Jan ROKITA: Solidarnosc, résurrection politique d’une nation

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Solidarnosc, résurrection politique d’une nation

Jan ROKITA

Politiste, diplômé en Droit de l’Université Jagellonne de Cracovie, militant de l’opposition anticommuniste, député à la Diète de 1989 à 2007.

Ryc.: Fabien Clairefond

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La volonté d’autonomie, constituant sans doute le plus puissant héritage politique d’Août 1980, reste encore trop souvent sous-estimée par nos alliés au sein de l’UE.

Selon le professeur Alain Touraine de l’EHESS, Solidarnosc fut le plus grand mouvement de libération après la 2e Guerre mondiale et l’une des meilleures choses qui soient arrivées à l’humanité dans la seconde moitié du XXe s. Le célèbre sociologue était venu en Pologne en 1981 pour prendre le pouls de ce phénomène inattendu sur la carte sociale de l’Europe. Certes, son livre sur Solidarnosc sera traité par ses homologues polonais, pour des raisons purement scientifiques, avec une certaine réserve. Néanmoins, Touraine a été le premier à cerner avec précision et analyser « scientifiquement » le phénomène que l’on peut appeler « la double nature » du mouvement issu des événements d’août 1980. C’est ce professeur français, d’obédience de gauche, qui a vu dans la naissance de Solidarnosc avant tout une renaissance inespérée (surtout en Occident) d’une nation qui voulait à nouveau pouvoir écrire son histoire. En même temps, Touraine a vu dans le mouvement né sur la côte Baltique une étape importante dans la propagation de l’universalisme des Lumières. Selon lui, ce qui différenciait Solidarnosc des partis, des syndicats ou des mouvements sociaux en Occident, c’était le fait qu’elle parlait le langage non pas des intérêts, mais des droits.

Cette « résurrection de la nation » et son retour à la scène de l’Europe pour décider avec les autres nations de son destin est « l’effet Solidarnosc » le plus évident, le plus pérenne et en même temps très politique. C’est en somme un paradoxe, puisque le mouvement de 1980 n’avait pas (car ne pouvait pas avoir) de réel programme politique. Le communisme de type soviétique allait en fait s’avérer irréformable et le mettre à mal semblait largement au-dessus des possibilités des Polonais. Pourtant, si on veut saisir le vrai sens de Solidarnosc, il ne faut surtout pas oublier qu’elle s’inscrivait dans un continuum, ininterrompu depuis presque deux siècles et demi, de luttes pour l’émancipation d’une nation devenue un objet inerte de la politique européenne au début déjà du XVIIIe s., lors des guerres de succession du trône polonais que se livraient les puissances limitrophes. Il n’est donc pas exagéré de comparer Solidarnosc aux soulèvements nationaux du XIXe s. ou à l’année 1918 – le moment où les Polonais s’étaient relevés mais leur État ne s’avérera qu’une république saisonnière, le « vilain bâtard du Traité de Versailles », selon la définition des chefs politiques allemands et soviétiques. Peut-être herméneutiquement la plus intéressante est-elle l’hypothèse inscrivant Solidarnosc dans la tradition de « l’état alternatif » polonais, créé pour la première fois par les insurgés de 1863 et développé à l’échelle unique dans l’histoire européenne durant l’occupation hitléro-stalinienne. À l’aide de cette hypothèse, il est plus facile de comprendre le sens de l’envergure structurelle et territoriale de Solidarnosc, caractéristique d’un État, et si atypique pour, d’un côté, un syndicat dévolu de par son essence à un secteur économique donné et de l’autre, pour tout le projet national de politique, de culture, d’enseignement alternatifs, en somme une sorte d’ « État profond » que Solidarnosc, sous ses auspices, avait appelé à l’existence.

La loi martiale ne peut paraître que comme une bagatelle de l’Histoire, incapable d’entraver la restitution de l’autonomie politique des Polonais. Contrairement aux soulèvements du XIXe s. et même à ce qui s’était passé à l’issue de la Grande Guerre, cette explosion de la volonté d’autonomie nationale portera un coup fatidique et destructeur à l’empire soviétique qui (ce qui, historiquement, reste encore aujourd’hui très étonnant) s’écroulera sans presque aucun tir. Quarante ans plus tard, quand l’autonomie politique des Polonais paraît en Europe une banalité, et pour d’aucuns même une source de nervosité ou de problèmes, l’importance des événements de 1980-1981 a eu le temps de s’étioler. Le souvenir de ce réveil polonais reste plus vif aux États-Unis et en Allemagne, car il a permis à ces deux nations de réaliser leurs grandes ambitions politiques : aux Américains, de gagner la guerre froide et de triompher (pour un court laps de temps seulement) comme une sorte de « nouvelle Rome » ; aux Allemands, de procéder à une réunification de plus dans leur histoire, malgré la défaite dans la dernière guerre. « Les ouvriers et les intellectuels polonais ont pris leur sort entre leurs mains, ce qui était pour nous un extraordinaire encouragement », disait en 2009 la chancelière Angela Merkel sous la porte de Brandebourg. Peu de gens se rendent compte aujourd’hui que cette « résurrection » de la communauté nationale des Polonais a teinté toute la politique ultérieure polonaise d’insoumission et d’ambitions. On pouvait l’observer dans le courage prodigieux de réformer le pays au début des années 1990 ainsi que dans le soutien « prométhéen » apporté aux Ukrainiens, aux Tchétchènes, aux Géorgiens dans leurs luttes pour l’autonomie. On peut l’observer aussi dans les réactions pleines de rancœur venant de Bruxelles, de Paris ou de Berlin en signe de désaccord quant à nos choix politiques et électoraux non conformes aux attentes de cette autre Europe. La volonté d’autonomie, constituant sans doute le plus puissant héritage politique d’Août 1980, reste encore trop souvent sous-estimée par nos alliés au sein de l’UE.

Mais tout cela n’est que la première facette de la « double nature » de Solidarnosc. Pour la communauté polonaise, la dimension nationale est certainement cruciale, mais à y voir de plus près – et la tête froide – en aucun cas elle ne justifie pas qu’on la qualifie, comme veut Touraine, de « l’une des meilleures choses qui soient arrivées à l’humanité dans la seconde moitié du XXe s. ». La fascination généralisée pour Solidarnosc ne venait pas d’un soi-disant « entichement » pour la Pologne, qui n’a jamais existé et que nous nous plaisions parfois à nous imaginer. Les étrangers visitant la Pologne après Août 1980 étaient plutôt surpris de constater l’existence dans la réalité politique polonaise d’une organisation possédant dix millions d’adhérents dont les buts véritables tiraient ses racines dans l’ordre métapolitique. L’organisation dont l’existence même (comme disait le sociologue cracovien Adam Mielczarek) constitue une valeur autotélique d’être « un espace où le bien porté par le mouvement peut se réaliser ». Le syndicat « n’était pas l’outil d’une (impossible) transformation démocratique ni une carte dans un jeu politique, mais tout simplement cet acquis des ouvriers à l’intérieur et à travers duquel devait se réaliser la reconquête de la dignité et de la liberté de ses membres », concluait Mielczarek. D’un côté, on peut comprendre pourquoi c’était l’existence même de Solidarnosc qui posait problème aux communistes et non pas une telle ou telle action précise. De l’autre, c’est ce revers universaliste d’Août 1980 qui devient lisible. Touraine ne s’était pas trompé. Si l’essence de l’ « universalisme des Lumières » est l’utopie kantienne de la communauté des hommes et des femmes libres et égaux, assujettis uniquement au droit moral de nécessité, Solidarnosc reposait sur une expérimentation consistant à mettre en pratique cette utopie. Il est clair que, à la longue, elle n’était pas possible. Perversement, on peut dire que c’était même mieux qu’elle ait été anéanti par la violence de la loi martiale, parce que autrement elle se serait à coup sûr désintégrée d’elle-même.

Au début de 1979, sur les planches du Vieux Théâtre de Cracovie – j’ose dire l’une des meilleures scènes à l’époque en Europe – Jerzy Jarocki (mort récemment) a réalisé un spectacle de quatre heures dont le contexte constituait le 60e anniversaire, vécu très intensément par la population, de l’Indépendance de la Pologne. Le spectacle engageait un important groupe de comédiens et était artistiquement novateur. Le public par exemple devait passer de salle en salle. Jarocki a utilisé de grands textes littéraires, de Mickiewicz jusqu’aux textes historiques d’archives du tournant du XIXe et du XXe s., mais le fil conducteur de son scénario constituaient des textes de Stefan Żeromski, à une époque un écrivain « culte » en Pologne, un rêveur idéaliste, l’inventeur de l’idée « d’un pays aux maisons de verre », un citoyen très déçu par la réalité politique et sociale à l’œuvre, une fois l’indépendance reconquise en 1918. Tout comme les sociologues polonais n’avait pas franchement aimé le livre de Touraine, le spectale de Jarocki n’attirait pas l’estime de la critique. Mais le public adorait. Le directeur du théâtre expliquait dans une interview que ce spectacle n’était rien d’autre qu’ « un rêve en vrai et impossible à réaliser d’une société idéale et d’un État idéal ». Le titre du spectacle était une citation d’un poème peu connu, écrit (soit dit en passant, par un communiste fanatique) pour la mort de Żeromski en 1925 : « Sen o Bezgrzesznej » (« Le Rêve d’une Pologne sans péchés »). C’était déjà après l’élection de Karol Wojtyła comme pape, et la Pologne entrait dans une période d’agitation morale et nationale. Quelques mois plus tard, à notre surprise générale, nous tenterons de vérifier si de tels rêves pourraient être réalisés en vrai.

Jan Rokita

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