fr Language FlagHongrie - Viktor Orban, la fin d’une époque?

Viktor Orban Hongrie

La défaite, écrasante, de Viktor Orban lors des élections législatives en Hongrie sonne comme une page qui se tourne, comme la fin d’une époque. Le premier ministre conservateur était devenu l’incarnation de tous les défis qui pèsent sur l’Europe en cette première moitié du XXIe siècle. Quelles leçons politiques tirer de cet évènement?

.Viktor Orban. Ce nom ne laisse personne indiffèrent. Le charismatique premier ministre hongrois a finalement dû céder sa place, après avoir passé 16 ans à la tête de son pays et être devenu l’un des hommes politiques européens les plus reconnaissables. Pour les bonnes comme pour les mauvaises raisons.

Le chef du parti FIDESZ, battu par, somme toute, un dissident de son propre parti, était soit honni, soit admiré. Honni par le centre prétendument libéral et la gauche progressiste. Honni par les fédéralistes bruxellois et les salons polis des rédactions occidentales. Honni par les défenseurs de Kiev et par les partisans du Hamas. En d’autres termes, honni par l’islamo-gauchisme et par les euro-centristes. Adoré, d’un autre côté, par les conservateurs et les nationalistes. Adoré par les tenants d’une Europe des nations respectueuse des souverainetés de chaque pays. Adoré par les supporters de Donald Trump et de Beniamin Netanyahou mais aussi, paradoxalement (oui, paradoxalement), par ceux de Vladimir Poutine. En d’autres termes, adoré par la droite nationale et souverainiste. A un tel point qu’il était devenu la figure pivot de la rhétorique politique et médiatique en Europe: agité comme un épouvantail par la gauche du fait de son «illibéralisme» et de ses accointances avec Moscou, érigé en modèle alternatif par tout un pan du paysage conservateur et nationaliste. L’expression «comme chez Orban» se retrouvait sur tous les plateaux TV, dans tous les éditoriaux, dans toutes les chroniques radio. Sa personne provoquait des altercations entre journalistes. Des amitiés se sont brisées sur son nom.

Ce qui a causé sa renommée a été finalement ce qui l’a fait chuter: après une victoire écrasante en 2022 face à la gauche, le centre et l’extrême-droite unies contre lui, une défaite tout aussi écrasante quatre ans plus tard, dans des circonstances à peine différentes. Le peuple était soit à fond derrière lui, soit à fond contre lui. Pas de nuance possible.

.Les élections législatives en Hongrie ont été érigées en véritable referendum civilisationnel européen et occidental. C’était un lourd fardeau à porter pour ce charmant petit pays de 10 millions d’habitants enclavé au milieu de l’Europe Centrale. On a fait croire aux Hongrois qu’ils avaient entre leur mains le sort du monde entier. On leur a présenté un choix manichéen à l’extrême : soit les ténèbres, soit la lumière. Les deux camps ont usé de cette même rhétorique. Pour le camp qui a fait de Peter Magyar son champion de circonstance, la lumière était le fédéralisme bruxellois, le progressisme sociétal, le soutien affiché à cette courageuse Ukraine qui se défend depuis quatre ans contre le rouleau compresseur moscovite. Les ténèbres étaient la «poutinophilie» du gouvernement Orban, la corruption en Hongrie, l’autoritarisme, l’absence de pluralisme dans les médias et l’utilisation «abusive» du droit de veto au Conseil de l’Europe. Certains de ses éléments se défendent, d’autres étaient grandement exagérés à des fins de propagande.
Pour le camp d’en face, la lumière était celle d’un conservatisme respectueux des traditions profondes de l’Europe, de la lutte contre l’immigration illégale et de la défense des intérêts nationaux de chaque pays face au fédéralisme bruxellois autoritaire. Les ténèbres étaient la décadence du monde occidental, l’ingérence des réseaux Soros, «l’affreux et corrompu Volodymyr Zelensky» et la propagande homosexualiste. Ici aussi, on retrouve des traces de bon sens mais aussi certaines dérives.

On a demandé au citoyen hongrois de trancher en une fois et sans nuance des questions qui le dépassent largement. S’opposer au progressisme tout en luttant contre la corruption et la pauvreté? Résoudre, avec un seul bulletin, le conflit en Ukraine et celui au Proche-Orient? Tracer pour les années à venir, au milieu de ce brouhaha incessant, une ligne directrice entre souveraineté et fédéralisme? C’était trop pour un seul scrutin, mais Viktor Orban aussi a participé à rendre cette échéance unique et décisive.

Oui, j’ai parlé d’absence de nuance. Qui a lu le programme de Peter Magyar? Qui a écouté ses discours? Qui s’est plongé dans l’analyse des caractéristiques de l’économie et de la sociologie hongroises? Qui a cherché à comprendre pourquoi Viktor Orban avait pris telle ou telle décision? A l’évocation de ces simples questions les commentateurs se repliaient en général sur «Soros» et «Poutine». Voila le niveau du débat public en Europe en 2026. Bien entendu c’est loin d’être le cas uniquement en Hongrie: nous avons connu les mêmes scènes d’hystérie collective en France en 2002 et en 2017, ou en Pologne en 2023 et 2025, sans même parler des Etats-Unis en 2016 et 2024. C’est à se demander effectivement s’il ne faut pas réformer la démocratie.

Durant des années j’ai eu du mal à comprendre pourquoi on avait fait de Viktor Orban le phare du conservatisme occidental. Comme je l’ai rappelé plus haut, la Hongrie est un petit pays et son poids économique, militaire et technologique est très limité. D’autres pays auraient davantage mérité d’être élevés au rang de modèles de ce courant d’idées: la Pologne du PiS ou l’Italie de Giorgia Meloni, par exemple. Cependant, la Pologne souffrait d’un manque de clarté quant à sa direction. Le pouvoir semblé partagé entre le président Duda, le premier ministre Morawiecki et le chef du grand parti conservateur Jaroslaw Kaczynski. En Hongrie, tout le pouvoir était concentré en une seule et même figure, qui était au somment du pays durant toutes ces longues années.
La rhétorique, volontairement clivante, du premier ministre hongrois a aussi joué un rôle non négligeable. La mise en scène de l’opposition ouverte aux décisions de Bruxelles sur la souveraineté ou l’immigration contraste avec le travail de l’ombre effectué par une Giorgia Meloni ou un Petr Fiala.

.Un mal pour un bien? La droite européenne va devoir se trouver un «phare» de remplacement. Ce dernier va avoir la lourde tâche d’avoir à établir une position consensuelle pouvant satisfaire tout le monde à droite sur l’avenir de l’UE, les questions internationales, l’immigration massive arabo-musulmane et africaine, l’économie (libéralisme ou poujadisme?) et l’attitude à avoir face au progressisme. Il ne faudra peut-être pas avoir à attendre bien longtemps: l’année 2027 verra des élections présidentielles (et législatives) en France et législatives en Espagne, en Pologne puis en Italie. Ça sera sans aucun doute une occasion unique de trouver une alternative conservatrice à Viktor Orban.

Ce dernier, cependant, ne va probablement pas baisser les bras et restera une figure importante sur la scène européenne. Nous ne savons pas non plus à quoi ressemblera exactement la politique de Peter Magyar: jusqu’où devra-t-il aller pour que Bruxelles accepte de débloquer les subventions destinées à la Hongrie? En Pologne il n’a pas fallu grand-chose. Le simple changement de pouvoir a suffi. Par ailleurs, ceux qui estiment que le nouveau premier ministre hongrois va soudainement devenir l’ennemi de Vladimir Poutine, un eurofédéraliste acharné ou un immigrationniste convaincu risquent d’être rapidement déçus.

Peut-être, finalement, devrons-nous continuer à nous intéresser à ce petit pays d’Europe centrale?

Nathaniel Garstecka

œuvre protégée par droit d'auteur. Toute diffusion doit être autorisée par l'éditeur 13/04/2026