Matěj ŠIROKÝ: Une division de l’Europe de plus en plus anachronique

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Une division de l’Europe de plus en plus anachronique

Matěj ŠIROKÝ

Philosophe et éditorialiste tchèque. Il travaille dans des universités en France et en République tchèque. Cofondateur de l’Association des Amis de la Philosophie qui œuvre pour la vulgarisation de la philosophie classique. Diplômé de l'Institut de Philosophie comparée, Sorbonne-Paris IV et de l'Institut catholique de Paris.

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La division de l’Europe entre l’Est et l’Ouest est signe d’anachronisme. Mais malgré cela, cette division est constamment reproduite. En créant un cercle vicieux – écrit Matěj ŠIROKÝ

.Les habitants de la partie Est du continent ont vécu, après la deuxième Guerre mondiale, derrière le rideau de fer. Depuis sa chute, 28 années se sont écoulées, c’est presque une génération et demie dans le monde où nous vivons, un monde globalisé, où les informations se propagent plus rapidement que jamais, où existe un moyen bon marché et rapide de voyager, où les barrières entre civilisations sont plutôt l’œuvre de politiques. Et pourtant, constamment revient la division anachronique entre l’Est et l’Ouest.

Concevoir le continent en termes de division est caractéristique des gens qui ont vécu l’essentiel de leur vie dans une Europe divisée. Pour notre partie de la génération de l’ « Europe divisée », l’Ouest était un monde idéal où les libertés individuelles, la liberté de religion, d’expression étaient respectées. L’idéalisation de l’Occident n’avait pas qu’une dimension économique, elle était aussi morale. L’idée était devenue plus une utopie qu’un concept réel soumis à une analyse consciencieuse et une réflexion critique. L’Ouest était devenu l’expression des rêves impossibles à réaliser, un monde idéal à même de résoudre tous nos problèmes d’aujourd’hui. L’Ouest devait être loin devant, et le seul objectif de l’Est était de réussir de le rattraper.

Cette façon de voir les choses avait tout son sens dans la dimension économique, mais sur le plan des idées, vouloir rattraper à tout prix l’Occident menait à de la paresse intellectuelle. L’Europe centrale et orientale n’avait pas l’ambition de trouver sa propre voie de développement, elle voulait le plus vite possible ressembler à l’idéal occidental. La marche à sens unique vers l’UE signifiait oublier nos partenaires naturels les plus proches: Vienne, Bratislava, Budapest ou Varsovie.

Je considère la division de l’Europe entre l’Est et l’Ouest comme une manifestation de la notion de constructivisme social, aujourd’hui très en vogue. C’est pourquoi je me concentrerai sur l’analyse de positions et de stéréotypes très concrets perceptibles chez les Tchéques et les Français. Dans cela, je me baserai sur l’expérience de ma propre vie partagée entre Paris et Prague.

On peut dire que les relations entre la République tchèque et la France sont exemptes de très grandes émotions, pour ne pas dire qu’elles sont froides. Cela montre la première grande asymétrie: alors qu’en République tchèque on peut trouver beaucoup de matériaux sur la France, faits aussi en langue tchèque, la République tchèque est presque entièrement oubliée par l’industrie médiatique globalisée. La grande exception, c’est évidemment l’écrivain Milan Kundera. Et récemment, il y a eu beaucoup de news sur le président Milos Zeman, qu’on décrit, pas tout à fait correctement, comme le Trump tchèque. Étant donné leurs parcours complètement différents, véhiculer une telle image du président tchèque peut s’avérer plutôt problématique dans les relations réciproques, car elle repose sur des mensonges et des contrevérités.

Le désintéressement français pour la République tchèque vient non seulement du fait qu’elle est un pays plusieurs fois plus petit que la France. C’est le problème plus complexe de la relation de l’Ouest envers l’Europe de l’Est au sens large.

Ce désintéressement pour notre partie de l’Europe était perceptible lors des évènements sur Majdan, à Kiev. Alors que les médias tchèques publiaient des reportages en ligne, l’opinion publique en France n’était pas spécialement intéressée par ces évènements. Les Français sont plus intéressés par la crise au Proche Orient et, actuellement, aussi par ce qui se passe dans le monde arabe et en Afrique. Dans le contexte de la structure ethnique de la société française ce déplacement des vecteurs est d’ailleurs tout à fait compréhensible.

Nous nous sommes habitués à penser que si, à l’Ouest, quelqu’un s’intéressait à nous, cela devait être la gauche. L’Europe de l’Est croit très naïvement que l’Europe de l’Ouest ressemble à la partie Ouest des États-Unis. Donc, qu’on respecte les libertés individuelles, les impôts sont bas et chacun doit s’occuper avant tout de soi-même et de sa famille. Pourtant, la pensée en Europe de l’Ouest est fortement infiltrée par la pensée de gauche et, malheureuesment, la plupart du temps, dans sa version marxiste. Voir le commissaire Juncker inaugurer une statue de Karl Marx, à l’occasion du bicentenaire de la naissance de ce penseur, fut un choc, nous avons perdu le reste d’illusions. Il s’est avéré que cette Europe de l’Ouest que nous idéalisions tant rend hommage à Karl Marx dont les „bienfaits” de la doctrine l’Europe de l’Est avait fait l’expérience sur sa peau et avec laquelle elle avait réussi à rompre définitivement.

La fascination pour Marx m’a sauté aux yeux pour la première fois quand j’ai visité la grande librairie place Saint-Michel à Paris. La librairie possède un excellent département philosophie et je m’y suis rendu à la recherche de mes auteurs favoris. Je suis parvenu à en trouver quelques-uns, mais ils étaient éparpillés dans les rangées de derrière, sur des étagères mal accessibles. Pendant ce temps, dans les vitrines trônaient Slavoj Žižek et Karl Marx. En premier instant, j’ai cru qu’il s’agissait d’une semaine spéciale dédiée à Marx. Mais non, ce n’était pas une offre spéciale, mais la façon habituelle de mettre en valeur les livres qui se vendaient le mieux.

Cette expérience personnelle correspond aux conclusions des scientifiques. Dans ses recherches, Christophe Guilluy démontre que les journalistes, les universitaires et les fonctionnaires publics en France ont la plupart du temps des convictions de gauche. On peut trouver les convictions de droite presque exclusivement dans la sphère privée. Les recherches de Guilluy montrent sans équivoque l’existence d’une ligne de division dans la politique occidentale. La droite est orientée vers le gain économique et considère que pour pouvoir aider les autres il faut d’abord s’aider soi-même. Et puisque l’Occident contemporain a suffisamment de ses propres problèmes, il n’a plus le temps de s’occuper de ceux des autres pays ou régions.

Quand la droite occidentale s’oriente vers l’économie, la gauche résout, plus volontiers que ses problèmes, ceux des autres. Si quelqu’un, à l’Ouest, s’intéressait à notre région, il appartenait au spectre politique adverse. C’est ainsi que la droite de l’Europe de l’Est a cessé de croire en l’Occident. Malheureusement, ces illusions perdues ont poussé certains à chercher le modèle ailleurs : ils ont échangé l’idéal de l’Ouest contre l’utopie de la Russie. C’est l’envers de nos rêves d’autrefois au sujet de l’Occident.

S’attendre actuellement à un soutien moral ou économique de la part de l’Occident serait très naïf. Soljenitsyne déjà voyait ce problème. Le penseur russe percevait le déclin moral de l’Occident. Il voyait que la liberté individuelle ne suffirait pas à assurer une bonne vie. Il suffit de regarder la littérature française contemporaine qui scrute la condition de la société actuelle. Les conclusions sont sans équivoque : la majorité de la société française professe le nihilisme pratique (je souligne : la majorité et non pas la totalité). Et, en plus, la situation économique à l’Ouest n’est pas très rose. Les sociétés occidentales doivent résoudre les problèmes de surendettement et de vieillissement de leurs populations.

Le mieux qu’on puisse faire maintenant serait de perdre les illusions et de ne plus tendre vers le changement par l’uniformisation des deux parties de l’Europe. Il est important de comprendre la société et non pas de la juger à travers des lunettes idéologiques. Nous ne pourrons faire de changements que lorsque nous suivrons les règles du développement social.

.Dans une perspective à moyen terme, je m’attendrais à un changement générationnel chez les politiques tchèques. La nouvelle génération devrait être désormais libre des schémas hérités du communisme, y compris de celui qui consiste à regarder l’Europe, comme au temps de la guerre froide, en termes de division Ouest-Est. Les nouveaux politiques cherchent de nouvelles visions, et par là même délimitent de nouvelles règles de coopération entre les États et les partis européens. Ces frontières passent entre les partis conservateurs nationalistes et les partis libéraux progressistes, et c’est le long de cette ligne de division que se dessineront les nouvelles frontières de l’Europe, tout en sachant que les divisions existantes sont anachroniques.

Matěj Široky

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