Karol POLEJOWSKI: Katyn – une plaie jamais cicatrisée

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Karol POLEJOWSKI

Historien médiéviste, docteur en sciences humaines, professeur d'université, président adjoint de l'Institut de la mémoire nationale depuis 2021.

Ryc. Fabien Clairefond

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Il y a 86 ans, les Soviétiques exterminèrent sans procès des milliers de prisonniers de guerre polonais. La vérité sur ce crime génocidaire reste inconvéniente pour la partie russe.

.«Tu me manques, tout comme nos enfants, mais je ne vois pour le moment aucun signe […] qu’on puisse nous retrouver bientôt», écrivait, debut mars 1940, le sous-lieutenant de réserve Władysław Dachowski, 38 ans, depuis le camp soviétique de Kozelsk. « Le printemps approche, le sommeil hivernal s’achève, il faut probalement s’attendre à un voyage vers l’inconnu », notait-il

Lorsque les convois quittèrent bientôt Kozelsk, plus d’un Polonais espérait rentrer chez lui, être extradé vers un pays occidental, ou au moins se retrouver dans un pays neutre. Il n’en fut rien. Les trains arrivèrent à la gare de Gnezdovo, près de Smolensk. De là, les prisonniers – dont Dachowski – furent emmenés dans la forêt de Katyn et abattus d’une balle dans la nuque. Durant la même période, d’autres groupes de Polonais furent assassinés, notamment à Kharkiv et à Kalinine. Au printemps 1940, le NKVD extermina près de 22 000 citoyens polonais, parmi lesquels de nombreux officiers et soldats de l’armée polonaise, des membres du Corps de protection des frontières, de la police polonaise et de la police de la voïvodie de Silésie. Ce génocide demeure une plaie béante dans notre mémoire nationale.

L’extermination des élites

.La nuit était déjà tombée lorsque le dictateur soviétique Joseph Staline, au Kremlin, porta un toast à Adolf Hitler et au « renouveau de la traditionnelle amitié germano-russe». Peu de temps auparavant, les 23 et 24 août 1939, les ministres des Affaires étrangères de l’URSS et du Troisième Reich allemand avaient signé à Moscou un pacte de non-agression, dont un protocole secret divisait les zones d’influence des deux puissances totalitaires en Europe centrale et orientale. La voie vers la guerre était toute ouverte. Et en effet, le 1er septembre 1939, la Wehrmacht attaqua la Pologne, suivie deux semaines et demie plus tard par l’Armée rouge.

L’armée polonaise fut incapable de résister à la double agression. Les envahisseurs se partagèrent les territoires polonais pour y instaurèrent un régime de terreur. Dès les premiers mois, ils lancèrent une répression brutale contre les élites du pays. Les exécutions de masse à Piaśnica en Poméranie, à Palmiry près de Varsovie et dans de nombreux autres lieux d’exécution devinrent les symboles des crimes allemands de cette période. Les Soviétiques ciblèrent notamment les prisonniers de guerre – officiers de l’armée et d’autres corps en uniforme, dont de nombreux réservistes – ainsi que l’élite intellectuelle : médecins, avocats, ingénieurs et enseignants (comme Dachowski). Dans une note adressée à Staline, le chef du NKVD, Lavrenti Beria, les qualifia d’« ennemis endurcis du pouvoir soviétique, sans perspective de réforme » et réclama leur exécution sans procès. Le 5 mars 1940, le Politburo approuva cette proposition diabolique.

Bientôt, les prisonniers des camps de Kozelsk, Starobelsk et Ostashkov furent exterminés, de même que de nombreux citoyens polonais détenus dans les geôles soviétiques. La répression s’abattit également sur leurs familles qui furent déportées dans des wagons à bestiaux vers l’est, en « terre inhumaine ». Ce fut le cas des proches de Władysław Dachowski : sa femme Wilhelmina, sa fille adolescente Irena et son fils Piotr encore petit enfant. On leur donna une demi-heure pour rassembler leurs affaires les plus essentielles pour ensuite les déporter en République soviétique du Kazakhstan. Ils eurent la chance de retourner en Pologne quelques années plus tard. La chance que beaucoup d’autres n’eurent pas.

Tuer la vérité

.Le massacre n’aurait jamais dû être révélé. Il en fut autrement. Après l’invasion de l’URSS, les Allemands découvrirent des fosses communes dans la forêt de Katyn (parmi les restes exhumés figuraient ceux de Władysław Dachowski) et, en avril 1943, ils en informèrent le monde entier, espérant ainsi diviser les pays de la coalition antinazie. En réponse, les Soviétiques nièrent le massacre. Lors d’un procès très médiatisé devant le Tribunal militaire international de Nuremberg, ils tentèrent même d’imputer ce crime aux Allemands. Le mensonge concernant Katyn devint également l’un des mythes fondateurs de la Pologne « populaire » communiste, mise en place après la guerre sous l’égide soviétique. Pendant des décennies, on ne put parler ouvertement de ce meurtre de masse dans tous les pays du bloc de l’Est.

Pourtant, le souvenir de Katyn est resté vivace dans la société, notamment grâce aux familles des victimes. Aujourd’hui, dans une Pologne libre, la vérité sur ce crime soviétique est largement connue et fait partie intégrante de la conscience historique et de l’identité nationale polonaises. L’Institut de la mémoire nationale aussi s’efforce de préserver cette mémoire, en menant des enquêtes judiciaires, des recherches approfondies et de nombreuses actions éducatives. Depuis des années, l’Institut s’engage dans l’action de distribution de « boutons de Katyn », dont la forme rappelle celle des boutons des manteaux militaires polonais retrouvés sur les lieux d’exhumation.

Nouvelles manœuvres autour de Katyn

.Au printemps 1990, alors que l’empire du mal soviétique amorçait de plus en plus clairement son déclin, les autorités de Moscou reconnurent enfin que le massacre était « l’un des crimes les plus graves du stalinisme ». Avec le temps, il devint possible d’ouvrir des cimetières militaires polonais à Kharkiv, Katyn, Mednoïe et Bykivnia. Aujourd’hui, cependant, le Kremlin se livre à nouveau à un jeu odieux. Des voix accusant les Allemands refont surface dans l’espace public russe. Cette situation a été aggravée l’année dernière par la destruction des cimetières de Mednoïe et de Katyn, où – à la demande du parquet russe – des symboles polonais ont été retirés : la Croix de la campagne de septembre 1939, rappelant l’agression germano-soviétique de l’époque, et l’Ordre militaire Virtuti Militari, créé en 1792 pour commémorer la victoire sur les Russes.

Inhumations des victimes

.Pour nous, élevés dans la tradition chrétienne, le respect des défunts ainsi que leurs funérailles dignes demeurent des facteurs civilisationnels essentiels. Le 17 septembre 2025, jour anniversaire de l’invasion soviétique de la Pologne, nous avons inhumé à la cathédrale de l’armée polonaise à Varsovie les dépouilles des victimes du massacre, rapatriées en Pologne bien avant mises à disposition du parquet. Un mois plus tard, dans la cour du quartier général de la police de Katowice, se sont déroulées les obsèques d’un policier anonyme assassiné par les Soviétiques à Kalinine. Le 5 mars à Wrocław, jour anniversaire de la résolution criminelle du Politburo soviétique ordonnant les exécution, nous avons inhumé des dépouilles des victimes de Katyn. Nous rendons hommage à ceux qui sont morts pour la Pologne et honorons leurs familles. Puisse la vérité sur Katyn être connue des générations futures.

Karol Polejowski

Katyn 1939-2026 – Repères Chronologiques

23.08.1939 – signature du pacte de non-agression entre le Troisième Reich allemand et l’Union soviétique (le pacte Ribbentrop-Molotov), comprenant un protocole secret organisant le partage de l’Europe de l’Est.

17.09.1939 – agression de l’URSS contre la Pologne entraînant la capture de milliers de prisonniers par l’Armée rouge, principalement des soldats et des fonctionnaires de police.

05.03.1940 – résolution du Politburo du Comité central du Parti communiste bolchevik [PC (b)] dirigé par Joseph Staline concernant plus de 25 000 citoyens polonais, dont près de 15 000 prisonniers de guerre et 11 000 civils.

Avril-mai 1940 – exécutions de masse à Katyn, Kharkov, Kalinine et dans d’autres lieux en Union soviétique.

22.06.1941 – attaque du Troisième Reich allemand contre l’URSS.

13.04.1943 – Radio Berlin annonce la découverte de charniers d’officiers polonais assassinés par la GPU dans la forêt de Katyn.

17.04.1943 – Le gouvernement polonais en exil à Londres demande à la Croix-Rouge internationale d’enquêter sur les charniers découverts par les Allemands.

25.04.1943 – L’URSS suspend ses relations diplomatiques avec le gouvernement polonais en exil, accusant la Pologne de collaboration avec les Allemands.

13.01.1944 – mise en place par l’URSS de la commission dite Burdenko, chargée d’attribuer la responsabilité du crime aux Allemands.

1945–1946 – une tentative des représentants de l’URSS d’inclure la question du massacre de Katyn dans l’acte d’accusation de Nuremberg afin d’en imputer la responsabilité aux Allemands.

Années 1944–1989 – en Pologne communiste, l’interprétation officielle est que le massacre est l’œuvre des Allemands. Ceux qui tentent de révéler la vérité sur les lieux d’exécution sont victimes de répression.

Août 1980 – création du mouvement social NSZZ « Solidarnosc », indépendant des autorités, qui créé un espace de conversations et de discussions sur les crimes du communisme, dont le massacre de Katyn.

13.04.1990 – les autorités de l’URSS reconnaissent le massacre, le qualifiant de « l’un des crimes les plus graves du stalinisme ».

14.10.1992 – le président de la Fédération de Russie, Boris Eltsine, remet à la Pologne des copies de documents clés concernant le massacre, notamment la résolution du Politburo du 5 mars 1940.

2000 – inauguration des cimetières militaires polonais de Katyn, Mednoye et Kharkiv.

2004 – Le parquet militaire de la Fédération de Russie clôt son enquête sur le massacre. En réaction, l’Institut de la mémoire nationale polonais ouvre sa propre enquête.

Après 2005 – La partie russe suspend sa coopération avec la partie polonaise dans l’enquête sur le massacre, refusant toute assistance juridique et tout accès aux dossiers de l’enquête russe.

10.04.2010 – l’avion qui transporte une délégation de hauts responsables de l’État polonais, conduite par le président Lech Kaczyński, se rendant sur les lieux des commémorations du 70e anniversaire du massacre, s’écrase près de Smolensk, entraînant la mort de 96 personnes à bord.

Après 2014 – agression de la Russie contre l’Ukraine, le retour de la politique impériale du Kremlin et l’abandon progressif de la politique de bilan juridique et historique du massacre de Katyn, notamment le retour de la propagande russe au récit selon lequel le massacre est l’œuvre des Allemands.

œuvre protégée par droit d'auteur. Toute diffusion doit être autorisée par l'éditeur 10/04/2026