Mateusz MORAWIECKI: La Bataille de Varsovie de 1920 – l’un des plus importants anniversaires de l’Europe libre d’aujourd’hui

TSF Jazz Radio

La Bataille de Varsovie de 1920 – l’un des plus importants anniversaires de l’Europe libre d’aujourd’hui

Mateusz MORAWIECKI

Premier ministre de la République de Pologne.

Ryc.Fabien Clairefond

zobacz inne teksty autora

Une victoire décisive pour l’Europe mais oubliée de la mémoire collective – écrit Mateusz MORAWIECKI

Il existe des évènements qui, plus que d’autres, influent sur le cours de l’histoire. L’un d’eux, crucial pour la Pologne et l’Europe, eut lieu le 15 août 1920. Vingt-et-un mois à peine après avoir reconquis son indépendance, la Pologne dut livrer une bataille décisive contre l’ennemi bolchevique dont les troupes s’apprêtaient à porter le feu de la révolution communiste sur tout le continent, exténué par les pertes humaines et matérielles de la Grande Guerre.

Selon le diplomate britannique Edgar D’Abernon, la bataille de Varsovie fut la dix-huitième en importance de l’histoire de l’humanité. En tant que moment décisif dans la lutte contre le totalitarisme en Europe, elle mérite d’être alignée avec le débarquement des Alliés en Normandie en 1944. Néanmoins, l’existence du rideau de fer – ce découpage de l’Europe décidé à Yalta – fit sous-estimer la dimension de l’effort militaire polonais de 1920. Oublié de la mémoire du monde, il l’est tout autant de la culture populaire et des manuels d’histoire. Il est donc grand temps de combler ces lacunes du passé européen.

Les célébrations du centième anniversaire de la bataille de Varsovie devraient se tenir non seulement en Pologne mais aussi dans toute l’Europe. Là, aux bords de la Vistule, la victoire fut polonaise, mais c’est la liberté de toutes les autres nations européennes qui était en jeu. L’exploit des soldats polonais les préserva des ténèbres totalitaires du communisme.

Historiquement, l’année 1920 refermait une suite d’évènements entamée encore à la fin du 18e s. par les partages de la Pologne entre la Prusse, la Russie et l’Autriche. La bataille de Varsovie fut le couronnement de l’un des épisodes les plus extraordinaires de l’histoire européenne et mondiale de construction d’une nation moderne. Une nation créée sans État, sur les décombres des débâcles militaires et politiques (entre autres les nombreuses insurrections et chutes de ce qui fut des ersatz d’État successifs), alors que la Pologne fut gommée des cartes d’Europe, et ceci pendant 123 années, jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale.

Le premier phénomène à souligner est l’ampleur de la transformation de la société polonaise. Feudale au 18e s. et sans pratiquement posséder ses propres institutions politiques, elle mua, en l’espace d’un demi-siècle, en l’une des sociétés citoyennes les plus modernes d’Europe. L’immense réseau d’institutions culturelles et sportives (telle l’association gymnastique « Sokół »), de caisses d’épargne et de prêt, de sociétés savantes et de cercles éducatifs d’autoformation ne peut être comparé qu’aux réformes de l’ère Meiji au Japon. Alors que ces dernières furent mises en place à l’aide d’un pouvoir central fort, la grande révolution démocratique polonaise de la deuxième moitié du 19e s. se fit par en bas et contre la volonté des oppresseurs. C’est la preuve que les Polonais surent tirer les leçons de leur histoire et bâtir leur nation autour des idées à tous égards modernes, à savoir le positivisme, les réformes démocratiques, l’autonomisation des femmes et des masses sociales. Sans la victoire sur le front de l’éducation, de la science et de la pensée sociale, il n’y aurait jamais eu la victoire sur le front des luttes militaires.

Cette incroyable histoire de la première révolution polonaise reste largement méconnue en Europe. Et pourtant, son récit est digne de telles perles de la littérature que De la démocratie en Amérique de Tocqueville. Dès novembre 1918, de nouveau indépendante, la Pologne fit voter l’une des plus modernes législations sociales et électorales en Occident. Le sentiment d’une victoire commune prévalait sur les préjugés et la tentation de discriminer de larges groupes de la société. La Pologne se devait en effet de bâtir l’unité et la cohésion de la nation tout entière. Ce travail mental accompli à la fin du 19e s. allait trouver son prolongement, avec la réappropriation des institutions publiques après 1918, dans le travail étatique.

Le phénomène polonais est donc le récit d’une démocratisation différente de celle en Occident. C’est l’histoire d’une démocratisation s’accompagnant d’une émancipation sociale et politique. C’est l’histoire d’une modernité bâtie nonobstant l’impérialisme, l’absolutisme et le despotisme des puissances dominant l’Europe du 19e s. Histoire couronnée d’un exigeant examen de maturité que cet État renaissant passera deux années seulement après avoir recouvré son indépendance, en tenant tête à la menace totalitaire des bolcheviques.

La guerre contre les bolcheviques fut la démonstration d’une extraordinaire unité politique de la nation. Un Gouvernement de défense nationale, avec Wincenty Witos, chef du mouvement paysan, comme Premier ministre et Ignacy Daszyński, l’une des figures de la gauche polonaise, comme vice-Premier ministre, fut constitué. Les divergences politiques entre les Pères de l’Indépendance appartenant à des sensibilités que tout séparait furent oubliées devant la nécessité de défendre l’existence de la Patrie fraîchement reconquise. Au moment le plus critique pour le pays, les élites politiques polonaises réussirent cet examen haut la main. La société polonaise, avec l’immense engagement de l’Église catholique, soutint l’effort de guerre. Les troupes bolcheviques se mesurèrent à une nation qui n’avait aucune envie d’être privée d’une indépendance si chèrement reconquise.

Le point culminant de la guerre polono-bolchevique fut justement la bataille de Varsovie, une audacieuse contre-offensive visant les forces ennemies s’engouffrant vers la capitale polonaise et opérée par le commandant en chef le maréchal Piłsudski, le chef de l’état-major Tadeusz Rozwadowski et des officiers opérationnels tels que le général Władysław Sikorski ou Edward Śmigły-Rydz.

L’historien français Hubert Camon, éminent spécialiste de l’histoire militaire, considéra la manœuvre qui assura la victoire aux Polonais comme une émanation contemporaine de la manœuvre napoléonienne. Avec des pertes humaines minimales, on pulvérisa la puissante armée bolchévique avançant avec beaucoup d’entrain en direction de l’Europe occidentale. La mobilisation de la société polonaise fut incroyable, étant donné que la Pologne était l’un des pays les plus détruits par la Première Guerre mondiale. À titre d’exemple : la vitesse, fulgurante, avec laquelle se forma l’armée de volontaires du général Haller qui rapidement dépassa les 100 000 hommes.

La presse, par analogie au « miracle de la Marne » – bataille de 1914 au cours de laquelle les troupes franco-britanniques arrêtèrent les Allemands – qualifia la victoire polonaise de « miracle de la Vistule ».

À côté d’être une rivalité militaire entre deux grandes armées, un effort impressionnant de l’ensemble de la société et un génie stratégique des chefs, la guerre polono-bolchevique fut également un duel entre deux services de renseignement. Ce front secret de la bataille de Varsovie eut son héros en la personne de Jan Kowalewski, officier et cryptologue polonais, qui déchiffra les codes des Soviétiques. Son exploit permit de rassembler des données clés afin de mettre au point une stratégie opérationnelle efficace. Ce héros de l’ombre contribua considérablement à arrêter la progression soviétique vers l’Europe en 1920. De plus, durant la Deuxième Guerre mondiale, il fut l’un des protagonistes majeurs de l’opération « Trójnóg » (Tripode) mise en place par le gouvernement polonais en exil à Londres dont le but était de faire changer de camp l’Italie, la Roumanie et la Hongrie ce qui devrait faciliter l’offensive des Alliés dans les Balkans. Malheureusement, sous la pression de Staline, Roosevelt abandonna le plan d’un débarquement dans les Balkans voulu par Winston Churchill. Si les choses s’étaient passées différemment, Jan Kowalewski aurait à deux reprises sauvé l’Europe centrale et orientale du monde totalitaire de la domination soviétique.

Le centenaire de la bataille de Varsovie est l’un des plus importants anniversaires de notre Europe libre d’aujourd’hui. Les Polonais ont préservé l’Occident de l’expérience du génocide totalitaire dont les descriptions sont à trouver dans le fameux Livre noir du communisme rédigé par de grands historiens français. Notre expérience du communisme, avec son lot de conséquences tragiques pour le pays et pour des générations entières de Polonais, reste profondément incomprise. L’héritage du postcommunisme est un réel problème qui déforme la réalité sociale et institutionnelle des pays ayant vécu une transformation démocratique. Władysław Reymont, grand écrivain polonais et prix Nobel de littérature, a écrit, après la bataille de Varsovie, un ouvrage intitulé Bunt (Révolte) où il dépeint une révolte allégorique des animaux contre l’homme, en pointant du doigt les mécanismes totalitaires. Et tout cela vingt ans avant que George Orwell n’écrive sa fameuse Ferme des animaux. Si Reymont a pu écrire son livre, c’est parce que les Polonais ont eu à se mesurer au communisme bien avant l’Occident.

La bataille de Varsovie, couronnant les cinquante années de révolution démocratique citoyenne – l’une des histoires européennes les plus extraordinaires et les plus méconnues – est aussi l’histoire d’un patriotisme chevillé au corps, d’une confiance religieuse, d’un génie militaire et de l’importance des messages codés.

La guerre polono-bolchévique est le moment fondateur de la Pologne d’aujourd’hui et, bien qu’inconsciemment, l’un des points nodaux pour l’Europe tout entière. Le point de confrontation de deux civilisations que tout séparait. Personne ne le savait mieux que Karol Wojtyła, né en 1920, futur pape Jean-Paul II : « Depuis ma naissance, je porte en moi une dette envers tous ceux qui ont alors combattu et vaincu l’agresseur, en payant le lourd tribut de leur vie ». Nous sommes tous obligés de payer cette dette.

.Le centième anniversaire de la victorieuse bataille de Varsovie est une excellente occasion de rappeler l’importance de cet événement, nous le rappeler à nous-mêmes et à tous les Européens.

Mateusz Morawiecki

Pierwszy raz na Wszystko Co Najważniejsze?

Aby nie ominąć istotnych tekstów, raz w tygodniu w niedzielę rano wysyłamy newsletter. Zapraszamy do zapisania się:

Magazyn idei "Wszystko Co Najważniejsze" oczekuje na Państwa w EMPIKach w całym kraju, w Księgarni Polskiej w Paryżu na Saint-Germain, naprawdę dobrych księgarniach w Polsce i ośrodkach polonijnych, a także w miejscach najważniejszych debat, dyskusji, kongresów i miejscach wykuwania idei.

Aktualne oraz wcześniejsze wydania dostępne są także wysyłkowo.

zamawiam