Clark YOUNG: La leçon de Jan Karski pour notre monde

La leçon de Jan Karski pour notre monde

Photo of Clark YOUNG

Clark YOUNG

Coauteur du livre Remember This: The Lesson of Jan Karski.

Autres textes disponibles

L’héritage de Jan Karski, le Polonais qui a – sans succès – alerté le monde sur ce que les Allemands faisaient à Auschwitz, est aujourd’hui un appel moral à agir pour la défense des droits de l’homme.

.De 2005 à 2009, j’ai fréquenté l’Université de Georgetown où le professeur Karski avait enseigné 50 ans plus tôt. Et pourtant, je ne savais rien de lui. En fait, je suis passé devant sa statue quatre années durant et je n’ai jamais pris la peine de remarquer cette silhouette élégante d’un homme assis sur un banc à côté d’un échiquier. En 2014, Derek Goldman, mon ancien professeur et collaborateur de longue date, m’a demandé de l’aider à écrire une pièce pour commémorer à Georgetown le 100e anniversaire de Karski. Nous avons par la suite regardé son témoignage dévastateur dans le documentaire Shoah de Claude Lanzmann où il parlait de ses expériences de guerre pour la première fois dans sa vie, et nous avons lu ses mémoires Mon témoignage devant le monde. Histoire d’un État secret, ainsi que l’excellente biographie d’E. Thomas Wood Karski: How One Man Tried to Stop the Holocaust. Nous avons commencé à déceler les failles que Karski avait intériorisées, tout en essayant d’adapter sa puissante histoire de courage moral dans un monologue qui, nous l’espérons, résonne encore aujourd’hui. Notre livre est une extension de cette tâche.

Jan Karski était agent de liaison de l’État clandestin polonais. Son travail consistait à collecter des informations dans la Pologne occupée par les Allemands et à les transmettre sous forme de rapports au gouvernement en exil en France et, plus tard, en Grande-Bretagne. Ses compétences étaient idéales pour un tel travail. Il avait une mémoire photographique, parlait plusieurs langues et était doté d’une remarquable force de survie. Ses voyages à travers l’Europe occupée étaient extrêmement dangereux. Capturé et torturé par la Gestapo, il a réussi à s’évader grâce à la Résistance polonaise. En étudiant sa biographie, j’ai appris à quel point il était important pour lui de servir l’État clandestin – cette Pologne que l’on pensait vaincue après la Blitzkrieg. De nombreux résistants ont donné leur vie pour que Karski puisse survivre. L’État clandestin polonais épatait par la complexité de son organisation et des actions entreprises, tant militaires et de renseignement que sociales et éducatives. Pour Karski, cet homme courageux et ingénieux tout cela représentait un cadre idéal pour épanouir son amour de la Patrie.

En 1942, les dirigeants juifs ont pris connaissance de la mission avec laquelle il est venu à Londres : rendre compte à de nombreuses personnalités politiques influentes des conditions en Pologne occupée. Ils l’ont supplié de témoigner des horreurs de la Shoah et de rapporter aux dirigeants occidentaux que le temps était compté, que le peuple juif subissait l’extermination. Il a accepté. Ce n’était pas un travail confié par l’État polonais, mais il l’a tout de même accepté. Déguisé, il a traversé le ghetto de Varsovie puis le camp de transit d’Izbica Lubelska où il a été témoin de l’extrême déshumanisation et de l’extermination. Il va continuer à rendre compte à des dirigeants tels que le président Roosevelt, le juge de la Cour suprême des États-Unis Felix Frankfurter et le ministre britannique des Affaires étrangères Anthony Eden de ce qu’il avait vu.

Certains chercheurs affirment que la rencontre de Karski avec Roosevelt en 1943 a, en partie, poussé le président à former le War Refugee Board en 1944, ce qui a permis de sauver des milliers de vies. D’autres (moi y compris) pensent que l’action de Roosevelt est arrivée bien trop tard – davantage de vies auraient pu être sauvées. Roosevelt n’a jamais posé « une seule question spécifique sur le problème juif », comme l’a dit Karski. Eden lui a empêché de faire rapport à Churchill. Frankfurter a déclaré qu’il ne le croyait pas, qu’il ne pouvait pas comprendre comment l’humanité puisse être capable de tels crimes.

.Ses mémoires sont devenues un best-seller en 1944, et pourtant elles n’ont pas semblé changer l’opinion publique. Karski considérait donc sa mission comme un échec. Ce sentiment est l’une des nombreuses leçons importantes qu’il nous enseigne. L’antisémitisme et le négationnisme se portent bien aujourd’hui – le silence des dirigeants et de l’opinion publique aux récits de témoins oculaires sont l’exemple de la façon dont la Shoah et d’autres crimes contre l’humanité sont autorisés à se produire. En 1981, Karski a prononcé un puissant discours à la Conférence internationale des Libérateurs où il a déclaré : « Les Juifs ont été laissés seuls pour périr ». Je crois qu’il voulait dire que les leaders et la communauté internationale ont été complices des horreurs de la Shoah. L’héritage de Karski est un défi à la conscience et un appel moral à l’action. Il nous enseigne « que l’humanité commune des peuples, et non pas le pouvoir des gouvernements, est le seul véritable protecteur des droits de l’homme ».

Clark Young

Texte co-publié avec le mensuel polonais „Wszystko Co Najważniejsze” dans le cadre d’un projet réalisé avec l’Institut de la mémoire nationale (IPN).

œuvre protégée par droit d'auteur. Toute diffusion doit être autorisée par l'éditeur 11/02/2022