Mateusz MORAWIECKI: Une guerre méconnue au cœur de l’Europe Mateusz MORAWIECKI: Une guerre méconnue au cœur de l’Europe

Une guerre méconnue au cœur de l’Europe

Notre histoire fait partie de l’héritage européen commun. Elle inspire et enseigne, tout en étant une source de puissance et de sagesse en temps difficiles – écrit Mateusz MORAWIECKI

Pour bon nombre de nations européennes, la fin du cauchemar de la Deuxième Guerre mondiale marquait le début d’une nouvelle ère, celle d’excellence et de prospérité. Pour des millions d’habitants de l’Europe du Centre-Est, l’issue du conflit 1939-45 n’était pourtant pas si heureuse : sur une décision des chefs de la coalition anti-hitlérienne, la Pologne et les autres pays de la région (Tchécoslovaquie, Hongrie, Bulgarie, Roumanie, Allemagne de l’Est…) furent poussés, pour de longues décennies à venir, sous le joug de l’Union soviétique.

Époque de retards et de cicatrices

.Le rideau de fer divisa l’Europe avec beaucoup de fracas, ce qui fut particulièrement bien entendu de notre côté du continent. Les pays d’Europe du Centre-Est furent exclus de la transformation pacifique qui rendait possible l’avènement d’une économie de prospérité en Occident. Et le séisme initial fut suivi par de nombreuses répliques. Pourtant, ce verdict de l’histoire, apparemment irrévocable, ne nous fit tomber ni dans l’apathie ni dans la résignation.

Chaque fois que les sociétés et les nations de notre région décidaient de se révolter contre le pouvoir, elles étaient brutalement réprimées. Décembre 2020 marque l’anniversaire de deux événements fortement ancrés dans la mémoire collective : le 50e anniversaire du massacre d’ouvriers sur la côte de la Baltique, et le 39e anniversaire de l’instauration de la loi martiale qui fut une guerre lancée par les communistes inféodés à Moscou contre leur propre État. L’histoire et l’identité de nos amis centre-européens regorgent de telles cicatrices.

Trois destins individuels

.Ce qui reste gravé particulièrement fort dans ma mémoire, ce sont les destins des plus jeunes victimes des systèmes communistes. En Pologne, en faisait partie entre autres Andrzej Pełka, la plus jeune victime de la loi martiale. Il n’avait même pas 20 ans lorsque les groupements de la milice ouvrirent le feu contre les mineurs qui menaient une action de protestation en Haute-Silésie. Ces gueules noires harassées par la dureté de leur métier, qui exigeaient des conditions de vie dignes et de meilleurs salaires, furent violemment réprimées par le régime. Il y eut une dizaine de morts.

Le destin de Péter Mansfeld – la plus jeune victime de la révolution hongroise de 1956 – est tout aussi dramatique. Il n’avait que 15 ans quand il s’engagea dans la révolte contre l’intervention des chars soviétiques. Il transportait des documents et des tracts, ramassait des armes, pourvoyait les résistants en médicaments nécessaires. Il survécut à la chute de la révolution, mais continua la lutte, en organisant un groupe d’adolescents qui fomentaient de sortir de prison par la force leurs proches détenus et persécutés depuis 1956. Ils n’y parvinrent pas : l’un des garçons avait tout raconté à ses parents qui dénoncèrent ce coup monté à la milice. Vite arrêté, Mansfeld subit toute une série de tortures, pour être finalement condamné à la peine de mort. On repoussa l’exécution du fait de son âge. Mais onze jours après avoir eu ses 18 ans, Mansfeld fut pendu. Il mourait dans d’atroces souffrances, car suite à une erreur du bourreau, son agonie dura 13 minutes.

La forme la plus dramatique de protester fut probablement celle d’un étudiant tchèque Jan Palach. Il avait 20 ans en août 1968, lorsque les troupes du Pacte de Varsovie entrèrent à Prague, en broyant l’espoir des Tchèques et des Slovaques de réaliser leur projet de « socialisme à visage humain ». Le communisme n’eut jamais de visage humain. En janvier 1969, dans un acte de profond désaccord, Jan Palach s’immola par le feu sur la place Venceslas.

Ce qui relie ces histoires, ce n’est pas que le jeune âge des protagonistes : leurs destins, en s’imprimant dans les mémoires polonaises, hongroises, tchèques, slovaques et d’autres nations européennes, entrèrent dans l’éternité. Ce n’est plus qu’un passé tragique : c’est le témoignage d’une volonté de se battre au nom de l’authenticité et la vérité.

Des décennies d’oppression

.Dans les pays du bloc communiste tout était une sorte de jeu truqué que ne comprenaient que ceux qui vivaient l’oppression au quotidien. Pour tout observateur de l’extérieur, pour tous les habitants du monde libre, ce jeu était opaque et ne permettait pas de déceler ce qui, au juste, « il s’y tramait », pour reprendre une citation du poète polonais Stanisław Barańczak. Polonais, Tchèques, Slovaques, Hongrois, Allemands de l’Est, Roumains, eux, savaient parfaitement ce qu’« il s’y tramait ». Cette conscience unissait les habitants du bloc de l’Est, et c’était elle qui libéra une communauté des destins que nous ressentons toujours. L’enfer du totalitarisme communiste en Europe du Centre-Est se ressemblait d’un pays à l’autre. Nos moyens de lutte, nos cachettes, nos principes, nos valeurs – tout se ressemblait. Grâce à cela, notre région est aujourd’hui un espace de proximité non seulement géographique et culturelle, mais aussi historique et identitaire.

Comme le nota un écrivain contemporain américain d’origine tchèque, « l’histoire ne permet aucune „fin”, tout comme la nature a horreur du vide ; la narration de notre quotidien est une phrase où il manque toujours le point final. Et chaque point est en réalité une virgule en devenir ». La pandémie du COVID-19 est un nouveau chapitre de l’histoire qui ne dit jamais « assez ». L’UE, avec, dans son cadre, l’Europe du Centre-Est, écrit cette histoire, sans jamais mettre le point final. Face au défi de taille qu’est pour nous tous la pandémie globale, les sociétés de notre région font preuve d’une grande résilience .

L’Europe dans la pandémie et après la pandémie

.L’essor des économies centre-européennes ces dernières décennies est vraiment un exploit extraordinaire, ce que démontre un rapport McKinsey. En 2004-2019, les dix pays de la région – Bulgarie, Croatie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Pologne, République Tchèque, Roumanie, Slovaquie et Slovénie – ont vu leur PIB croître de 115%. Encore avant la pandémie, entre 2015 et 2019, la croissance moyenne des 12 économies de l’Europe du Centre-Est (dans ce qu’on appelle les pays de l’Initiative des Trois Mers, s’étendant entre les mers Baltique, Adriatique et Noire) était de 3,5%, contre 2,1% dans l’UE. Selon toutes les estimations, la pandémie impactera moins les économies centre-européennes que celles des autres pays de l’UE. Le pronostic de cet automne prévoit que l’économie en zone euro se rétrécira de 7,8% en 2020, alors que pour la Pologne ce chiffre sera de moitié moindre.

La Pologne et les autres pays de la région ont bien géré la première vague de la pandémie, principalement grâce aux mesures restrictives et à la discipline des citoyens dans le respect de celles-ci. Les pays du Centre-Est européen, dont la Pologne, ont imposé les premières mesures quelques jours seulement après les premiers cas de coronavirus. Face à la pandémie, la réaction du gouvernement polonais a été immédiate et déterminée. Nous étions parmi les premiers pays à introduire des contrôles sanitaires aux postes de frontière les plus fréquentés. Nous avons mis en oeuvre des programmes de soutien sans précédent pour aider nos entrepreneurs et nos salariés, dont les montants s’élèvent à plus de 65 milliards d’euros. C’est la plus importante aide jamais accordée aux entreprises polonaises.

Les temps difficiles endurcissent

.Les temps où nous vivons sont souvent qualifiés de « sans précédent ». Maintes phrases commencent par « pour la première fois de l’histoire… ». La pandémie, mais avant tout notre passé, a été pour nous une leçon d’humilité, dans le bon sens du terme. Non pas celle qui pousse à attendre dans son coin et ne plus oser prendre la parole, mais celle qui s’impose quand il faut bien juger la situation et puis réagir avec efficience aux vicissitudes du destin. Plus il est capricieux, plus on doit faire preuve de patience, de persévérance et de travail à long terme.

L’Europe du Centre-Est sait que, tout comme les armures qu’on forge dans du fer, les caractères humains s’endurcissent par les aléas des histoires nationales. Notre histoire fait partie de l’héritage européen commun. Elle inspire et enseigne, tout en étant une source de puissance et de sagesse en temps difficiles.

Mateusz Morawiecki

Materiał chroniony prawem autorskim. Dalsze rozpowszechnianie wyłącznie za zgodą wydawcy. 11 grudnia 2020

Magazyn idei "Wszystko Co Najważniejsze" oczekuje na Państwa w EMPIKach w całym kraju, w Księgarni Polskiej w Paryżu na Saint-Germain, naprawdę dobrych księgarniach w Polsce i ośrodkach polonijnych, a także w miejscach najważniejszych debat, dyskusji, kongresów i miejscach wykuwania idei.

Aktualne oraz wcześniejsze wydania dostępne są także wysyłkowo.

zamawiam