« Solidarność Walcząca ». Comment Wrocław a créé l'organisation de résistance la plus radicale de la Pologne communiste
Le premier numéro de « Solidarność Walcząca. Journal de la Solidarité clandestine » parut à Wrocław en juin 1982. Pour une partie des lecteurs, il ne s’agissait alors que d’une nouvelle publication indépendante imprimée en dehors de la censure officielle. Très vite pourtant, il apparut que derrière ce nouveau titre se trouvait un milieu désireux de donner à l’opposition anticommuniste un caractère plus résolu. La date de publication de ce premier numéro fut ensuite reconnue comme le commencement symbolique de Solidarność Walcząca, l’une des organisations clandestines les plus marquantes de la période de la République populaire de Pologne – écrit Jolanta PAWNIK
.Dès l’origine, cette publication devait jouer un rôle bien plus vaste qu’un simple rôle d’information. Elle constituait une déclaration politique et une tentative de définir un nouveau langage de résistance face à l’État communiste. Dès les premiers numéros furent publiés des textes expliquant pourquoi la clandestinité devait descendre dans les rues, organiser des manifestations et rejeter avec constance toute possibilité d’entente avec les autorités. Dans l’article « Si nous voulons vivre », Kornel Morawiecki écrivait sur le devoir de défendre les plus faibles et sur la nécessité de préserver la solidarité malgré les persécutions. D’autres textes justifiaient la poursuite de la lutte ainsi que la construction de structures indépendantes de l’État. L’article « Pourquoi lutter ? » expliquait la nécessité du combat contre le pouvoir afin de « vaincre, défendre les plus faibles et ceux qui souffrent de la misère, de la faim et de la prison, rétablir les droits des citoyens et de la nation qui ont été foulés aux pieds, ne pas se laisser asservir et demeurer fidèle à la tradition des Pères et des Aïeux ».
Pour le milieu réuni autour de Kornel Morawiecki, la libre parole constituait l’un des instruments les plus importants de la résistance. Avant même l’instauration de la loi martiale, Morawiecki avait participé à la création du Biuletyn Dolnośląski, l’une des plus importantes publications d’opposition éditées en dehors de la censure. Après le 13 décembre 1981, il considéra cependant que la situation exigeait la création d’une nouvelle organisation, plus claire dans son rapport au système communiste et plus radicale dans la formulation de ses objectifs politiques.
Au sein de l’opposition de Wrocław se déroulaient alors d’intenses débats sur la stratégie à adopter. Certains militants estimaient que l’essentiel consistait à préserver les structures clandestines et à limiter le risque de nouvelles répressions. D’autres étaient convaincus qu’il fallait continuer à mobiliser la société à une opposition active, même si cela impliquait l’organisation de manifestations et une confrontation ouverte avec les autorités. Kornel Morawiecki appartenait précisément à ce second groupe. Lorsque des divergences apparurent au sujet de l’organisation de nouvelles actions publiques, il décida de quitter le Comité régional de grève et d’entreprendre la construction d’un nouveau camp politique.
Le premier numéro de Solidarność Walcząca ne marquait donc pas seulement la naissance d’un nouveau journal, mais aussi celle d’une nouvelle manière de penser la résistance au communisme. Le nom même de l’organisation revêtait une portée symbolique. Les militants de Solidarność Walcząca soulignaient qu’il ne s’agissait pas simplement d’assurer la survie de la clandestinité ou d’élargir progressivement l’espace des libertés, mais bien de recouvrer pleinement l’indépendance nationale et de rejeter un système subordonné à l’Union soviétique.
C’est précisément ce qui distinguait Solidarność Walcząca d’une partie des autres organisations d’opposition. Dans les textes publiés par le mouvement revenait régulièrement la conviction que le communisme ne pouvait être ni réformé ni apprivoisé, puisqu’il reposait sur la violence et sur la subordination de la société à l’État. Les militants de l’organisation faisaient également beaucoup plus souvent que d’autres référence à la tradition de l’État clandestin polonais et de l’Armée de l’Intérieur, grand mouvement de résistance contre l’occupation allemande durant la Seconde Guerre mondiale. L’emblème de Solidarność Walcząca renvoyait délibérément au symbole de la Pologne combattante, soulignant ainsi la continuité entre la résistance clandestine durant la guerre et la lutte contre le communisme.
Le principal domaine d’activité de l’organisation demeurait la circulation indépendante de l’information. Journaux, tracts, livres et documents programmatiques étaient imprimés puis diffusés dans les usines, les églises et les logements privés. La presse clandestine devait non seulement briser le monopole de l’État sur l’information, mais aussi renforcer le sentiment d’appartenance à une communauté d’hommes et de femmes convaincus que, malgré la répression, il était possible de poursuivre l’action en dehors du contrôle des autorités.
Solidarność Walcząca commença rapidement à créer de nouvelles structures au-delà de Wrocław. Dès 1982, l’organisation s’implanta notamment en Haute-Silésie et à Gdańsk, puis, dans les années suivantes, à Poznań et à Varsovie. L’activité du Département oriental de Solidarność Walcząca revêtit une importance particulière : à la fin des années 1980, celui-ci établissait des contacts avec les opposants actifs dans les républiques soviétiques et faisait parvenir à l’Est des publications clandestines ainsi que du matériel d’imprimerie.
Les autorités de la République populaire de Pologne considéraient Solidarność Walcząca comme l’un des milieux d’opposition les plus dangereux. Kornel Morawiecki constituait une cible privilégiée de la Służba Bezpieczeństwa, la police politique, lui qui parvint pendant de longues années à échapper à l’arrestation. Ce n’est qu’en novembre 1987 qu’il fut finalement arrêté à l’issue d’une longue surveillance menée par les services de sécurité. Quelques mois plus tard, il fut contraint de quitter le pays. Il revint toutefois rapidement en Pologne et reprit son engagement dans l’activité clandestine.
.Au cours des dernières années de la République populaire de Pologne, Solidarność Walcząca prit de plus en plus ses distances avec les milieux d’opposition prêts à dialoguer avec les autorités communistes. L’organisation porta un jugement critique sur les accords de la Table ronde et appela au boycott des élections de juin 1989. Après les transformations politiques, le milieu de Solidarność Walcząca ne joua plus de rôle politique majeur, même si nombre de ses militants continuèrent par la suite à s’engager dans la vie publique et sociale.





