Janine TROTEREAU: L’autre Marie Curie-Skłodowska

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L’autre Marie Curie-Skłodowska

Janine TROTEREAU

Journaliste et historienne, auteur d'ouvrages relevant de l'histoire (La France en 1000 photos, La Fontaine) ; de l'architecture (La Turquie vue d'en haut, La Vie rêvée à Paris); du tourisme et de la gastronomie (La Bretagne) ; des traditions populaires (Symboles et pratiques rituelles dans la maison paysanne traditionnelle), des savants (Louis Pasteur, Marie Curie-Skłodowska).

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Une éducation polonaise

Marya Salomea Sklodowska naît le 7 novembre 1867 rue Freta à Varsovie, alors sous domination russe. Elle est la petite dernière d’une famille de cinq enfants. Successivement Zozia, Jozio, Bronia et Hela. Cinq enfants nés en cinq ans feront d’eux, à vie, une fratrie indissolublement liée. Leurs parents, Wladyslaw Sklodowski et Bronislawa Bogusa, sont issus de la szlachta, la petite noblesse terrienne qui a perdu la plupart de ses revenus en 1861 avec l’affranchissement des serfs par le tsar Alexandre II. Ils sont donc obligés de travailler. Wladyslaw enseigne, en russe, les mathématiques et la physique au Gymnase de la rue Nowolipki un établissement réservé aux garçons. Où toute la famille s’installe, dans son appartement de fonction. Bronyslawa est professeur, puis directrice d’une école de jeunes filles de la meilleure société varsovienne. Elle abandonne cette fonction à la nomination de son mari comme inspecteur et professeur au Gymnase.

Leurs filles sont rapidement inscrites à une école proche. On y pratique le polonais, alors complètement proscrit de toute la vie polonaise. Quitte à revenir au russe dès qu’un inspecteur de l’enseignement pointe le nez.

Ni l’un ni l’autre n’ont participé à l’insurrection de 1863 contre l’Empire russe, mais Zdzislaw Sklodowski, frère de Wladyslaw, a été blessé dans les combats et s’est un temps exilé en France pour fuir la répression. Revenu en Pologne austro-hongroise, il reçoit couramment ses neveu et nièces dans sa grande propriété. Quant à Henryk Boguski, frère de Bronislawa, il a été déporté dans un bagne sibérien durant quatre longues années. Lui aussi, revenu au pays, reçoit volontiers les petits Sklodowski. C’est dire si le sort de la Pologne alors partagée entre Empire russe, Autriche et Prusse est un sujet brûlant dans la famille.

Très jeunes, les enfants sont, comme tous alors, obligés de parler russe en public et de réserver le polonais à la stricte sphère privée. À la maison, on étudie les poètes polonais, au risque d’être arrêté, notamment Adam Mickiewicz ou Julian Niemcewicz, l’un des initiateurs de la révolution de 1830.

Mais tout bascule pour Marya dès 1876. Un drame frappe alors toute la famille. D’abord la mort de Zosia, du typhus, puis celle de leur mère, de phtysie, deux ans plus tard. L’enfant tombe dans une profonde dépression, dépression qui la poursuivra d’ailleurs, par intermitence, tout au long de sa vie.

Pour la sortir de son constant mal être, Wladyslaw l’inscrit au Lycée Numéro Trois rue du Faubourg de Cracovie. Pas de polonais au programme mais un enseignement de haut niveau, non seulement en physique avec un excellent professeur, mais aussi avec un maître à danser. Et bientôt, Marya n’ignore plus rien des subtilités des polkas et autres lanciers.

Une vocation d’enseignante

À la fin de ses études secondaires, brillantes, Marya ne peut intégrer l’université, interdite aux filles en Pologne. Seul Jozio peut poursuivre des études de médecine. Certes les trois sœurs suivent les cours d’une université clandestine à leurs risques et périls où enseigne leur cousin chimiste Josef Boguski, mais ce n’est pas suffisant..Une idée germe alors dans la tête de Marya, partir à l’étranger. Mais pour ce faire, il faut pouvoir financer voyage, séjour et études, la physique pour elle, la médecine pour Bronia. Ensemble, elles concoctent un stratagème, gagner de l’argent en donnant des cours privés. Si elles amassent un assez important pécule, Bronia partira la première tandis que Marya continuera à travailler pour aider sa sœur, puis partira à son tour dès que l’aînée gagnera sa vie comme médecin. Elles choisissent Paris comme but de leur avenir.

Elles se mettent d’arrache pied à donner des cours particuliers et Bronia peut enfin partir vers son rêve : devenir médecin pour revenir dans son pays natal soigner les plus démunis.

Marya s’engage alors sérieusement comme institutrice dans de riches familles ; D’abord dans celle d’un avocat de Varsovie, puis, plus loin des siens, dans le comté de Markov chez les Zorawski pour un salaire plus que raisonnable. Lui est agronome, administrateur d’un grand domaine betteravier et initie Marya à la chimie de la sucrerie. Tout en lui mettant entre les mains, son tout premier traité de chimie. L’accueil est donc charmant, la vie agréable dans une famille instruite qui lui ouvre largement sa bibliothèque. On l’autorisent même, ce qui est une grand risque dans le contexte politique du moment, à se charger de l’enseignement des petits paysans du cru. Tout se déroule donc pour le mieux jusqu’à ce que le fils aîné, étudiant en mathématiques à l’université de Varsovie, ne vienne en vacances chez lui. Les deux jeunes gens tombent éperdûment amoureux l’un de l’autre jusqu’à parler mariage. Mais il n’est pas question pour les Zorawski d’une union aussi entre leur fils et la préceptrice de leurs filles. Le garçon obtempérera et Marya, humiliée, rentrera à Varsovie sans plus vouloir en sortir.

Il faut alors toute l’obstination de Bronia, pour la faire changer d’avis et la faire enfin venir à Paris. Mais elle connaît sa cadette, et bien qu’enceinte, elle traverse l’Europe pour la rejoindre et la mettre dans le train avec matelas et samovar. Elle ne ralliera elle-même Paris qu’après avoir accouché de sa fille Lou. Marya a vingt-quatre ans lorsqu’elle débarque à Paris chez sa sœur.

Une pépinière de patriotes

Son beau-frère Casimir Dluski, médecin comme Bronia, est un patriote dans l’âme, recherché par la police tsariste, car suspecté de complicité dans un attentat contre Alexandre II. Chez les Dluski se réunissent nombre de leurs compatriotes en exil, dont le biologiste Jan Danysz, le physicien Stanislaw Szalay qui épousera Hela Sklodowska, le pianiste Ignacy Paderewski qui sera représentant de la Pologne aux négociations du Traité de Versailles puis Premier ministre de la Pologne indépendante, Stanislaw Wojciechowski futur  deuxième Président de la République polonaise. C’est dire si, dans l’entourage de Marya, les militants de la cause polonaise sont plus présents à Paris qu’à Varsovie. Mais, à l’époque, elle ne pense qu’à ses études, trouve les invités trop bruyants, et demande bientôt à quitter les Dluski pour pouvoir se consacrer entièrement au travail, loin des discussions enflammées des Polonais de Paris qui refont la Pologne à leur image.

C’est encore Bronia qui organise le déménagement de sa sœur dans une chambre proche tout à la fois de la Sorbonne et de l’École de physique et de chimie. Elle n’aura de cesse de la surveiller, notamment sur la plan alimentaire, Marya n’ayant jamais fait la cuisine de sa vie. Son quotidien se résume exclusivement au travail. D’abors apprendre vraiment le français qu’elle s’aperçoit à peine maîtriser et se mettre au niveau de ses condisciples en science. Son bagage, en grande partie autodidacte, est bien mince par rapport à eux.

En s’inscrivant à la Sorbonne, elle francise son prénom et devient définitivement Marie. Licenciée de physique avec mention très bien deux ans après son arrivée à Paris, elle rentre en Pologne pour réaliser son rêve, enseigner. C’est compter sans une de ses amies polonaises qui lui obtient une importante bourse d’étude de la Fondation Aleksandrowicz. Elle revient donc à Paris, passe sa licence de mathématiques et poursuit des travaux sur les propriétés magnétiques des aciers. À la recherche d’un laboratoire, elle s’en ouvre à un physicien polonais rencontré chez les Dluski. C’est ce dernier qui l’oriente vers Pierre Curie.

Pas de laboratoire en vue, mais une rencontre déterminante s’il en est. Pierre Curie aura beaucoup de mal, il s’en faudra d’un an, à persuader Marie, non seulement de l’épouser, mais surtout de renoncer à son rêve d’alphabétiser, d’enseigner les jeunes Polonais afin de leur donner les moyens de résister à l’oppression russe.

Ils se marient le 26 juillet 1895. Leur vraie vie de couple est au laboratoire même s’ils se réjouissent de leur existence familiale, de la naissance de leurs deux filles, Irène en 1897 et Ève en 1904. Et que Marie la scientifique hors pair, l’expérimentatrice géniale se révèle en ce domaine aussi bêtifiante que n’importe quelle mère débutante devant les progrès de son premier nourrisson. Mais leurs incomparables enfants sont incontestablement le polonium, nommé en référence à la patrie de Marie, et le radium.

Marie la pédagogue

Après la mort de Pierre en 1906, Marie réorganise sa vie familiale, se rapprochant de son beau-père et accueillabt sous son toit Marya Kaminska, la belle-sœur de Jozio, chargée de l’éducation des enfants, notamment d’Ève qui en acquerra un polonais parfait. Elle-même compte s’occuper de leur enseignement. Avec ses proches amis, elle organise bientôt un programme dévolu à leurs enfants respectifs. Marie traite de la physique, Jean Perrin, futur prix Nobel, de la chimie, Jean Magrou, le sculpteur enseigne dessin et modelage et entraîne les enfants au Louvre, Henri Mouton, le biologiste, se charge des sciences naturelles et Paul Langevin des mathématiques… Une seule leçon à prendre par jour sur le lieu de travail des parents. Le reste du temps, les enfants sont encouragés à l’exercice physique, marche à pied, bicyclette, cheval, gymnastique et, en vacances, natation et bateau.

Les enfants Perrin, Langevin, Curie – sauf Ève jugée trop jeune, à trois ans, pour participer aux manipulations et autre calcul mental -, Hadamard, l’un des plus importants mathématiciens du XXe siècle, Magrou, Mouton, Chavannes, grand sinologue du temps sont les studieux élèves des amis de leurs parents.

Marie sait se mettre à la portée des enfants et leur propose des manipulations ludiques qui ravissent jusqu’à Francis Perrin, futur professeur au Collège de France, alors tout juste âgé de cinq ans. Et construire une pile électrique semble alors aussi amusant que d’élaborer des échaffaudages de cubes.   

L’expérience ne dure qu’une année, les enfants perdant leur temps dans les transports, et les parents troublés dans leurs propres recherches par l’invasion enfantine de leurs laboratoires.

Mais l’expérience montre bien à quel point Marie prône et prouve le bienfait de l’apprentissage des sciences dès le plus jeune âge. Les parcours scientifiques de nombre de ses petis élèves sont là pour en témoigner.

Les petites curies

À l’entrée de la Grande Guerre, Marie vit mal l’invasion de la Pologne par l’Allemagne, d’autant qu’elle est sans nouvelles de sa famille. Pour la première fois de sa vie, elle prend position, officiellement, en matière politique, par un article publié dans Le Temps. Elle y plaide pour une réconciliation entre Pologne et Russie sous l’égide de la France et de l’Angleterre. À l’arrivée des troupes allemandes aux portes de Paris, elle ne songe d’abord qu’à son radium et transporte les quelques grammes qu’elle possède jusqu’à Bordeaux où s’est réfugié le gouvernement, afin qu’il ne tombe pas dans les mains ennemies.

Autour d’elle chacun se mobilise et, comme dans toute la France, les femmes prennent le destin du pays en main. Les paysannes moissonnent, les ouvrières fabriquent des munitions ou des moteurs d’avion, elles gèrent des communes, conduisent les tramways, se forment comme infirmières.

Marie, elle, raisonne en scientifique. Et perçoit à quel point les rayons X découverts par Röntgen pourraient être utiles aux soins des blessés. Elle s’adresse à Antoine Beuclère, premier médecin au monde à avoir introduit l’examen radiologique à l’hôpital. Et se forme auprès de lui tant au maniement des appareils qu’à l’anatomie.

Puis, avec sa détermination habituelle, elle fait le siège des autorités afin de mettre sur pied un service radiologique ambulant. Il faut radiographier les blessés au plus près du front afin de pouvoir situer puis extraire de leurs corp balles et éclats d’obus. Elle fait le tour de ses riches amies pour récupérer leurs voitures, qu’elle leur rendra bien entendu à la fin du conflit. Puis récupère le matériel radiologique dans les laboratoires universitaires avant de s’entendre avec l’Union des femmes françaises pour obtenir des laissez-passer dans les zones de front. Elles formera ensuite plus de cent cinquante femmes, venues de tous horizons, au maniement des appareils qui demande une bonne connaissance en mathématique et physique, à l’anatomie pour localiser les projectiles, à l’électricité et, même, à la mécanique. Il faut s’y connaître en moteur et savoir se servir d’un générateur.

Elle-même prend la route avec un chauffeur – mais dès 1916 un permis de conduire lui sera délivré la rendant totalement autonome – et on la voit dans la Somme, en Flandres belge et française, en Champagne, à Verdun… Mais plus que les routes peu sûres et les hasards de la guerre, ce sont les médecins qui lui posent problème. Comment ne pas se gendarmer face à cette petite femme déterminée qui veut leur imposer ses appareils photos et leur apprendre leur métier ? Et qui exige d’occulter une partie de leur ambulance pour monter ses cinquante kilos de matériel, alors que les blessés gémissent et qu’ils amputent à tour de bras. Elle viendra à bout de leurs réticences. Et les poilus, reconnaissants, qualifieront ces voitures de « petites curies ».

Janine Trotereau
Marie Curie par Janine Trotereau. Editions Gallimard, collection Folio Biographies

 

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