Prof. François HARTOG: Renaissance de l’Europe centrale

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Renaissance de l’Europe centrale

Prof. François HARTOG

historien, directeur d'études émérite à l’EHESS où il avait la chaire d’historiographie ancienne et moderne. Vient de publier Chronos, L’Occident aux prises avec le temps (Gallimard).

Ryc. Fabien CLAIREFOND

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Personne, du temps de la guerre froide, ne soupçonnait que nous pourrions un jour surmonter la division en Europe. Et personne, du moins en Occident, n’était préparé à la chute de l’empire soviétique et à toutes ses conséquences épistémiques – écrit prof. François HARTOG

Pour qui voudrait comprendre l’Europe centrale, la lecture de deux ouvrages s’impose : Terre inhumaine de Joseph Czapski et Terres de sang : L’Europe entre Hitler et Staline de Timothy Snyder. Il ressort de ces livres que ce qui fait l’Europe centrale aujourd’hui, c’est surtout une communauté d’expériences qui ont pour nom terreur, crimes contre l’humanité, occupation, le tout en étant pris entre le nazisme et le communisme. C’est elle qui définit l’identité des nombreuses nations vivant dans la région et qui fournit aux historiens des connaissances sur leurs vécus douloureux.

En Europe occidentale, la conscience de l’existence de cette communauté des destins dans l’autre partie du continent n’a émergé que relativement récemment. Avant la chute de l’empire soviétique, l’Occident n’avait d’accès facile ni aux archives ni aux témoignages des gens. Du fait du Rideau de fer, les connaissances historiques concernant, entre autres, l’extermination des Juifs ne pénétraient guère dans les consciences occidentales. Ces divergences sont encore perceptibles aujourd’hui.

La naissance de l’Europe centrale et son entrée dans l’imaginaire occidental s’opérèrent vers la fin de la Grande Guerre. Longtemps soumises au joug des empires – allemand, russe, austro-hongrois et même ottoman – les nations centre-européennes se réveillèrent et s’organisèrent rapidement pour former des États souverains. Leur essor, l’idée même de l’existence de la région, furent pourtant brutalement stoppés par la Deuxième Guerre mondiale.

Le nouvel ordre né du pacte Ribbentrop-Molotov et de son protocole secret sur le partage de la Pologne fit apparaître deux Europes : celle de l’Ouest et celle de l’Est. La division, marquée symboliquement par le tracé d’une frontière entre les zones d’influence nazi et communiste, eut son impact sur les consciences des populations.

Car, comme l’écrira plus tard Milan Kundera, les habitants de l’Europe centrale s’étaient toujours considérés comme faisant partie intégrante de l’Ouest, en ne percevant l’Europe centrale que comme un modèle réduit de l’Europe. « L’Europe centrale voulait être l’image condensée de l’Europe et de sa richesse variée, une petite Europe archieuropéenne, modèle miniaturisé de l’Europe des nations conçue sur la règle : le maximum de diversité sur le minimum d’espace » (Milan Kundera, Un Occident kidnappé où la tragédie de l’Europe centrale). Les accords de Yalta, pérennisant cette division, marquèrent la fin de l’existence de l’Europe centrale : le nouvel ordre –l’Ouest libéral d’un côté, l’Est communiste de l’autre – ne lui offrait plus de place. Pour tous, du moins derrière le Rideau de fer, cette division était évidemment artificielle.

La guerre froide figea les frontières et le temps pour 50 longues années. L’Europe centrale n’avait qu’un avenir : celui de tendre vers le communisme auquel, après la mort de Staline, croyaient de moins en moins de gens. A l’Est, « l’avenir radieux » promis était tout sauf un avenir ouvert. En un sens, à l’Ouest aussi l’avenir aussi prit fin, mais pour d’autres raisons. S’imposa, dans les années 1970, ce que j’appelle le « présentisme » : le sentiment que l’avenir n’était plus porteur de possibilités ni d’ouvertures, que les amarres avec le passé étaient rompues et que le présent était la seule catégorie temporelle qui vaille.

Je mets volontairement l’accent sur les écarts entre les expériences du temps à l’Est et à l’Ouest, car je suis convaincu que ces divergences ont rendu en quelque sorte « naturelle » la division de l’Europe. Personne, du temps de la guerre froide, ne soupçonnait que nous pourrions un jour la surmonter. Et personne, du moins en Occident, n’était préparé à la chute de l’empire soviétique et à toutes ses conséquences épistémiques.

Depuis 30 ans, l’Europe centrale renaît. En 1991, Václav Havel annonça la création du groupe de Viségrad en tant qu’initiative ayant pour objectif de remettre au goût du jour l’idée d’Europe centrale en lui insufflant une identité politique. Dans tous les pays de la région se poursuivent très activement les processus de renforcement de l’idée nationale. C’est une des conséquences du fait que les constructions nationales, telles que le XIXe siècle les avait engagées, ont été empêchées, interrompues, retardées. D’où le mouvement également très présent en Europe centrale : celui des politiques mémorielles. Son impact sur la réalité est de double nature. Il y a d’abord une mémoire qui se concentre sur les victimes du « siècle des extrêmes », en vue de les honorer, dont on trouve l’écho chez Czapski et Snyder. Il s’agit de deuil et de justice. Dans cette dimension, les institutions culturelles, les églises, et l’État jouent un rôle de premier plan. Qu’il suffise de citer ici la création de l’Institut de la mémoire nationale en Pologne. Et puis, il y a une mémoire où ce ne sont plus les victimes qui sont au premier plan, mais l’État lui-même.

La mémoire a alors pour but d’écrire une nouvelle histoire de l’Europe centrale, stimuler les identités et instaurer des lois mémorielles qui présentent la version officielle, étatique, de ce qui s’est passé.

Les conséquences en sont également de double nature. L’Europe centrale peut, en effet, en suivant la sentence de Tocqueville, se perdre dans la synthèse : « Quand le passé n’éclaire plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres ». Mais elle peut également construire à partir de sa mémoire un nouvel avenir, en portant un coup décisif à la division entre l’Est et l’Ouest, en établissant aussi et en confortant « l’Europe centrale » dans les consciences occidentales. La renaissance de la coopération dans la région pourrait être un signal que le choix de la deuxième option a bien été intériorisé ?

François Hartog

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