fr Language FlagJordan Bardella en Pologne. Opération communication ou nouvel ordre européen?

Jordan Bardella en Pologne

La France et la Pologne sont, depuis des siècles, des alliés naturels. Les déplacements de responsables politiques entre nos deux pays ne devraient donc pas susciter davantage de commentaires. Cette fois-ci, cependant, il en a été autrement. La visite de Jordan Bardella était importante sous plus d’un point: l’immigration, l’avenir des institutions européennes et la Russie ont été évoqués, mais la stature internationale du président du RN est aussi au coeur des débats.

Déplacement de Jordan Bardella en Pologne

.Rappelons en premier lieu le contexte. Jordan Bardella (né en 1995) est le président officiel du Rassemblement National, premier parti de France, ainsi que du groupe des Patriotes pour l’Europe, plus grand groupe de droite au Parlement européen devant le CRE (Conservateurs et réformistes) et l’ENS (Europe des Nations Souveraines). Il est en outre l’un des candidats principaux à l’élection présidentielle de 2027. Sa participation à cette échéance dépend cependant du verdict du procès en appel de Marine le Pen, prévu pour début juillet 2026.

Dans sa quête de stature internationale, Jordan Bardella a déjà effectué plusieurs déplacements à l’étranger: Royaume-Uni, Belgique, Emirats, Israël. Ce dernier, par ailleurs, avait une portée très symbolique: le chef d’un parti longtemps accusé d’antisémitisme a été reçu en Israël par un ministre israélien dans le cadre d’une conférence dédiée à la lutte contre l’antisémitisme. Signe que les menaces contre la sécurité des Juifs en France ont changé de nature.

Jordan Bardella s’est déplacé en Pologne du jeudi 18 au vendredi 19 juin 2026. Il y a rencontré les dirigeants du Mouvement National (notamment Krzysztof Bosak) qui l’ont accompagné à la Diète et à la Tombe du Soldat inconnu à Varsovie, ceux de Droit et Justice (PiS, en particulier Jaroslaw Kaczynski, président du parti de droite) et le président conservateur Karol Nawrocki. Il s’est rendu, accompagné de Pawel Szefernaker, chef du cabinet du président Karol Nawrocki, à la frontière polono-bélarusse afin de constater l’ampleur du dispositif polonais de lutte contre l’immigration clandestine instrumentalisée par le régime du Bélarus, et s’est aussi recueilli devant le monument des Héros du Ghetto.

Officiellement, il s’agissait d’une visite dans le cadre de la coopération des groupes de droite au Parlement européen: le groupe des Patriotes auquel appartiennent le Rassemblement National et le Mouvement National polonais, et le groupe des Conservateurs et Réformistes, dont le PiS est membre. Jordan Bardella était d’ailleurs accompagné de Fabrice Leggeri, député européen du RN et ancien directeur de l’agence Frontex basée en Pologne.

Large consensus sur l’immigration et l’UE

.L’objectif du déplacement de Jordan Bardella était aussi politique: prendre le pouls auprès de la droite polonaise en vue d’un éventuel rapprochement en cas de victoire du camp patriote et conservateur aux prochaines élections de 2027, tant françaises (présidentielle et législatives) que polonaises (législatives). A cela on pourrait ajouter le renforcement de sa stature d’homme d’Etat en vue de la campagne présidentielle qui a déjà débuté et dans le contexte de l’incertitude entourant la participation de Marine le Pen à ce scrutin.

Le déroulé de la visite a été particulièrement scruté par les commentateurs, mais aussi et surtout les déclarations de Jordan Bardella. Ce dernier était attendu sur plusieurs sujets clés: l’immigration, l’Union européenne et la Russie. Les deux premiers étaient plutôt aisés à gérer pour le leader de la droite française. La veille de son déplacement, le Parlement européen a voté la «directive retour», facilitant l’expulsion des clandestins. Les opinions publiques française et polonaise sont d’accord sur la nécessité de limiter drastiquement l’immigration. Jordan Bardella a à plusieurs reprises loué les efforts de la Pologne dans la défense du flanc est de l’UE, zone sous pression migratoire extra-européenne depuis 2021 du fait des manœuvres des services bélarusses.

Le président du RN a en outre abondamment dénoncé le cours fédéraliste de la Commission européenne, lui préférant le modèle d’Europe des Nations cher au général de Gaulle. Il s’en est pris à l’inflation normative de l’UE, par exemple dans le domaine environnemental: «Le Green Deal est le plus grand pacte de décroissance économique imposé à l’Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Si nous ne sommes plus capables de produire en Europe, nous dépendrons des importations et donc des puissances étrangères», a-t-il déclaré sur la chaîne de télévision TV Republika. «L’Union européenne multiplie les normes sur nos agriculteurs et nos entreprises, elle incite à l’immigration massive et à la suppression des frontières : cette politique est mauvaise pour la France, et les peuples aspirent à une nouvelle architecture européenne», a-t-il ajouté, cette fois-ci sur la chaîne wPolsce24.

Russie et Ukraine – Jordan Bardella prend part au débat

.Enfin, et c’était sans doute le sujet le plus difficile à aborder, il a été question de la Russie. Dès avant son voyage Jordan Bardella a tenu des propos qui ont rassuré ses partenaires polonais: «La Russie est une menace multidimensionnelle tant pour l’Europe que pour la France», a-t-il expliqué dans un entretien avec Politico. Une fois en Pologne, il a poursuivi sur la même lancée, accusant la Russie et le Bélarus d’instrumentaliser l’immigration clandestine afin de déstabiliser l’Europe: «Vladimir Poutine utilise la Biélorussie pour exercer un chantage à la migration sur la Pologne et pour déstabiliser les Nations européennes de l’intérieur. Cela fait partie de la guerre hybride, multidimensionnelle, que la Russie mène contre l’Europe».

.La visite de Jordan Bardella a été bien jugée par la droite polonaise. Pawel Szefernaker s’en est félicité: «La Pologne et la France ont de nombreux enjeux en commun et de nombreuses perspectives de coopération. Aujourd’hui à Varsovie, le président Karol Nawrocki a rencontré Jordan Bardella, eurodéputé français et président du Rassemblement National. Leur conversation, très fructueuse, a porté sur l’avenir de l’Europe et le rôle de la sécurité nationale au sein de la Communauté européenne». Krszysztof Bosak, président du Mouvement National, a ajouté: «Ma conversation d’aujourd’hui avec Jordan Bardella a confirmé que nous partageons une vision similaire sur de nombreux points essentiels. L’opposition à l’immigration, le blocage de l’adhésion de l’Ukraine à l’UE, l’abandon d’une politique climatique suicidaire: voilà ce pour quoi nous lutterons ensemble. L’Europe ne pourra retrouver sa force que si elle repose sur la coopération des États-nations souverains, et non sur leur rejet».

Enfin, Jordan Bardella est allé jusqu’à prendre part au débat concernant le retrait de l’Ordre de l’Aigle Blanc au président ukrainien Volodymyr Zelensky. Celui-ci avait décidé de nommer une brigade ukrainienne du nom des «héros de l’UPA», organisation nationaliste accusée d’avoir perpétré un génocide contre les Polonais de Volhynie en 1944. L’ancien premier ministre centriste Gabriel Attal (et candidat à l’élection présidentielle de 2027) a maladroitement critiqué la décision de la Pologne, l’associant au RN qui «défendait en 2022 une alliance militaire avec la Russie». La réponse du président du RN a été cinglante: «Vous approuvez donc la décision de baptiser une unité militaire ukrainienne UPA, du nom d’un groupe ayant collaboré avec les nazis et massacré 100 000 civils polonais? Une position absurde, qui nous brouillerait avec la Pologne, pays ami légitimement indigné, ou encore avec Israël, qui vient de protester. Très inquiétant venant de quelqu’un qui aspire demain à diriger la France et à œuvrer pour la paix en Europe».

Le RN bénéficiera-t-il de cette visite?

.L’objectif poursuivi par Jordan Bardella au cours de cette visite était multiple: Renforcer sa stature internationale à un an de l’élection présidentielle, solidifier les liens franco-polonais dans un contexte de tensions globales – il a évoqué le traité de Nancy signé en 2025, poursuivre la dédiabolisation du RN – notamment par le recueillement au monument des Héros du Ghetto, mais aussi poser les bases d’un rapprochement des droites européennes.

Le choix de la Pologne pour mener à bien ces objectifs était loin d’être anodin. La droite y est forte, multiple et structurée (président Karol Nawrocki, PiS, Mouvement National), le pays est depuis des siècles un partenaire stratégique de la France, son développement économique en fait progressivement un poids lourd européen et son positionnement historique et mémoriel coïncide parfaitement bien avec le besoin de légitimation du RN aux yeux de l’opinion publique, en particulier pour ce qui est de l’attitude à adopter à l’égard de la Russie. Sur tous ces points Jordan Bardella est parvenu à marquer des points, ce que l’on peut constater à la mobilisation de la gauche et du centre pour critiquer son déplacement.

Il est important de le souligner, car l’international a longtemps été l’un des principaux points faibles du FN/RN. Cela semble désormais être du passé, en particulier depuis la visite de Jordan Bardella en Israël et le succès de celle en Pologne. Est-ce que cela sera suffisant pour apporter à la droite les voix nécessaires pour remporter les prochaines élections? On pourra le juger à la façon dont le candidat du RN, quel qu’il soit, abordera ces questions lors de la campagne présidentielle et au cours des débats avec les autres candidats. Les déclarations sur la Russie devront, elles, être précisées, car le RN est traversé par des courants différents sur cette question et sa crédibilité n’est pas encore définitivement établie.

Si Jordan Bardella est élu président en mai 2027, il le devra en partie à ce déplacement de deux jours en Pologne. C’est aussi le signe que l’amitié franco-polonaise dépasse les clivages politiques: les centres français (Emmanuel Macron) et polonais (Donald Tusk) sont capables de travailler ensemble, c’est aussi le cas des droites françaises (RN, Reconquête) et polonaises (Karol Nawrocki, PiS, Mouvement National). Un état de fait à perpétuer sans la moindre hésitation.

Nathaniel Garstecka

œuvre protégée par droit d'auteur. Toute diffusion doit être autorisée par l'éditeur 21/06/2026