Michał KŁOSOWSKI: Wrocław et son Église

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Michał KŁOSOWSKI

Rédacteur en chef adjoint de Wszystko co Najważniejsze, chef du département des projets internationaux de l'Institut des nouveaux médias, publie dans la presse polonaise et étrangère. Auteur d'émissions de radio et de télévision. Boursier du Département d'État américain et de l'Angelicum de Rome. Diplômé de l'Université Jagellonne, l'Université pontificale Jean-Paul II de Cracovie et London University of Arts.

Ryc.Fabien Clairefond

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On raconte généralement Wrocław à travers ses ponts, ses édifices, ses îles et les strates de sa mémoire. On remarque plus rarement que l’une des plus anciennes cartes de la ville et de sa région est celle du diocèse de Wrocław. Ses frontières se sont déplacées au gré de celles des États, mais l’Église a contribué à préserver la continuité du lieu. Sans Ostrów Tumski, sans la cathédrale et sans les hommes d’Église de Wrocław, il est impossible de comprendre ni le passé de la ville, ni son identité d’après-guerre, ni son avenir – écrit Michał KŁOSOWSKI

Il est des villes dont on peut raconter l’histoire en longeant leurs murailles. Wrocław, elle, se laisse mieux découvrir en traversant ses ponts. Un pont n’appartient pleinement à aucune des deux rives : il est un espace de passage entre l’île et la terre ferme, entre la mémoire et l’avenir, entre ce dont nous avons hérité et ce qu’il nous reste à bâtir. Il en va de même de l’histoire de Wrocław. Les histoires polonaise, tchèque, habsbourgeoise, prussienne et allemande y composent un palimpseste dont aucune strate ne saurait être effacée sans dommage. Elles se superposent et s’entremêlent, un peu à la manière des alvéoles d’un rayon de miel. Au cœur de ce récit se dresse pourtant Ostrów Tumski. Ce n’est pas seulement un monument remarquable, ni un décor touristique que le veilleur de réverbères illumine à la tombée du jour. C’est le centre spirituel et institutionnel de la ville, l’un des plus anciens de la région. Lorsque le diocèse de Wrocław fut créé en l’an 1000 et placé sous l’autorité de la métropole de Gniezno, la ville s’inscrivit dans un ordre qui dépassait celui d’une simple implantation locale : celui de la structure naissante de l’État polonais, mais aussi de la géographie universelle de la chrétienté occidentale. Le choix de Wrocław comme siège épiscopal ne devait rien au hasard : la ville comptait déjà parmi les principaux centres de la Silésie.

Le diocèse se révéla, en outre, plus durable que bien des découpages politiques. Pendant plus de huit siècles, il demeura lié à Gniezno, alors même que la Silésie passait sous l’autorité de souverains successifs. Ce n’est qu’en 1821 qu’il fut placé directement sous l’autorité du Saint-Siège, avant d’être élevé au rang d’archidiocèse en 1930. Son ancien territoire était immense et ne correspondait ni aux frontières actuelles de la Basse-Silésie ni à une simple division nationale. Il englobait des communautés établies de part et d’autre de frontières mouvantes, appartenant à des langues, à des traditions étatiques et à des expériences historiques différentes, mais unies par une seule foi, apostolique et universelle. Voilà pourquoi les frontières du diocèse de Wrocław offrent une clé si éclairante pour comprendre la ville. Elles montrent que l’Église ne flottait pas au-dessus de l’histoire, à l’abri et immuable. Bien au contraire, l’histoire ne cessa de faire irruption dans ses structures. La Réforme transforma le paysage religieux de la Silésie, la domination prussienne apporta de nouvelles dépendances et le tracé des frontières étatiques divisa des communautés établies depuis des siècles. La carte diocésaine dut s’adapter aux séismes politiques, même si elle le fit généralement plus lentement que les chancelleries des États. C’est précisément dans cette tension entre continuité et changement que se révèle le caractère singulier de l’Église de Wrocław.

La rupture la plus dramatique survint bien sûr en 1945. Breslau devint Wrocław, mais ce bouleversement ne se résuma ni à un changement de nom ni à un transfert de souveraineté. La ville vit sa population presque entièrement remplacée. Les Allemands partirent et des Polonais venus de régions diverses prirent leur place, parmi lesquels ceux qui avaient été chassés des territoires orientaux perdus. Ils apportaient avec eux leurs images saintes, leurs prières, le souvenir de paroisses et de cimetières où ils ne retourneraient jamais. Ils découvraient des inscriptions étrangères, des ruines et des églises appartenant à une histoire qu’ils ne connaissaient pas. Wrocław ne devait pas seulement être reconstruite : il fallait aussi l’habiter de nouveau, au sens spirituel du terme.

La cathédrale Saint-Jean-Baptiste, détruite à près de 70 % pendant le siège de la Festung Breslau, devint le symbole de ce processus. Les nouveaux habitants relevèrent de ses ruines un sanctuaire édifié par des générations de Silésiens, de Tchèques, de Polonais et d’Allemands. Ils en firent leur cathédrale, sans pouvoir honnêtement prétendre que l’histoire commençait avec eux. Car toute cathédrale nous rappelle que l’héritage d’une ville est aussi constitué de ce dont nous avons choisi d’assumer la responsabilité. Pourtant, les frontières étatiques de l’après-guerre ne trouvèrent longtemps aucun équivalent exact sur la carte ecclésiastique. Ce n’est qu’en 1972 que le Saint-Siège régularisa le statut des structures de l’Église dans les territoires occidentaux et septentrionaux de la Pologne, et que l’archevêque Bolesław Kominek devint pleinement métropolite de Wrocław. Il ne s’agissait pas d’un simple acte administratif. Dans une ville dont on avait tenté pendant des années de justifier la polonité par le récit d’un retour aux Piast, l’Église choisit une voie plus exigeante : non pas nier le passé allemand, mais se réconcilier avec lui.

C’est précisément de Wrocław qu’est venu l’un des documents européens les plus importants du XXe siècle. En 1965, avant même le règlement définitif des frontières ecclésiastiques, l’archevêque Kominek rédigea le Message des évêques polonais aux évêques allemands. La phrase « Nous pardonnons et demandons pardon » eut une force supérieure à celle de tout protocole diplomatique, parce qu’elle n’effaçait ni les fautes ni les souffrances, mais refusait d’en faire une prison éternelle. Elle proposait de franchir la frontière sans l’abolir : reconnaître la vérité de sa propre blessure tout en assumant la responsabilité de l’avenir. Ce geste ne pouvait naître ailleurs. Kominek comprenait la région frontalière non comme une périphérie, mais comme un laboratoire de l’Europe. Lui-même originaire de Silésie, il savait que les identités ne se laissent pas toujours enfermer dans les catégories nationales. Wrocław, quant à elle, était une ville où l’histoire avait contraint les hommes à vivre parmi les traces laissées par d’autres. Le Message procédait d’une théologie chrétienne du pardon, mais il constituait en même temps un programme politique d’un réalisme remarquable. Sans la réconciliation des deux nations, une Europe commune ne pouvait voir le jour ; sans l’acceptation de toute son histoire, Wrocław ne pouvait véritablement devenir le foyer de ses nouveaux habitants.

Les modifications ultérieures des frontières de l’archidiocèse témoignent elles aussi de la maturation de la région. En 1992, le diocèse de Legnica fut créé à partir d’une partie de son territoire, puis celui de Świdnica en 2004. L’actuelle province ecclésiastique de Wrocław réunit l’archidiocèse de Wrocław et ces deux diocèses. L’archidiocèse lui-même comprend 33 doyennés et près de trois cents paroisses : des nombreux doyennés urbains à Brzeg, Oleśnica, Oława, Strzelin, Wołów et Ziębice. Sa carte continue ainsi de représenter Wrocław non comme une métropole solitaire, mais comme le centre d’un réseau de villes plus petites, de villages, de sanctuaires et de communautés locales. Cela reste essentiel aujourd’hui, car les grandes villes cèdent facilement à la tentation de l’autosuffisance. Elles concentrent les capitaux, les universités, la culture et les médias, tandis qu’elles commencent à considérer la région environnante comme une simple arrière-base. La géographie de l’Église rappelle un autre principe : le centre existe pour servir l’ensemble. Si la cathédrale est la « mère des églises », ce n’est pas parce qu’elle amoindrit les paroisses de la périphérie, mais parce qu’elle demeure en relation avec elles. La frontière de l’archidiocèse n’est donc pas un mur : elle délimite un espace de responsabilité.

L’Église de Wrocław est aujourd’hui confrontée à la sécularisation, au recul de la confiance et à la nécessité de purifier ses propres institutions : c’est un fait. Mille ans d’histoire ne confèrent aucune immunité contre les erreurs et ne garantissent aucun avenir ; ils imposent une responsabilité. La tradition de Wrocław nous enseigne que la réponse à la crise ne doit pas nécessairement consister à se retrancher dans une forteresse. Après tout, la contribution la plus importante de cette Église à l’histoire de l’Europe est née d’une main tendue. Est-ce pour cette raison que Wrocław aime se présenter comme la « ville des rencontres » ? Ce mot d’ordre ne conserve cependant son sens que s’il ne devient pas un simple ornement publicitaire. La rencontre exige la mémoire, la reconnaissance des différences et la volonté de dépasser son propre récit. L’Église peut encore jouer un rôle important dans cette ville, à condition de rester fidèle à la part la plus noble de son héritage : préserver la mémoire sans entretenir le ressentiment, bâtir la communauté sans exclure et franchir les frontières sans feindre qu’elles n’existent pas. Car du haut de la cathédrale de Wrocław, le regard porte bien au-delà d’Ostrów Tumski. Il embrasse une ville relevée de ses ruines, étendue au-delà de ses anciennes limites et qui continue d’apprendre sa propre histoire, faite de strates multiples. Une perspective plus vaste encore s’ouvre pourtant à celui qui contemple la carte de l’archidiocèse. Wrocław n’y apparaît pas comme un point isolé de sa région, mais comme le cœur d’une communauté plus large. Peut-être est-ce là la leçon la plus importante de l’histoire : les frontières sont nécessaires pour savoir de qui nous sommes responsables ; les ponts, eux, servent à ne pas limiter cette responsabilité aux seuls nôtres.

Michał Kłosowski

œuvre protégée par droit d'auteur. Toute diffusion doit être autorisée par l'éditeur 28/08/2026