Prof. Wojciech MATERSKI: Le massacre de Katyn fut un génocide

Le massacre de Katyn fut un génocide

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Prof. Wojciech MATERSKI

Historien spécialisé dans l'histoire de l'URSS et des relations polono-soviétiques. Ancien directeur de l'Institut d'études politiques de l'Académie polonaise des sciences.

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Même si la Russie a officiellement admis la perpétration du massacre de Katyn, dans la pratique cette vérité est aujourd’hui absente de la politique historique russe. En effet, elle n’est pas conforme au mythe de la grande victoire remportée pendant la guerre, tout comme la collusion entre Hitler et Staline de 1939, les déportations massives, l’asservissement des républiques baltes ou l’ampleur colossale des exactions de l’Armée rouge dans la phase finale de la Seconde Guerre mondiale.

.L’assassinat massif de prisonniers de guerre polonais et d’autres Polonais emprisonnés par le régime soviétique au printemps 1940, connu sous le nom de massacre de Katyn, échappe à toutes les tentatives de rationalisation, même les plus cyniques. Il ne s’agit pas seulement de l’assassinat de près de 22 000 personnes sans défense dans des conditions d’absence formelle d’état de guerre, mais aussi de la falsification et de la dissimulation de la vérité sur ce génocide pendant des décennies, pour en faire une arme de lutte politique servant à détruire les opposants idéologiques.

Au dix-septième jour de la guerre germano-polonaise, l’Armée rouge frappa l’arrière de l’Armée polonaise qui se défendit avec détermination. L’attaque était une conséquence du pacte Molotov-Ribbentrop du 23 août 1939 qui prévoyait un partage commun germano-russe des terres de la République de Pologne. Un nombre important de prisonniers de guerre polonais, militaires et civils, se retrouvèrent entre les mains des Soviétiques. Pour leur détention, un réseau de huit camps spéciaux fut mis en place sur ordre du chef du NKVD, Lavrenty Beria. Les officiers, les policiers et certains civils (l’élite administrative et culturelle) furent isolés dans trois d’entre eux : c. Le camp d’Ostachkov, le plus grand et destiné principalement aux policiers, comptait environ 6 000 prisonniers ; les officiers furent transférés dans les deux autres – Kozelsk, environ 4 500, et Starobelsk, environ 4 000.

Les premiers mois de captivité étaient marqués par l’absence de décision sur le sort des prisonniers de guerre et celui des milliers de citoyens polonais détenus dans les prisons. Ce ne fut  que le 5 mars 1940 que le Politburo du Comité central du Parti communiste de l’Union soviétique (b) prit une décision conforme aux pratiques antérieures, c’est-à-dire celles de la période de répression des révoltes paysannes ou de la terreur de masse dans les années 1937-1938 : celle d’assassiner les prisonniers, considérant qu’ils ne pouvaient être rééduqués dans l’esprit soviétique. Un organe spécial, la Troïka centrale (Osoboye Sovshchaniye), fut mis en place pour organiser ce génocide et veiller à ce que, malgré son ampleur colossale, il fût réalisé en secret.

La Troïka centrale répartit les prisonniers de guerre et les autres détenus en lots comptant à peu près une centaine de personnes, répertoriées sur des listes („listes de la mort”). Sur la base de ces listes, le commandant d’un camp donné remettait un lot de prisonniers aux unités du NKVD chargées de convois, qui les transportaient vers une direction régionale désignée du NKVD avec l’ordre de les assassiner. Cette façon de procéder s’appliqua aux deux catégories de prisonniers. Les prisonniers de guerre de Starobelsk furent assassinés dans la prison dite intérieure de la direction du NKVD à Kharkov et enterrés dans des fosses communes d’un parc à proximité de la ville. Les prisonniers de guerre d’Ostashkov furent assassinés dans la prison intérieure de Kalinin (aujourd’hui Tver) et enterrés dans la ville voisine de Mednoye. Les prisonniers de guerre de Kozelsk furent assassinés dans la forêt de Katyn, près de Smolensk, directement en bordure des fosses de la mort.

Il n’existe à ce jour aucun document indiquant le lieu d’exécution et d’inhumation de plus de 7 300 prisonniers. Ceux qui furent exécutés par le NKVD biélorusse (la liste dite biélorusse) sont probablement enterrés à Kuropaty, près de Minsk. Ceux qui dépendaient du NKVD ukrainien (la liste dite ukrainienne) reposent probablement dans différents endroits, dont seulement Bykivnia près de Kiev a pu être identifié à ce jour, où environ 500 corps ont été exhumés.

Le génocide put être gardé secret jusqu’au printemps 1943. C’est alors, le 13 avril, que Radio Berlin diffusa une annonce selon laquelle des charniers d’officiers polonais assassinés avaient été découverts dans la forêt de Katyn, près de Smolensk. Moscou accusa immédiatement la Wehrmacht de ce crime, une accusation pour laquelle les Anglo-Saxons ne trouveraient pas de preuves lors du procès de Nuremberg. Néanmoins, Moscou continuerait à diffuser ce que l’on appelle le mensonge de Katyn et à réagir agressivement à toute tentative de le mettre en doute.

En Pologne, bien que le sujet du massacre de Katyn fût soumis à la censure, la vérité était connue de tous. C’est ce qu’a démontré la période de la « première Solidarité », lorsque des preuves émergeaient à grande échelle sous la forme de conférences organisées ouvertement, de performances artistiques, de publications clandestines, de divers mobiles commémoratifs, de timbres-poste clandestins etc.

À la fin des années 1980, dans le contexte de la perestroïka et de la glasnost, l’occasion se présenta de démentir le mensonge de Katyn. C’est ce qui s’est passa en avril 1990, lorsque les Soviétiques admirent officiellement que le crime de génocide contre les prisonniers et détenus polonais avait été commis par le NKVD au printemps 1940.

Le parquet militaire russe fut contraint d’ouvrir une enquête sur ce crime. Celle-ci a traîné pendant des années et s’est progressivement essoufflée, ce qui était sans doute lié à la politique historique russe qui avait transformé la victoire remportée dans la Seconde Guerre mondiale en une sorte de mythe incarnant la puissance et l’importance de l’URSS (de la Russie). Un mythe que rien ne saurait entacher, ce qui serait le cas avec le massacre de Katyn. Ce n’est qu’en septembre 2004 qu’un communiqué qualifia Katyn de „crime de droit commun prescrit”.

Même si la Russie a officiellement admis la perpétration du massacre de Katyn, dans la pratique cette vérité est aujourd’hui absente de la politique historique russe. En effet, elle n’est pas conforme au mythe de la grande victoire remportée pendant la guerre, tout comme la collusion entre Hitler et Staline de 1939, les déportations massives, l’asservissement des républiques baltes ou l’ampleur colossale des maraudes de l’Armée rouge dans la phase finale de la Seconde Guerre mondiale.

Aux yeux de la société russe, habituée à ce que les autorités utilisent les crimes de masse comme un outil politique efficace, la révérence avec laquelle les Polonais abordent la mémoire des victimes du massacre de Katyn est incompréhensible. Pour les Russes, les 22 000 victimes polonaises de ce crime sont une goutte d’eau dans l’océan en comparaison avec les millions de victimes russes tuées depuis 1917, dont le souvenir ne les empêche d’ailleurs pas d’honorer les personnages de Lénine et de Staline. La grande majorité n’a pas compris et n’arrive toujours pas à comprendre que le recours à des méthodes inhumaines et criminelles pour mener à bien des tâches dites stratégiques entraîne la dégénérescence non seulement de l’élite au pouvoir, mais aussi de la société qui accepte ce pouvoir. Nous avons assisté à ce genre d’acceptation sociale lors de la guerre de Tchétchénie, au moment de l’agression contre la Géorgie ou de l’invasion de la Crimée. Nous en sommes témoins depuis février 2022, c’est-à-dire le moment où Poutine a décidé d’une guerre massive contre l’Ukraine, pourtant nommé pendant des décennies « pays frère ».

.Il est difficile d’être optimiste quant à l’avenir d’un tel État et d’une telle nation et de ne pas s’inquiéter du sort de ses États voisins.

Wojciech Materski

œuvre protégée par droit d'auteur. Toute diffusion doit être autorisée par l'éditeur 19/04/2024