Krzysztof ZANUSSI: Que nous reste-t-il de Jean-Paul II?

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Que nous reste-t-il de Jean-Paul II?

Krzysztof ZANUSSI

Cinéaste et réalisateur, enseignant universitaire, philosophe. Directeur du studio de tournage "Tor"

Ryc.Fabien Clairefond

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Poser une telle question a-t-il un sens ? Les jugements de l’histoire varient sans jamais être définitifs et on en formule volontiers à l’occasion d’anniversaires à chiffre rond qui, eux non plus, n’ont pas de signification objective.

Que restera-t-il de Jean-Paul II à l’aune du centenaire de sa naissance ? La réponse variera en fonction du fait si nous le regardons avec les yeux de ses compatriotes ou avec ceux de ses coreligionnaires, catholiques ou chrétiens, ou si nous voyons en lui un homme d’État, un politicien ou un philosophe.
Mon point de vue personnel de catholique et artiste, et aussi d’ancien étudiant en sciences exactes, m’oblige à mettre au premier plan le fait que le pontificat de Jean-Paul II a apporté une ouverture du catholicisme à l’avenir et tu la note de nostalgie qui résonnait dans l’Église depuis les temps où elle était encore une puissance laïque. Ce pape misait sur la jeunesse. À l’époque du consumérisme, il misait sur l’idéalisme des jeunes. Il essayait de convaincre même les plus hésitants que la spiritualité était progressiste. Et en même temps, il adressait son message au monde contemporain dans sa totalité, et pas seulement aux déjà convaincus, en renforçant le dialogue avec les non-croyants et les autres religions. Contestée aussi au sein de l’Église catholique, la mémorable rencontre d’Assise a été un tournant dans l’histoire du christianisme. Idem pour sa visite dans la synagogue de Rome et une profonde ouverture au judaïsme.
Telle a été aussi la portée de l’examen de conscience des catholiques et de leur mea culpa pour les fautes qu’ils avaient commises au nom de Dieu.
En tant qu’artiste, je dois surtout dire que Jean-Paul II a tout fait pour rendre caduc le divorce de fait entre l’Église et la culture. Jean-Paul II avait commencé en tant que créateur : acteur, dramaturge, poète. D’ailleurs, il restera poète toute sa vie, en publiant peu avant sa mort un long poème Triptyque romain. On peut (comme l’a fait avec un grand sans-gêne le philosophe Sloterdijk) nier la grandeur de cette poésie, mais je crois que par son jugement s’exprime davantage un esprit de revanche que de celui d’objectivité. Jean-Paul II puisait dans le langage de l’art quand celui des encycliques montrait ses limites. Une preuve de plus que le pape considérait la culture avec tout le sérieux qu’elle méritait. En témoignent aussi la retentissante lettre aux artistes et la décision de créer le Conseil pontifical pour la Culture. Premier pape non italien depuis 400 ans, Jean-Paul II a eu le grand mérite d’entamer le processus, très difficile, de rupture d’avec l’italocentrisme, l’europocentrisme et la fermeture du catholicisme dans un univers limité à seul l’Occident. Conscient de ne pas être un grand administrateur, il n’essayait pas de réorganiser profondément la Curie romaine, en l’obligeant tout de même, à travers ses nombreux voyages, à quitter les murs du Vatican.


L’opinion publique laïque se plaît à accentuer en premier lieu ses mérites de nature politique, dont surtout sa contribution au démantèlement pacifique du communisme. C’est indéniable, mais aujourd’hui, ce qui nous saute aux yeux le plus, c’est que le communisme, manquant de puissance et de pouvoir d’attraction car restant profondément ancré dans les temps révolus, était une idéologie stérile. Ce que Jean-Paul II avait mieux compris que nombre d’hommes d’État en Occident.

Lors des commémorations anniversaires, on se souvient d’habitude peu des erreurs, mais il est indéniable que toute personne agissant dans un espace public en fait toujours beaucoup. Ce que j’entends le plus souvent aujourd’hui, c’est des reproches quant aux choix personnels du pape et sa trop grande confiance envers les dignitaires qu’il nommait. C’est en grande partie vrai, mais fort de ma perspective polonaise, je trouve une excuse subjective à un homme qui, durant les longues années de son ministère d’évêque dans un pays communiste, avait eu affaire à tout un tas de fausses preuves (à l’époque, on ne disait pas encore « fake news ») montées contre lui ou d’autres honnêtes hommes et femmes au service de l’Église polonaise. Les documents que le pouvoir avait fabriqués contre lui et qui avaient toutes les caractéristiques d’authenticité s’étaient tous avérés complètement faux. Après, au Vatican, face à des affaires de nature financière ou morale, Jean-Paul II, à plusieurs reprises, a fait abstraction des preuves de culpabilité, en faisant confiance à des gens qu’il ne fallait pas. Quand, par une voie complètement informelle et cour-circuitant la bureaucratie vaticane, sont parvenues au pape les informations concernant l’archevêque Paetz et ses actes de harcèlement sexuel dont avaient été victimes des séminaristes en Pologne, la démission a été immédiate.

Je me permets de conclure par une opinion qui peut en surprendre plus d’un. Je m’exprime ici en tant que celui qui, dans son passé, avait eu quelques affinités avec les sciences exactes, et puis avec la philosophie. Jean-Paul II avait dans son CV une solide carrière universitaire, riche en travaux à la frontière entre théologie et philosophie. À mon sens, ses idées les plus intéressantes concernent le corps humain, ce qui s’explique assurément par son expérience personnelle. Ayant une profonde acceptation de son enveloppe charnelle, il a été le premier pape à faire activement du sport. La rigueur de son enseignement sur la sexualité va de pair avec l’éloge de l’amour physique. Selon les critiques, cette rigueur n’a rien de réaliste mais c’est sans oublier que le message chrétien dans sa totalité en appelle à l’héroïsme. Mais ce n’est pas ce dont je voulais parler. En cherchant la réponse à la question de savoir ce qui restera à long terme de ce pontificat, je vous propose cette réflexion : le christianisme, a fortiori celui d’Occident, malgré de nombreux doutes durant les siècles, a accepté de faire un pacte avec la raison (contrairement à l’islam où un calife décida de rompre avec la philosophie grecque et on en voit encore les résultats aujourd’hui). Jean-Paul II, avec insistance, a réhabilité Galilée en avouant que lors de son procès l’Église avait commis des erreurs. Pour beaucoup, toute cette initiative paraissait sans importance, alors que pour le pape c’était une rectification considérable de la position de l’Église sur la science, la liberté de recherche et la séparation des champs sur lesquels la foi et la raison s’exercent en toute indépendance l’une de l’autre. Tout au long du pontificat, à Castel Gandolfo, se tenaient, tous les deux ans, des rencontres du pape avec des représentants de la science où il avait l’habitude d’écouter attentivement et de poser des questions, sans jamais faire de prêche. Ses réflexions qui en résultaient, c’est un fait bien connu, ont inspiré l’une de ses encycliques Foi et Raison (Fides et ratio). Lors des travaux sur ce texte a eu lieu un événement qu’ont relaté deux témoins d’origine polonaise présents sur place : le prêtre et professeur Michał Heller, physicien et théologien, lauréat du prix Templeton, et l’archevêque et professeur Józef Życiński.

Jean-Paul II était en fait arrivé à la conviction que dans le conflit dramatique entre la raison et l’Église la théologie, à l’image de la scolastique où les géants de la pensée occidentale, Thomas d’Aquin en tête, avaient à leur disposition tous les instruments scientifiques de l’époque, devrait désormais recourir aux méthodes de raisonnement, c’est-à-dire aux instruments élaborés par les créateurs de la science contemporaine : la théorie de la relativité et la physique quantique, mais aussi la biologie et toutes les autres sciences. Initialement, cet appel devait être rendu public avant même la rédaction de l’encyclique, mais un avertissement était parvenu jusqu’au pape comme quoi cette déclaration serait utilisée par les cohortes d’ignorants voués au New Age et que parmi les théologiens de l’époque il n’y avait que quelques rares personnes compétentes dans le domaine des sciences exactes contemporaines. Donc, la réflexion qui aurait pu revêtir un caractère révolutionnaire pour la théologie et l’Église catholique s’est retrouvée dans un document de moindre importance, à savoir une lettre publique du pape adressée au directeur de la Specola Vaticana – l’observatoire astronomique du Vatican – entretenue par la papauté aussi pour veiller aux corrections nécessaires du calendrier occidental. Je suis personnellement convaincu que, avançant sur les pas d’Einstein – qui, en refusant toute religion, déclarait tout de même sentir l’existence d’un Mystère, et que celui qui ne le sentait pas devait être aveugle et sot – on peut noter que le Mystère est à la base de toute sensibilité religieuse et que l’image contemporaine du monde physique a cessé d’être (comme au siècle précédent) déterministe. Son image repose plutôt sur la probabilité, et le hasard aux yeux de croyants de nombreuses religions est un masque derrière lequel se cache le Mystère – à savoir un Dieu qui est en dehors du temps et de l’espace, et qui échappe ainsi à l’imagination de l’homme. Si donc la pensée de Jean-Paul II parvient à transformer la théologie en une science réellement contemporaine, cela peut être le plus grand acquis de son pontificat. Mais c’est l’histoire qui nous le montrera.

Krzysztof Zanussi

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