Prof. Wojciech ROSZKOWSKI: Pour l’anniversaire de l’état de guerre

Pour l’anniversaire de l’état de guerre

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Prof. Wojciech ROSZKOWSKI

Historien, économiste. Auteur e.a. de « La nouvelle Histoire de la Pologne 1914-2011 » en sept volumes. Entre 2004-2009 député européen.

Ryc.Fabien Clairefond

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.Il n’y a pas eu, dans l’histoire récente, de pays dont les autorités auraient déclaré la guerre à sa population. On peut dire évidemment que le communisme était un système où les autorités menaient une guerre permanente et violente contre la société, mais avoir été amené à instaurer en plus un état de guerre n’est arrivé qu’en 1981 dans la Pologne communiste. Les causes en ont été la vassalisation du pays à l’Union soviétique et la volonté, tant au Kremlin que dans les cercles du pouvoir à Varsovie, de maintenir à tout prix la dictature communiste.

La naissance, en septembre 1980, du syndicat Solidarnosc, indépendant du pouvoir, a été le plus grand défi idéologique et politique lancé au système communiste. Ne parvenant plus à maîtriser la vague de grèves du mois d’août, les autorités communistes ont accepté de rendre légale une organisation qui n’était pas qu’un simple syndicat, mais aussi un mouvement de masse en opposition au pouvoir. Cela fut aussi un scandale idéologique : dans un État prétendument gouverné au nom de la « classe ouvrière », ce groupe social s’était organisé contre le pouvoir. Plus de douze mois de lutte entre les autorités du parti et Solidarnosc ont entraîné, vers la fin de 1981, l’affaiblissement du syndicat et l’épuisement de la société par la crise économique, tandis que la pression du Kremlin et la volonté de garder le pouvoir par le parti communiste ont eu comme résultat la décision désespérée de l’équipe du général Wojciech Jaruzelski d’instaurer, le 13 décembre 1981, l’état de guerre. Cela s’est fait en violation de la constitution communiste et sous la menace de l’intervention soviétique dont on sait aujourd’hui qu’elle était un bluff du Kremlin.

Tant que l’obéissance au système relevait des questions de la vie « civile », les autorités avaient, des années durant, une certaine efficacité. Mais du moment où les méthodes « civiles » de forcer cette obéissance ont montré leurs limites, les choses ont pris un tour bien différent.

L’armée « populaire », créée en 1944, était un hybride. Les effectifs d’officiers d’avant-guerre avaient été éliminés, pour être remplacés après 1944 par des effectifs soviétiques, ou, plus tard, par des effectifs très soigneusement sélectionnés, d’origine polonaise, mais loyaux par-dessus tout à Moscou. Posséder un diplôme d’une école militaire soviétique était la clé nécessaire pour ouvrir les portes de la carrière dans les rangs supérieurs de l’armée.

Alors que les chefs de cette armée étaient éduqués dans l’esprit de « l’internationalisme » soviétique et de la nécessité historique de soumettre la Pologne à l’URSS, les millions de jeunes Polonais, enrôlés pour une période de deux ans au service militaire obligatoire, avaient des sentiments plus mitigés. C’était un mélange de méfiance envers le communisme et les Soviétiques, de l’humiliation de la contrainte et de l’endoctrinement politique, mais aussi de résignation s’amplifiant avec le temps et d’adaptation. La chanson du groupe Trubadurzy des années 1960 « Przyjedź mamo na przysięgę » (Maman, viens assister à mon serment militaire) n’éveillait plus, de manière générale, l’instinct de résistance et la cérémonie à laquelle participaient les familles des soldats de prêter serment à « la patrie socialiste » était de plus en plus perçue comme une nécessité incontournable. Rationaliser la contrainte devenait une attitude de plus en plus généralisée.

L’instauration de la loi martiale rendait la question de la loyauté dans l’armée plus délicate. La décision honteuse d’avoir dirigé l’armée contre la nation a fait que, d’un côté, la discipline militaire exigeait d’agir conformément aux intérêts du Kremlin, mais de l’autre, elle posait des dilemmes moraux allant jusqu’à la résistance. Évidemment, plus haut on était dans la hiérarchie, moins on doutait. Les généraux avaient été éduqués dans l’esprit des janissaires dociles et soumis à Moscou, alors que les recrues avaient fréquemment des copains dans les rangs de Solidarnosc, qu’ils devaient maintenant combattre, avec parfois un recours à la force, flanqués d’agents de police et de renseignement. La décision honteuse d’instaurer la loi martiale faisait donc naître une situation de contrainte qui poussait des centaines de milliers de jeunes Polonais à un choix tragique entre l’apostasie nationale et l’héroïsme.

.La société polonaise y a survécu, mais n’en est pas sortie indemne. La résistance de la société, vu le contexte plus que dramatique, a été relativement forte, mais pas suffisamment forte pour entraîner une bien plus grande catastrophe. En plus, la chute pacifique du système communiste a fait naître un contexte dans lequel il ne serait jamais possible de faire un réel bilan de la décision du 13 décembre 1981 et de punir les coupables. L’ironie du sort fut l’élection du général Jaruzelski comme président de la République en juillet 1989. Au-delà de la condamnation officielle de l’état de guerre, la Pologne actuelle n’a pas créé de conditions de rendre moralement et juridiquement les comptes aux officiers du régime de l’époque. Indépendamment du fait si un tel bilan est encore envisageable, il est nécessaire d’établir clairement les critères de jugement des attitudes des uns et des autres. Dans une Pologne souveraine, il ne devrait pas y avoir de doutes sur ce qui sert ou pas sa sécurité et sa réussite.

Wojciech Roszkowski

10/12/2021