Les Etats-Unis et Israël frappent l’Iran, ou le retour de Thomas Hobbes [Nathaniel GARSTECKA]

Les frappes des Etats-Unis et d’Israël du 28 février 2026 ont, après celles de juin 2025, à nouveau mené à l’élimination de nombreux hauts responsables iraniens. Parmi eux figure notamment le Guide suprême de la Révolution islamique Ali Khamenei. Contrairement à ce qu’affirment les critiques de la politique de Donald Trump et d’Israël, il s’agit ici de redonner son sens initial à l’ordre international, dans l’esprit de la pensé du philosophe Thomas Hobbes.
.«Le droit international est un artifice créé par des Blancs occidentaux pour mieux contrôler les affaires du monde», peut-on parfois entendre dans certains cercles décoloniaux, panafricanistes ou anti-impérialistes. A bien y regarder, et en mettant de côté le caractère grossier de l’expression, ce n’est pas tout à fait inexact et il n’y a aucun mal à l’assumer, bien au contraire. Le droit international moderne est né dans l’esprit de penseurs européens confrontés à l’expérience de la découverte du monde au temps de la Renaissance. Dès le départ, la conception même d’organisation des relations entre Etats au niveau global est purement européanocentrée, et les valeurs qui sont placées au cœur de cet édifice moral et juridique sont essentiellement issues de la pensée des Lumières.
Cela n’a fait que s’accentuer à travers les siècles, du fait de la mainmis des Etats européens, ou de leurs extensions comme les Etats-Unis, sur la gestion du monde. Au XIXème siècle et au début du XXème, les Européens se partagent leurs domaines coloniaux et leurs zones d’influence sur tous les continents. Ils codifient leurs relations grâce à des traités et des conventions, souvent sur le dos des peuples colonisés.
La Société des Nations, précurseur de l’ONU, nait en 1919 au Traité de Versailles et son existence fait référence aux Quatorze points de Wilson. Si désarmement, diplomatie, libre-échange et autodétermination des peuples sont les maîtres mots du traité de paix avancé par le président américain, c’est avant tout la loi des vainqueurs de la Première guerre mondiale qui s’impose, celle des démocraties libérales occidentales sur les empires centraux «réactionnaires». «Une association générale des nations doit être constituée sous des alliances spécifiques ayant pour objet d’offrir des garanties mutuelles d’indépendance politique et d’intégrité territoriale aux petits comme aux grands États», écrit Woodrow Wilson, alors que pourtant les Etats-Unis se garderont bien d’adhérer à la SDN.
.L’échec de cette tentative d’instaurer des règles de sécurité collective fut patent. La Société des Nations échoua à empêcher le retour des impérialismes conquérants en Europe, ce qui se traduira par le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, encore plus tragique que la Première. La SDN fut un échec car elle ne disposait ni d’une légitimité suffisante, ni d’une force militaire d’intervention qui aurait été dirigée par un pays leader. Au lendemain du deuxième conflit mondial, la Société des Nations se vit remplacée par l’Organisation des Nations Unies, avec comme objectif de ne plus commettre les mêmes erreurs que par le passé.
Dans ce contexte, il est intéressant de se replonger dans Thomas Hobbes et son «Léviathan». L’intellectuel anglais y décrit les relations internationales entre Etats comme un «état de nature» et une «guerre de tous contre tous». Son idée est que pour que le droit puisse s’imposer, il a besoin d’une puissance étatique suffisamment forte, ce qui est autant valable à l’intérieur de chaque Etat qu’au niveau mondial. Hobbes évoque donc, d’une certaine manière, la nécessité de se doter d’une sorte de «gendarme du monde», expression que nous inventerons 400 ans plus tard pour qualifier, parfois de manière méprisante, les Etats-Unis d’Amérique.
La SDN puis l’ONU étant des organisations fondées par des Occidentaux démocrates et libéraux après avoir vaincu d’autres occidentaux, impérialistes et/ou totalitaires, c’est au chef de file du monde occidental libéral et démocrate qu’est censé revenir le rôle de pilier des valeurs que doit assurer le droit international. Thomas Hobbes ne dit pas le contraire, quand il écrit: «Là où il n’y a pas de puissance commune, il n’y a pas de loi». De la même manière pour justifier l’emploi de la force pour faire respecter cette loi: «Les conventions sans l’épée ne sont que des mots et sont sans force aucune pour mettre qui que ce soit en sécurité».
Il ne s’agit pas d’user de la force dans le seul but et pour le seul plaisir d’imposer sa puissance. Il s’agit de faire triompher la volonté de ceux qui portent les valeurs autour desquelles est construit notre droit. Car le droit ne doit pas nécessairement être juste (le concept de justice étant relatif et interprété différemment dans chaque civilisation), il doit assurer un ordre bien précis, celui des valeurs constituant le socle de nos sociétés.
.Au risque de déplaire, c’est d’une certaine façon la loi du plus fort, mais maquillée derrière la maintien de la paix. Tant les organisations internationale que les tribunaux internationaux sont nés de la guerre et ont été imposés par les canons. La plupart du temps américains: ce sont eux qui triomphent de la Seconde Guerre mondiale et de son prolongement, la Guerre froide. L’ordre international qui en résulte est celui imposé par les vainqueurs, donc par les Etats-Unis. Ce n’est pas celui des Russes, des Chinois (Russie et Chine faisant cependant partie du Conseil de Sécurité de l’ONU), des Iraniens ou même des Allemands.
Cela ne nous choque pas de prime abord, car nous sommes nés et avons grandi dans une société régie par les valeurs qui inspirent cet ordre international, et portées avant tout par l’Amérique: héritage des Lumières, démocratie, parlementarisme, République, libéralisme, libre-échange, souveraineté nationale, respect de l’individu, rejet de l’arbitraire… Cela peut nous sembler naturel à nous, Occidentaux, mais ça ne l’est pas pour la plupart des autres civilisations, qui théoriquement ont pourtant accepté de jouer le jeu en adhérant à l’ONU.
Ce que nous appelons «ordre international» est en réalité l’ordre occidental imposé par la machine militaire et industrielle américaine. Ce que nous estimons être la référence ultime de notre diplomatie n’a pu exister que parce que les Etats-Unis ne se sont pas contentés d’envoyer des lettres de protestations au Japon et à l’Allemagne et n’ont pas mis «les négociations au-dessus du reste» quand il s’est agi de venir sauver les Européens. C’est grâce au fait que Washington s’est fait le hérault de nos valeurs et les a portées par la guerre, qu’aujourd’hui nous avons le loisir de traiter Donald Trump de traître pour la seule raison qu’il rompt avec l’immobilisme et la lâcheté du monde occidental.
Sans une puissance occidentale forte et déterminée pour imposer l’ordre occidental au monde, c’est le retour de l’instabilité, des menaces, des déstabilisations. Les grands pays d’Europe de l’Ouest se sont vautrés dans l’utopie confortable et oisive des «dividendes de la paix», pensant que l’on pourrait désormais tout régler par la diplomatie et les négociations. Cela fonctionne au sein d’une même civilisation, mais pas quand on a affaire à des puissances qui nous méprisent ouvertement, comme la Russie ou l’Iran. Quand les Etats-Unis cèdent à la même utopie, le monde perd sa boussole, le droit international perd son gendarme et donc sa légitimité.
.Nous reprochons à Donald Trump d’employer la force pour imposer à nouveau la domination américaine. Oui, c’est ce qu’il faut faire si nous voulons que ce soient toujours nos valeurs qui soient le fondement du droit, et pas celles des «BRICS». Donald Trump et Benjamin Netanyahou se confrontent ouvertement aux ennemis de l’Occident. Cela ne convient pas à la gauche «anti-impérialiste», à la droite anti-occidentale et aux antisémites de tout poil. Une véritable cinquième colonne s’est formée au sein de nos sociétés, portée par un sentiment de défiance envers nos élites qui, il faut bien l’admettre, tendent le bâton pour se faire battre. Des élites qui ont oublié qu’il fallait se battre les armes à la main pour protéger ce qui nous est cher, et pas compter uniquement sur la supériorité morale de notre système. Celle-ci n’existe pas si elle est incapable de se défendre et d’user de sa violence légitime (sans laquelle aucun droit ne peut s’appliquer, toujours Thomas Hobbes, mais aussi Jean-Jacques Rousseau et Max Weber).
L’attaque contre l’Iran des Etats-Unis et d’Israël n’est pas une «violation du droit international». Elle ne saurait en être une. La violation du droit international, c’est d’avoir laissé tant de temps perdurer la révolution islamique en Iran ou l’impérialisme revanchard de Vladimir Poutine. L’offensive du 28 février 2026 est au contraire, tout comme l’attaque contre Nicolas Maduro au Vénézuéla ou les ripostes violentes contre le Hamas et le Hezbollah, le moyen d’imposer à nouveau l’Occident comme le champion des valeurs qu’est censé protéger le droit international. Nous sommes perturbés car nous avons perdu l’habitude de nous battre pour ce que nous croyons juste, mais ce n’est pas le cas pour Washington et Jérusalem. Donald Trump a bien évidemment des intérêts économiques en tête (qui n’en a pas?) et la «pax americana» est un moyen d’écouler les stocks de chars et d’avions. C’est une évidence. Soyons de même vigilants quant à la suite des évènements, en prenant par exemple en considération la réalité des rapports de forces au sein de la société iranienne. C’est néanmoins le prix à payer pour que le monde reste comme on s’imagine qu’il le devrait.
Israël, de son côté, lutte chaque jour depuis sa création pour sa survie. Dans ce contexte, il faut savoir faire preuve de violence. Nous, Européens confortables, avons oublié ce qu’est faire la guerre pour sa survie. A l’époque où nous savions encore ce que cela signifiait, nous n’hésitions pas à bombarder les villes allemandes pour précipiter la défaite de l’ennemi. Nous ne tuions pas par plaisir, mais parce que nous répondions à ceux qui voulaient nous détruire. C’est dans cette situation que se trouve Israël depuis bientôt 80 ans, et c’est ce droit que veulent lui retirer ceux qui sont toujours animés par des sentiments antisémites, tant à gauche qu’à droite. Sentiments qui auraient dû disparaître pour toujours après la Seconde Guerre mondiale, quels que soient les malentendus historiques et mémoriels qui restent à régler entre nous et qui sont entretenus par des gens malhonnêtes de chaque côté.
La défaite du régime islamiste en Iran et de ses proxys au Proche-Orient, celle des cartels d’extrême-gauche en Amérique latine et à terme, celle du Kremlin, est totalement et incontestablement dans notre intérêt. Ce sont, d’une certaine façon, nos guerres, même si nous n’y sommes pas engagés directement. Par pur esprit d’opposition à Donald Trump, le président français Emmanuel Macron refuse cependant de soutenir les frappes, tandis que les autorités polonaises sont partagées. Le gouvernement de Donald Tusk est aligné sur Bruxelles, donc sur une posture prétendument neutre, tandis que le président Karol Nawrocki a peur de se mettre à dos la frange radicale de la droite polonaise, anti-américaine et antisémite, à qui il doit en partie son élection. Karol Nawrocki reste, malgré cela, considéré comme un allié de choix par Donald Trump, car il a été informé en avance des préparatifs américains et israéliens, ce que n’a pas été Emmanuel Macron.
.Selon la pensée de Thomas Hobbes, qui est l’une des pensées fondatrices de nos modèles sociaux contemporains, un ordre international fort a besoin d’une puissance étatique forte pour l’imposer. Si nous voulons que ce soient toujours les valeurs occidentales qui inspirent cet ordre, c’est à l’Occident des les imposer, par la force s’il le faut. Or, seuls les Etats-Unis, et en l’occurrence les Etats-Unis de Donald Trump, semblent à même de s’y atteler. Le droit international n’est pas affaibli à cause de Donald Trump, il est affaibli par 50 ans de lâchetés au nom du primat des négociations sur l’action. Quant à l’ONU, elle est constituée en majorité de pays non-occidentaux, dont beaucoup ne reconnaissent pas la morale sur laquelle nous avons bâti l’ordre international après la guerre, en particulier sur les idéaux de liberté et de démocratie. Sa raison d’être a été vidée de toute substance. Il ne nous reste donc plus qu’à nous imposer à nouveau, comme en 1945 ou en 1991. Les Etats-Unis et Israël font le sale boulot à notre place, ayons au moins la décence de le reconnaître, à défaut de nous y associer.
Nathaniel Garstecka








