Michał KŁOSOWSKI: La liberté d'expression à la manière de Wrocław

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Michał KŁOSOWSKI

Rédacteur en chef adjoint de Wszystko co Najważniejsze, chef du département des projets internationaux de l'Institut des nouveaux médias, publie dans la presse polonaise et étrangère. Auteur d'émissions de radio et de télévision. Boursier du Département d'État américain et de l'Angelicum de Rome. Diplômé de l'Université Jagellonne, l'Université pontificale Jean-Paul II de Cracovie et London University of Arts.

Ryc.Fabien Clairefond

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Quand on raconte l’histoire de Wrocław, on risque d’oublier un récit qui traverse la ville presque sans interruption depuis le XVe siècle. C’est celui des imprimeurs, des compositeurs typographes, des libraires et des éditeurs ; celui de femmes et d’hommes qui, pendant des siècles, ont assemblé patiemment les caractères, actionné les presses et multiplié les textes. À l’heure où l’intelligence artificielle assemble les mots toute seule, leur labeur mérite peut-être plus que jamais d’être rappelé, écrit Michał KŁOSOWSKI

Les imprimeurs du Moyen Âge et les premiers mots polonais

.Tout commence à Wrocław en 1475, lorsque paraissent dans la ville les plus anciens textes imprimés connus en langue polonaise. Ce n’est peut-être pas un hasard si, cinq siècles plus tard, Wrocław devient l’un des principaux foyers de l’imprimerie clandestine dans la Pologne communiste. Entre la presse de Kasper Elyan et les duplicateurs de Solidarność se déploie l’histoire singulière d’une ville où imprimer a souvent voulu dire bien davantage qu’exercer un métier.

La trace la plus ancienne de cette histoire compte parmi ces trésors de Wrocław dont la portée dépasse largement celle de la ville. En 1475, Kasper Elyan y ouvre la première imprimerie de Silésie. Quelques décennies seulement se sont écoulées depuis l’invention de Gutenberg ; l’imprimerie demeure une technique nouvelle et le livre imprimé commence à peine à bouleverser la culture européenne. C’est à ce moment, dans une ville relevant alors de la couronne de Bohême, habitée par des populations de langues différentes et siège de l’un des grands diocèses de cette partie de l’Europe, que s’ouvre un atelier appelé à entrer aussi dans l’histoire de la langue polonaise. Les Statuta synodalia episcoporum Wratislaviensium, statuts synodaux des évêques de Wrocław datés du 9 octobre, n’avaient certes pas été imprimés par Elyan pour passer à la postérité. Il s’agissait d’un document pratique destiné au clergé, contenant des recommandations pour le ministère pastoral, notamment celle d’enseigner les prières fondamentales aux fidèles dans les langues qu’ils parlaient réellement. C’est pourquoi, à côté du latin, figuraient des prières en langues locales, parmi lesquelles, en polonais, le Notre Père, le Je vous salue Marie et le Je crois en Dieu. Ces textes sont considérés comme les plus anciens imprimés polonais connus. L’un des deux exemplaires complets qui nous sont parvenus est conservé à la bibliothèque de l’université de Wrocław.

Lorsque, en écrivant sur l’histoire de l’Église à Wrocław, j’ai découvert cet épisode, j’y ai reconnu quelque chose de profondément caractéristique de la ville. Les premiers mots imprimés en polonais ne sont pas nés dans une cité où l’on ne parlait qu’une seule langue, ni au sein d’une institution bâtie autour de l’idée moderne d’État-nation ; ils ne sont même pas apparus sur le territoire d’un État polonais. Ils ont été imprimés parce que la Silésie médiévale était plurilingue et que l’Église devait s’adresser aux fidèles dans leur propre langue. Dès l’origine, l’imprimerie est ainsi devenue un moyen de faire communiquer le monde des institutions avec celui de la vie quotidienne : pour toucher ses lecteurs, la parole devait être comprise.

Une ville qui a appris à imprimer

.Après l’atelier pionnier d’Elyan, l’imprimerie se développa à Wrocław par à-coups, avant de s’installer durablement dans la vie urbaine au XVIe siècle. C’était le temps de la Réforme, de l’humanisme, de l’essor des écoles et de la place toujours plus grande prise par l’écrit. L’Europe découvrait que l’imprimerie pouvait préserver les savoirs, mais aussi propager les idées à une vitesse nouvelle. Sans elle, on imaginerait difficilement le succès de la Réforme, puis la formation d’une opinion publique. On a beaucoup écrit sur la révolution de Gutenberg ; à Wrocław, pourtant, ses effets prennent une netteté particulière. En 1538, Andreas Winkler dirigeait une imprimerie liée au conseil municipal. On n’avait plus affaire à l’entreprise isolée d’un pionnier en marge de la vie de la cité : un milieu professionnel prenait forme, appelé à compter parmi les traits distinctifs de Wrocław pendant les siècles suivants. Les ateliers changeaient de mains et de propriétaires, associant impression, librairie et édition. La situation de la ville leur était favorable : grand centre de Silésie et d’Europe centrale, Wrocław se trouvait aussi au croisement des routes menant à Prague, Vienne, Cracovie, Leipzig, Poznań et, plus loin, vers l’est. Les livres franchissaient les frontières aussi aisément que les hommes et les idées, bien davantage que ne le suggèrent les cartes nationales dressées plus tard. Le seul catalogue des imprimés silésiens du XVe au XVIIIe siècle conservés à l’Ossolineum recense près de deux mille publications.

Les Korn et Wrocław tourné vers la Pologne

.Wrocław se trouvait toujours hors de Pologne. Pourquoi, dès lors, relier l’histoire médiévale de son imprimerie au XXe siècle ? La réponse tient notamment à Johann Jacob Korn, qui s’installa dans la ville en 1732 et y fonda une entreprise devenue, avec le temps, l’une des maisons d’édition les plus connues de Silésie. Dès le départ, il s’intéressa également au marché polonais. En 1733 déjà, il publia le Varro de Szymon Starowolski. Il développa aussi une activité de presse liée à l’histoire du futur Schlesische Zeitung, l’un des quotidiens les plus importants et les plus durables de Wrocław, qui parut jusqu’à la fin du Breslau allemand, en 1945.

Les générations suivantes de la famille Korn poursuivirent cette œuvre et le livre polonais conserva une place importante dans leur catalogue. Une famille allemande d’éditeurs pouvait être, en même temps, un acteur majeur de la production de livres destinés aux lecteurs de langue polonaise. Le marché du livre s’étendait au-delà de Wrocław, jusqu’aux terres polonaises, tandis qu’en Silésie même le polonais demeurait une langue vivante pour une part notable de la population. Si un entrepreneur imprimait des livres en polonais, c’est tout simplement qu’il y avait des gens pour les lire. Au XIXe siècle, l’importance de l’imprimé s’accrut encore. À mesure que Wrocław s’industrialisait, le petit atelier cédait plus souvent la place à une entreprise dotée de machines modernes. Une industrie de l’information était née. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, aucune grande ville moderne ne pouvait plus se passer d’imprimeries. Grâce à elles, les habitants recevaient leurs journaux chaque matin, la vie politique et économique disposait de ses supports, et l’enseignement de masse, en plein essor, pouvait obtenir des manuels en quantités jusque-là inimaginables. La presse à imprimer, présente à Wrocław depuis Kasper Elyan, était devenue un rouage du grand organisme urbain.

1945 ou comment imprimer une ville nouvelle

.Puis vint 1945. L’histoire de l’imprimerie à Wrocław est particulièrement intéressante parce qu’on ne peut la couper d’un trait net entre une période « allemande » et une période « polonaise » : celles-ci se sont en réalité croisées tout au long de son histoire. La guerre provoqua néanmoins une rupture brutale dans la continuité humaine de la ville. Les anciens habitants quittaient Breslau, tandis qu’arrivaient des Polonais dont beaucoup avaient eux-mêmes été arrachés à leur foyer. Machines, bâtiments, ateliers et savoir-faire ne pouvaient pourtant être remplacés du jour au lendemain.

Avant la guerre, plus d’une centaine d’établissements d’imprimerie et d’arts graphiques étaient en activité dans la ville. Parmi ceux que le siège avait relativement épargnés figurait l’imprimerie-cartonnerie de Luetzow. En juin 1945, sur décision du professeur Stanisław Kulczyński, elle fut reprise pour les besoins des établissements d’enseignement supérieur polonais alors en création. Ainsi naquit l’Imprimerie de l’Université et de l’École polytechnique de Wrocław, future Imprimerie scientifique de Wrocław. Un détail de ses débuts en dit plus sur cette époque que bien des récits monumentaux du « retour de Wrocław à la mère patrie ». Le 1er août 1945, quatre Polonais et trente-six Allemands y travaillaient ensemble : imprimeurs, compositeurs et linotypistes. La nouvelle Wrocław polonaise imprima donc ses premiers livres grâce aussi au savoir-faire de ceux qui appartenaient à une ville dont l’existence symbolique touchait à sa fin.

En septembre 1945 parut le premier livre polonais imprimé à Wrocław après la guerre : Janko Muzykant (Janko le musicien) de Henryk Sienkiewicz. Les premières librairies et bibliothèques de prêt ouvraient, la bibliothèque universitaire se reconstruisait. Tadeusz Tułasiewicz, l’un des organisateurs de la vie culturelle polonaise, demandait alors comment donner un caractère polonais à ces terres sans livres en polonais. Sa question était parfaitement concrète. Ceux qui arrivaient de Lwów, de Cracovie, de Grande-Pologne, de Varsovie, du centre du pays et des anciens territoires orientaux avaient besoin d’écoles, de journaux, de manuels et de bibliothèques. Wrocław ne pouvait devenir une ville polonaise par la seule administration ; il lui fallait aussi une langue polonaise de tous les jours, que l’imprimé pouvait aider à faire vivre. C’est pourquoi l’arrivée de l’Ossolineum fut si importante. Sa bibliothèque s’établit ici en 1946 et sa maison d’édition commença ses activités dans la ville l’année suivante. Née à Lwów, l’institution devenait l’un des fondements de l’identité intellectuelle de la Wrocław d’après-guerre. Son transfert était chargé de sens : une institution privée de sa ville d’origine s’installait dans une cité qui avait perdu une grande partie de sa population et de sa culture anciennes, et devait se reconstruire avec elle. Avec le temps, l’Ossolineum devint l’un des principaux éditeurs polonais d’ouvrages scientifiques et de sciences humaines ; sa collection Biblioteka Narodowa, la « Bibliothèque nationale », forma plusieurs générations d’élèves et d’étudiants polonais.

L’Imprimerie scientifique de Wrocław devait, elle aussi, jouer un rôle essentiel. Rattachée à l’Académie polonaise des sciences en 1952, elle reçut cinq ans plus tard le nom sous lequel elle fut connue pendant des décennies. Elle imprimait des travaux scientifiques, y compris les plus exigeants sur le plan typographique, avec leurs formules mathématiques, leurs notations chimiques ou leurs caractères linguistiques complexes. Elle traversa le communisme et la transition démocratique, et ne cessa son activité qu’en 2019.

Un État qui voulait contrôler les mots

.La renaissance de l’imprimerie après la guerre avait cependant son revers. Dans la Pologne communiste, une imprimerie était une usine, mais aussi un lieu placé sous une surveillance particulière de l’État. Le pouvoir avait parfaitement compris ce que les imprimeurs de Wrocław savaient depuis Elyan : reproduire un texte en change la portée. Une feuille peut exprimer une opinion privée ; dix mille feuilles identiques deviennent un fait social. Le contrôle ne s’exerçait donc pas seulement sur les rédactions et les maisons d’édition. L’État surveillait le papier, les machines, les ateliers et les tirages, tandis que la censure veillait sur les textes publiés. La circulation officielle de l’écrit faisait partie du système politique.

En 1976, la fusion de trois imprimeries de Wrocław, spécialisées respectivement dans les livres, la cartographie et les travaux de ville, donna naissance aux Établissements graphiques de Wrocław. Ce modèle était caractéristique de la République populaire de Pologne : concentrer la production dans une grande entreprise d’État pouvait accroître l’efficacité, mais facilitait aussi le contrôle des moyens de production. Seulement, les imprimeurs n’étaient pas des machines. Lorsque naquit Solidarność, il apparut que ceux qui faisaient fonctionner une pièce maîtresse du système d’information détenaient une force particulière. Les « journées sans presse » d’août 1981 en offrirent une démonstration symbolique : imprimeurs et distributeurs protestèrent contre la manipulation de l’information et les restrictions imposées à l’accès de Solidarność aux médias. L’État possédait les journaux et les imprimeries, mais, une fois encore, la propriété des machines ne suffisait pas lorsque celui qui les faisait tourner refusait d’obéir. Une révolution plus décisive encore se préparait pourtant hors des ateliers officiels.

L’imprimerie qu’il ne fallait pas découvrir

.À Wrocław, l’édition indépendante se développait avant même août 1980. Parmi les milieux les plus actifs de cette imprimerie d’opposition naissante figuraient les collaborateurs du Biuletyn Dolnośląski, le « Bulletin de Basse-Silésie », publié depuis 1979. Kornel Morawiecki était de ceux-là. Les perquisitions répétées et les opérations de la police politique menaient à une conclusion simple : une imprimerie clandestine ne devait pas être organisée comme une entreprise ordinaire. Plus elle était professionnelle, centralisée et dépendante d’un seul lieu, plus il était facile de la repérer, puis de la détruire. Il fallait faire exactement l’inverse : bâtir un réseau dispersé, composé de petites unités et de personnes capables d’ouvrir ailleurs un nouveau point d’impression si l’un d’eux était découvert. C’était, en somme, une théorie clandestine de la communication dont Jürgen Habermas aurait pu rêver. La qualité d’une machine comptait moins que la résistance de l’ensemble du réseau.

Lorsque la loi martiale fut instaurée, le 13 décembre 1981, le pouvoir prit presque entièrement la main sur l’information. Les lignes téléphoniques furent coupées ; la radio et la télévision diffusaient les communiqués officiels. Des militants de l’opposition furent internés. L’armée et la milice apparurent dans les rues. Dans ces circonstances, une simple feuille annonçant que les structures de Solidarność existaient toujours prenait une valeur extraordinaire. Kornel Morawiecki, lui, échappa à l’internement. Le réseau du Biuletyn Dolnośląski, qui n’avait pas été découvert, et le matériel dissimulé permirent de mettre sur pied très vite une rédaction, un atelier d’impression et un circuit de distribution pour Z Dnia na Dzień, « D’un jour à l’autre », devenu l’organe du Comité régional de grève clandestin de Solidarność en Basse-Silésie. Son premier numéro publié après l’instauration de la loi martiale parut dès le 14 décembre 1981.

Lorsque Solidarność Walcząca, la « Solidarité combattante », vit le jour en 1982, Wrocław devint son principal bastion et son centre éditorial. Un système de multiples ateliers indépendants fut mis en place : pour le démanteler, la police politique devait découvrir non pas une imprimerie, mais tout un réseau. On publiait Solidarność Walcząca, Biuletyn Dolnośląski, BIS, Wiadomości Bieżące, Kontra, Wolna Polska et bien d’autres titres. Une maison d’édition clandestine avait besoin de toute une équipe : rédacteurs, imprimeurs, personnes chargées de trouver du matériel et des fournitures, et centaines de diffuseurs.

Une ville de ponts et d’idées

.En 1475, Kasper Elyan imprimait des prières en polonais pour que les paroles parviennent aux fidèles dans une langue qu’ils comprenaient. Aux siècles suivants, les ateliers de Wrocław imprimèrent en latin, en allemand et en polonais, parce que la ville se trouvait au croisement des cultures et des marchés et que cela répondait aussi à une demande. Les Korn adressaient leurs livres polonais à des lecteurs vivant de part et d’autre des frontières. Après 1945, l’imprimerie devint l’un des instruments qui permirent de bâtir une Wrocław polonaise ; pendant quelque temps, spécialistes allemands et pionniers polonais de la ville nouvelle travaillèrent côte à côte devant les mêmes machines. L’Ossolineum apporta de Lwów ses collections et sa tradition, mais aussi la conviction qu’une communauté se perpétue par une culture transmise aux générations suivantes. Et, en 1981, il apparut une fois de plus que la maîtrise de la parole touche au cœur même de la liberté.

On dira que l’histoire de Wrocław compte bien d’autres grands événements, des figures illustres et des monuments imposants. La ville possède sa cathédrale et son université, Ostrów Tumski, la Halle du Centenaire, l’Ossolineum, et un passé tour à tour bohémien, habsbourgeois, prussien, allemand et polonais. Mais ce récit serait incomplet s’il laissait de côté une histoire moins spectaculaire : celle de l’homme penché sur sa casse typographique, du compositeur qui assemble les caractères un à un, du machiniste qui met la presse en marche, de l’imprimeur qui examine une feuille fraîchement tirée et, enfin, du clandestin qui sait, dans son appartement, qu’il lui reste encore quelques centaines d’exemplaires à imprimer avant l’aube.

Michał Kłosowski

œuvre protégée par droit d'auteur. Toute diffusion doit être autorisée par l'éditeur 30/09/2026