Nathaniel GARSTECKA: Juifs et Polonais, ce qui nous unit est plus fort que ce qui nous sépare

Juifs et Polonais, ce qui nous unit est plus fort que ce qui nous sépare

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Nathaniel GARSTECKA

Journaliste à "Wszystko co Najwazniejsze". Parisien né dans une famille d'origine polono-juive, habite à Varsovie. Il se passionne pour l'histoire et la culture polonaise, française et du peuple juif.

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Les relations entre Juifs et Polonais sont longues et riches, mais malheureusement peu connues. En particulier, ils ont souvent eu à verser leur sang ensemble.

Juifs et Polonais, une histoire commune

.Si des commerçants Juifs étaient déjà présents en Europe centrale depuis le VIIème siècle, ce n’est réellement qu’à partir du XIème siècle que les premières communautés s’installent en Pologne. Il s’agit déjà de Juifs fuyant les persécutions en Europe de l’ouest (notamment lors des Croisades) ou en Bohême. Les Juifs sont nombreux dans la capitale polonaise, Cracovie, au XIIème siècle et sont protégés par le roi. Ils participent activement au développement du pays, la noblesse polonaise appréciant leurs compétences en commerce et en finances. par exemple, ils sont autorisés, déjà à l’époque, à battre monnaie pour le compte du roi Mieszko III. Par ailleurs, le pouvoir local leur accorde assez tôt des édits de tolérance (Charte de Kalisz en 1264, Statut de Wislica en 1334). Dès lors, tout au long du Moyen-âge leur nombre ne fait que s’accroître au fur et à mesure des expulsions et interdictions de séjour dans les autres pays européens. A la fin du XVIème siècle, on estime que 80% de la population juive d’Europe se trouve en Pologne (représentant ainsi entre 2% et 3% de la population du Royaume). Selon certaines sources anciennes, un Juif, Saul Katzenellenbogen, aurait même occupé le trône de Pologne pendant un jour, le 18 aout 1587, durant l’interrègne suivant la mort du roi Stefan Batory et sur demande du Maréchal de Lituanie Mikolaj Radziwill.

Malgré les insurrections cosaques et les pogroms russes, les Juifs ne quitteront pas massivement la Pologne. A la veille de la Seconde guerre mondiale, ils sont 3,5 millions au sein de la IIème République de Pologne, soit 10% de la population totale. Ceci est dû en partie au fait que les Polonais et les Juifs ont souvent souffert en même temps sous les coups des mêmes ennemis. Les Cosaques de Chmielnicki s’en prennent aux „seigneurs polonais et à leurs collaborateurs juifs”, les envahisseurs suédois se comportent de la même façon brutale envers les Juifs et les Polonais (en commettant des pogroms dans plusieurs villes polonaises), les occupants russes mènent au XIXème siècle une dépolonisation culturelle tout en suscitant des pogroms contre les Juifs. Les Juifs se joindront d’ailleurs aux Polonais lors des luttes pour l’indépendance de la Pologne dès la fin du XVIIIème siècle et pendant tout le XIXème siècle jusqu’à la renaissance du pays en 1918.

Il en est de même pendant la Seconde guerre mondiale: les Soviétiques cherchent à exterminer les élites polonaises, y compris les éléments Juifs, tandis que les Allemands ajoutent à cela l’extermination totale des Juifs, tout en planifiant celle des Polonais. Lors du soulèvement du Ghetto de Varsovie en avril 1943, les insurgés Juifs dressent côte à côte le drapeau juif blanc et bleu et le drapeau polonais blanc et rouge, en signe de lutte commune contre le totalitarisme exterminateur nazi et lors de l’insurrection de Varsovie, l’année suivante, les survivants Juifs se battront aux côtés des Polonais contre les Allemands.

La Shoah a été une rupture brutale du fait de la quasi disparition de la population juive polonaise, effaçant en grande partie mille ans d’histoire commune. Depuis la chute du Mur de Berlin, la modeste communauté juive survivante participe cependant au renouveau de la Pologne. Elle est renforcée chaque année par l’arrivée de Juifs à la recherche de leurs racines ou fuyant le regain d’antisémitisme dans les pays d’Europe de l’ouest. Encourager le resserrement des relations entre Juifs et Polonais est aujourd’hui un moyen de célébrer notre victoire contre Hitler, Staline et toux ceux qui ont essayé de nous séparer.

Juifs et Polonais, une culture commune

.Mille ans d’histoire en commun sur les terres polonaises ont eu comme effet de créer une environnement particulier au sein duquel la culture juive et la culture polonaise ont pu cohabiter et se mélanger.

Comme rappelé plus haut, la tolérance polonaise envers les Juifs a été précoce. La noblesse polonaise profitait du savoir-faire juif et en échange accordait sa protection aux communautés fuyant l’antisémitisme d’Europe de l’ouest. Cette tradition se maintint pendant des siècles et s’étendit aux autres minorités: protestants et musulmans (les Tatars par exemple) pouvaient s’installer en Pologne et ne pas y subir de violences religieuses et ethniques. Cela se ressentit aussi au plus haut sommet de l’Etat. La République des Deux Nations était une monarchie élective, avec une Diète possédant un droit de véto sur les décisions royales, évitant ainsi les tentations absolutistes. Une des premières constitutions, d’inspiration libérale, au monde a été élaborée en Pologne en 1791 et obtint le soutien de la communauté juive.

Dans ce contexte, la vie culturelle juive a pu se développer, la Pologne devenant l’un des principaux foyers du judaïsme mondial. Des nombreux courants culturels et religieux firent leur apparition, aidés en cela par la diffusion du yiddish dans la population juive d’Europe centrale: sabbataïsme, frankisme, hassidisme, mouvement Chabad-Loubavitch (du nom d’un village polonais dans l’actuelle Biélorussie).

La culture juive atteint un sommet en Pologne durant l’entre-deux-guerres: Plus de 100 périodiques, 15 théâtres produisant en yiddish, la présence de grands écrivains comme Julian Tuwim ou Isaac Bashevis Singer. Un tiers de la population de Varsovie, capitale de la Pologne, était composé de Juifs qui participaient à la vie culturelle, économique et politique du pays. Plusieurs Juifs polonais ayant émigré recevront le prix Nobel: Singer (littérature), mais aussi Menachem Begin et Szimon Peres (paix), Tadeusz Reichstein (physique) ou Leonid Hurwicz (économie).

Le mélange des cultures est visible aussi dans le domaine linguistique (plusieurs mots yiddish se retrouvent dans la langue polonaise et inversement) et gastronomique (le bajgel, la carpe, les galettes de pomme de terre…). Les boulangeries juives de la rue des Rosiers à Paris, Korcarz et Finkelsztajn, vendent certaines pâtisseries typiquement polonaises, en plus d’embaucher du personnel polonais.

Juifs et Polonais ont versé leur sang ensemble

.Comme rappelé plus haut, les Juifs et les Polonais ont combattu ensemble à plusieurs reprises durant leur histoire commune. Dès le XVIème siècle on peut trouver des épisodes durant lesquels leur sort est déjà intimement lié. Par exemple, lors de la guerre entre la Pologne-Lituanie et la Russie entre 1558 et 1570, la chute de Polock aux mains d’Ivan le Terrible entraîne des persécutions contre les communautés juive et polonaise. La population juive de la ville a d’ailleurs été entièrement massacrée par les Russes.

L’historien polonais Maurycy Horn écrit, dans un article paru en 1977 et intitulé „la participation des Juifs aux guerres contres les Tatars et la Turquie” : „La participation directe de certains Juifs aux guerres de la République des Deux Nations contre ses ennemis est documentée dès le XVIème siècle. Au début du XVIIème, la participation des Juifs aux conflits armés de l’Etat polono-lituanien gagne en dimension. La population juive aidait au recrutement des guerriers, combattait pour la défense des cités, organisait avec les chrétiens des expéditions contre les ennemis et participait même dans une certaines mesure aux batailles ouvertes”.
L’apport des Juifs est notamment reconnu pour ce qui est „du financement des campagnes militaires, de la construction de fortifications et de la participation à la défense des villes”.

Cette alliance avec la Pologne coûtera cher à la communauté juive. Lors de l’insurrection de Chmielnicki en 1648, les paysans cosaques commettront de nombreux de nombreux pogroms contre les Juifs, accusés d’être les collaborateurs des „seigneurs polonais”. Les Juifs seront aussi ciblés par les envahisseurs suédois lors du Déluge.

Un siècle plus tard, les Juifs se dresseront à nouveau aux côtés des Polonais, cette fois pour la survie du pays, envahi de toutes parts par les Russes et les Prussiens. En 1794, lors de l’insurrection de Kosciuszko visant à libérer la République des Deux Nations de l’occupation russe, Berek Joselewicz lance un appel à la communauté juive et organise un régiment de cavalerie spécifiquement juif afin de combattre contre les troupes russes. Plusieurs centaines de Juifs répondent à l’appel, le régiment est engagé dans la défense de Varsovie mais est vaincu dans le quartier de Praga. Les Russes commettent alors un massacre de grande ampleur contre les habitants du quartier, Juifs et Polonais, qui choquera les témoins étrangers. Berek Joselewicz continuera à se battre dans les Légions polonaises, puis dans l’armée du Grand-Duché de Varsovie.

Au XIXème siècle, les Juifs participeront aux grands soulèvements indépendantistes polonais. En 1831, plusieurs bataillons juifs s’engagent dans les combats contre l’armée russe, en particulier à Varsovie, dont celui de Jozef Berkowicz, fils de Berek Joselewicz. En 1863, les financiers et industriels juifs financent les mouvements indépendantistes et patriotiques polonais et contribuent à l’armement des insurgés.

Suite à cela, les communautés juives habitant dans les territoires occupés par la Russie seront victimes de pogroms organisés par les services tsaristes, forçant les Juifs à entrer dans les mouvements de résistance socialistes. La participation des Juifs à ces mouvements aura comme conséquence la déstabilisation du pouvoir russe et au final à sa chute en 1917, ouvrant la voie à l’indépendance polonaise. Par ailleurs, plusieurs centaines de Juifs ont combattu dans les Légions polonaises durant la Première Guerre mondiale, notamment aux côtés de Jozef Pilsudski.

Lors de l’invasion de la Pologne par l’Allemagne nazie le 1er septembre 1939, la communauté juive publie un appel à la défense du pays : „La nation juive se tient du côté de la Pologne, prête au combat pour sa dignité et son indépendance […] La place des Juifs du monde entier devrait être aux côtés de la Pologne”. Le lendemain, l’association des rabbins de Pologne lance à son tour un appel : „Nous, Juifs, enfants de cette terre depuis des temps immémoriaux, nous nous tenons tous prêts, à l’appel du Président de la République et du Commandant en chef, à défendre notre chère Patrie, chacun au poste qui lui sera assigné par les autorités, et nous donnerons, si le besoin s’en fait sentir, nos vies et nos biens sans réserve sur l’autel de la Patrie. C’est notre plus noble devoir civique et religieux, selon les préceptes de notre Sainte Foi, que nous accomplirons avec la plus grande joie – que Dieu nous vienne en aide, ainsi qu’à la Pologne”.

Durant la campagne de Pologne, 120 000 citoyens polonais de confession juive se battront contre les armées allemande et soviétique. Plusieurs centaines d’officiers Juifs seront massacrés par les Soviétiques à Katyn, en même temps que des milliers d’officiers polonais. Au moment de sa formation, en décembre 1941 en URSS, l’armée d’Anders comptait près de 40% de Juifs. Une grande partie quittera l’armée lors de son passage au Proche-Orient afin de rejoindre les formations indépendantistes du futur Etat d’Israël (la Pologne ayant donc ainsi contribué à la naissance d’Israël), mais plusieurs centaines de soldats Juifs y resteront et participeront aux combats pour la libération de l’Europe. Enfin, comme rappelé plus haut, les Polonais participeront au soulèvement du Ghetto de Varsovie en 1943 et l’année suivante, les survivants Juifs combattront aux côtés des Polonais lors l’insurrection du reste de la ville.

La fraternité d’armes judéo-polonaise est donc une tradition pluriséculaire depuis près de 500 ans, tradition propre à la Pologne que l’on ne retrouve à un tel degré dans aucun autre pays européen.

Juifs et Polonais, des intérêts communs

.Le contexte géopolitique actuel est favorable à un rapprochement entre la Pologne et Israël d’un côté, les Polonais et les Juifs d’un autre.

Tout d’abord, les deux nations font partie des plus importants alliés des Etats-Unis. La Pologne est la pointe avancée de l’OTAN en Europe de l’est, Israël est la pointe avancée de la démocratie libérale au Proche-Orient. Des menaces communes pèsent sur les deux pays, notamment de la part de la Russie et de ses alliés. Les Polonais, en tant qu’alliés des Etats-Unis, sont considérés comme des ennemis par de nombreux mouvements islamistes dans le monde, tout comme les Juifs, israéliens ou non. La Pologne est à la tête de la coalition des pays européens s’opposant à l’immigration massive en Europe, rejoignant en cela la politique d’Israël stricte en matière d’immigration.

Ensuite, la Pologne et Israël sont deux pays mettant en avant leurs atouts technologiques et militaires. De nombreuses collaborations sont possibles et ont déjà lieu, en plus des liens économiques qui les unissent: les échanges commerciaux ne font que croître d’année en année.

.Enfin, les politiques mémorielles des deux nations ne sont pas incompatibles. Les Polonais et les Juifs sont deux peuples martyrs des occupations allemandes et russes/soviétiques durant les deux derniers siècles. Malgré des épisodes compliqués, l’histoire des Juifs de Pologne est longue et riche. En témoignent la taille de la communauté juive avant la guerre et les influences culturelles réciproques. Plus qu’une concurrence des mémoires, il est important d’établir une concordance des mémoires qui mettra en avant les idéaux de liberté, de démocratie et de valeurs civilisationnelles occidentales.

Nathaniel Garstecka

œuvre protégée par droit d'auteur. Toute diffusion doit être autorisée par l'éditeur 05/04/2024