des milieux similaires. Mais la réalité est tout autre : si la concurrence est définie – ainsi qu’on devrait le faire – comme une situation dans laquelle on est libre d’entrer sur un marché, chaque producteur essaie de faire mieux que d’autres. Le grand mérite de la concurrence provient donc du fait que tout le monde essaie de se différencier des autres[1]. Elle incite chacun à innover et elle favorise donc la prospérité de tous.

Il en va exactement de même de même avec la concurrence entre les nations (ou les régions). La concurrence est toujours bonne, il est souhaitable que la liberté de décider et d’agir existe entre les Etats et les nations, c’est-à-dire qu’ils soient en concurrence. Au lieu d’imposer les mêmes pratiques à toutes les nations membres d’une union économique, comme si l’autorité centrale était dotée de compétences exceptionnelles lui permettant d’imaginer les meilleures solutions pour tous les problèmes et pour tous les temps, il est préférable d’expérimenter et de confronter les expériences nationales ou même régionales. L’approche concurrentielle de l’intégration économique implique donc la diversification et non l’harmonisation, l’innovation et non la planification, etc.

Juste après la chute du communisme, on a pensé dans certains pays de l’Est qu’il était souhaitable d’adopter les politiques en cours dans certains pays de l’Europe occidentale dont la prospérité relative semblait pouvoir servir de modèle. Or, on n’était pas forcément conscient du fait que la prospérité de ces pays provenait de certaines pratiques très anciennes, mais que la croissance de l’interventionnisme étatique constituait en fait un obstacle croissant à l’amélioration de la vie des citoyens (comme cela est particulièrement le cas dans mon pays, la France). Il semble que cette opinion n’ait plus cours dans les pays de l’Est, fort heureusement, et l’on pourrait donc dire que les habitants de ces pays ont retrouvé leur indépendance de pensée. Ils gardent certainement à l’esprit les leçons du terrifiant régime communiste qu’ils ont dû subir. C’est pourquoi on a adopté dans beaucoup de ces pays des politiques libératrices pour les individus, de telle sorte que l’on devrait reconnaître qu’on aurait beaucoup à apprendre, dans les pays de l’Europe occidentale, à partir de l’observation de ce qui s’est passé et de ce qui se passe maintenant dans les pays de l’Est. Malheureusement l’information dont disposent les citoyens de l’Europe occidentale à ce sujet est limitée et imparfaite. Et par ailleurs, les pouvoirs politiques sont arrogants et considèrent qu’ils constituent des modèles pour l’ensemble de l’Europe (et peut-être même du monde). En témoigne, par exemple, cette idée solidement ancrée selon laquelle le processus d’intégration européen doit être dirigé par l’axe franco-allemand. Or, la France, en particulier, veut exporter son modèle qui limite profondément la liberté individuelle. Les autorités politiques françaises ont toujours considéré qu’il fallait exporter en Europe leurs politiques économiques, sous le prétexte d’harmoniser toutes les politiques européennes. Cet axe politique franco-allemand, qui vise à réduire l’indépendance des autorités politiques des autres membres de l’union européenne, constitue en fait l’une des caractéristiques les plus regrettables de l’union européenne (et il n’est d’ailleurs sans doute pas totalement étranger à la décision des britanniques de quitter l’union européenne).

J’ai toujours regretté que les représentants des pays de l’Europe de l’Est ne se soient pas très clairement opposés à l’axe franco-allemand en proposant un processus d’intégration européenne différent et plus respectueux des libertés individuelles.

Je voudrais enfin ajouter une remarque. On célèbre à juste titre l’indépendance d’un pays, mais on est bien souvent hostile aux revendications de sécession d’une région, alors que la sécession correspond en fait aux désirs des habitants que leur région devienne un pays indépendant. C’est ainsi qu’en Europe les autorités de l’union européenne et les gouvernements – directement concernés ou non par les revendications de sécession – s’opposent vigoureusement à toute sécession (par exemple celle de la Catalogne, de l’Ecosse ou de la Vénétie). Il faut souligner que, par contraste, la sécession de la Slovaquie alors qu’elle faisait partie de la Tchécoslovaquie – et donc la création de deux pays indépendants, la République tchèque et la Slovaquie – s’est faite paisiblement. Je me souviens qu’un homme politique extrêmement important de la Tchécoslovaquie m’avait dit à cette époque qu’il était personnellement opposé à cette sécession, mais qu’il voulait respecter la volonté des citoyens slovaques, ce qu’il a fait. Ce même homme politique m’avait dit, à une autre occasion, qu’il ne souhaitait pas que la République tchèque adhère à l’union européenne. Mais il reconnaissait que cette adhésion était voulue par les citoyens tchèques et qu’elle représentait pour eux un symbole de leur appartenance à la culture européenne après les années où ils avaient été soumis au pouvoir communiste. Par respect pour cette volonté, et donc pour la liberté de choix des citoyens, il a par conséquent accepté l’adhésion de son pays à l’union européenne.

.Ne peut–on pas rêver en définitive que tous les pays européens soient essentiellement unis par un seul but – conforme à la tradition culturelle européenne – à savoir le respect des libertés individuelles ?

Pascal Salin

[1] Nous explicitons cette approche de la concurrence dans notre ouvrage, Concurrence et liberté des échanges (éditions Libréchange, 2014) ou Competition and Free Trade (Routledge, 2017)

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