Jan ROKITA: Une imitation de putsch

Jan ROKITA: Une imitation de putsch

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Jan ROKITA

Politiste, diplômé en Droit de l’Université Jagellonne de Cracovie, militant de l’opposition anticommuniste, député à la Diète de 1989 à 2007.

Ryc.: Fabien Clairefond

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.La Pologne est bien connue pour avoir été un pays d’expérimentations politiques extraordinaires : à compter des XVIIe et XVIIIe siècles, quand elle défendait farouchement sa liberté républicaine, au mépris d’une Europe post-Westfalienne transformée en un vaste domaine de monarques absolus, jusqu’au syndicat Solidarnosc à la fin du XXe siècle – une expérimentation unique, car réussie, d’une insurrection pacifique contre l’empire soviétique. Ce qui est arrivé en Pologne il y a tout juste 40 ans – le 13 décembre 1981 – avait pour objectif d’étouffer cette expérimentation de Solidarnosc, tout en étant en soi une autre expérimentation, menée ce coup-ci par les communistes eux-mêmes, dont l’issue ne leur sera pas très heureuse.

Après que le bureau politique soviétique a eu refusé, en bon « allié », de prêter main forte aux communistes polonais, ceux-ci ont dû relever en solitaire le défi de mater l’insurrection pacifique des dix millions d’adhérents au syndicat Solidarnosc. Afin de donner corps à cette opération, subjugués à coup sûr par les belles réussites africaines et sud-américaines, ils sont allés à ranimer le concept de… putsch militaire. Dans le système soviétique, l’armée avait depuis toujours été un bras du parti ; l’innovation des communistes polonais a été d’inverser ces rôles. Ce fantasque projet politique devait entrer dans l’histoire en tant que dernière tentative de sauver le communisme putréfiant, bien qu’il fût enchevêtré dans un paradoxe inaliénable : les communistes polonais, en gardant jalousement la plénitude du pouvoir, n’avaient pas au-dessus d’eux d’autorité contre laquelle ils pourraient s’insurger. Logiquement donc, leur putsch, ils devraient le tourner contre eux-mêmes. C’est pourquoi ils ont mis en œuvre ce scénario innovant d’un putsch factice.

Dans leur mise en scène, il y a d’abord eu, en guise de prologue, la destitution du Premier secrétaire du parti – un civil – de sa fonction, et l’installation à sa place du commandant en chef des armées, le général Jaruzelski. Quand, dans la nuit du 13 décembre, le putsch a commencé, le chef du parti et à la fois le meneur des « rebelles » a intimé à ses acolytes l’ordre de revêtir des uniformes militaires. Ensuite, comme dans les putschs classiques d’Afrique ou d’Amérique latine, on a annoncé les noms de ces rebelles qui allaient désormais s’accaparer tous les pouvoirs. Une même mascarade a eu lieu au sein de la télévision publique contrôlée par le parti : la nuit, les présentateurs ont été habillés en uniformes d’officier et au petit matin, désormais comme « putschistes », ils annonçaient l’instauration d’un État de guerre, en donnant lecture de l’inventaire des actes (allant de la grève au colportage de tracts) passibles de la peine de mort, appliquée sommairement par un tribunal militaire. Comme dans un vrai putsch, le pouvoir a envoyé des chars dans les rues, non pas pour qu’ils aillent assaillir le siège du gouvernement ou celui de la télévision, mais qu’ils se concentrent autour des corons, des chantiers navals et des aciéries où Solidarnosc avait proclamé la grève.

Si au sein même du pouvoir le putsch avait l’air d’une grotesque mascarade des rebelles déguisés en militaires, pour la société il allait constituer une vague bien longue et bien réelle de violence d’État. Dans la nuit du 13 décembre, des agents de police politique, une liste prescriptive à la main, ont réussi à arrêter des milliers d’activistes de Solidarnosc, acheminés par la suite vers des centres d’isolement. Les usines en grève étaient envahies de force, parfois (comme en Silésie) avec l’usage de balles réelles, comme à Chicago le 1er mai 1886. Les officiers de rang inférieur de l’armée communiste ont été disloqués sur le terrain en tant que « commissaires-putschistes », afin de prendre le contrôle des institutions et des entreprises d’État. Cette dernière tâche en particulier s’est avérée catastrophique sur le long terme : les sergents et les caporaux devenus les PDG réels des entreprises ont très rapidement ruiné une économie nationale battant de l’aile depuis bien longtemps.

Pour les Polonais, ces huit années entamées par le putsch factice du 13 décembre sont la période la plus noire dans la vie de la génération de l’époque. Ce n’était pas qu’un temps de violence, de prisons surpeuplées et de meurtres perfides, mais aussi de dégradation de la qualité de vie et de ruine économique. Pourtant, en regardant aujourd’hui ces événements de la perspective hégélienne de « la chouette qui ne prend son vol qu’à la tombée de la nuit », on constate qu’ils ont eu (ô paradoxe !) un surprenant effet positif tant sur l’Europe que sur la Pologne : ayant freiné pour huit ans le défi que Solidarnosc a lancé au système soviétique, le putsch a repoussé son issue heureuse à une époque hautement plus favorable des réformes de Gorbatchev. La malédiction historique des Polonais, depuis 1830 jusqu’en 1970, avait été la fatalité « du mauvais moment » qui pesait sur ces insurrections à répétition. Mais vers la fin du XXe siècle, la roue de la Fortune a fait un joli tour, en les plaçant dans la position la plus favorable pour mener à bien leurs aspirations.

.Le mouvement Solidarnosc est né au « bon » moment et au très « bon » moment il a perdu son premier télescopage avec les communistes. Le communisme global putréfiant avait besoin, pour accélérer son arrêt de mort, d’une telle légende d’un mouvement spontanément populaire, persécuté pour ses rêves d’un monde juste. En repoussant à 1989 le jour de la bataille finale, les Polonais verront se réaliser leurs aspirations devenues, par surprise, celles de toute l’Europe. La chute du mur de Berlin et la reconstruction de l’unité européenne en seront des effets étonnants. Les communistes « putschistes » du 13 décembre ont perdu, car ils n’ont pas saisi la signification de cette mascarade à laquelle ils ont participé déguisés en militaires. À leur tour, les patriotes polonais, condamnés par les tribunaux sommaires et jetés dans les geôles communistes ne pouvaient en aucun cas rêver de voir leur sacrifice revêtir si rapidement et si concrètement un sens historique, dépassant de loin les rêves polonais de liberté.

Jan Rokita

10/12/2021