
À Wrocław, la guerre des ondes sous la loi martiale
De l’histoire de l’opposition polonaise des années 1980, nous avons surtout retenu les grèves, les manifestations et la presse clandestine. Bien plus rarement évoque-t-on ces hommes et ces femmes qui, au risque de lourdes sanctions infligées par le régime, menèrent aussi le combat sur les ondes. Sous la loi martiale, Wrocław devint l’un des foyers les plus actifs de la radio clandestine en Pologne – écrit Jolanta PAWNIK
Avant même l’instauration de la loi martiale, une section radiophonique du syndicat NSZZ « Solidarność » de la région de Basse-Silésie était active à Wrocław. Elle diffusa sa dernière émission à l’aube du 13 décembre 1981, au moyen de haut-parleurs placés aux fenêtres du siège du syndicat. Après le choc des internements et des répressions, il fallut reconstruire, dans la clandestinité, toutes les structures radiophoniques de l’opposition. Les préparatifs d’un programme radiophonique indépendant commencèrent presque aussitôt.
Il fallut cependant attendre le 27 juin 1982 pour que les ondes portent la première émission expérimentale de Radio Solidarności Walczącej, la Radio de la Solidarité combattante. Fondée par Kornel Morawiecki, cette organisation politique s’imposa rapidement comme l’un des mouvements d’opposition les plus importants du pays. Elle comptait dans ses rangs de nombreux ingénieurs, physiciens et électroniciens, dont le savoir se révéla inestimable pour construire une radio clandestine. Radio Solidarności Walczącej fut ainsi la première station d’opposition non seulement à Wrocław, mais dans toute la Basse-Silésie.
Dirigée par Romuald Lazarowicz, l’équipe diffusait initialement de brefs bulletins d’information, de quelques minutes à une quinzaine tout au plus, entrecoupés de musique. Pour des raisons de sécurité, les émissions devaient rester courtes : chaque minute supplémentaire augmentait le risque que les services de sécurité parviennent à localiser l’émetteur. On y rendait compte des activités de l’opposition, des manifestations et des arrestations de militants. On y diffusait également des chants patriotiques et hostiles au régime. Mais, pour beaucoup d’auditeurs, l’essentiel résidait ailleurs : dans la simple certitude que, de l’autre côté du microphone, une voix continuait de parler librement, hors de l’emprise de la propagande d’État.
Au fil des années, la station clandestine fut successivement dirigée par Krzysztof Tenerowicz, Wojciech Bartoszek et Wiesław Cupała. À partir du tournant des années 1984 et 1985, et jusqu’à la fin de son activité, Jan Krusiński en prit la direction. « J’émettais simultanément depuis une douzaine, parfois même plusieurs dizaines d’émetteurs. Ils brouillaient la station gouvernementale dans un rayon d’environ 500 mètres, mais ils étaient si nombreux que je pouvais émettre quand je le voulais », se souvenait-il en évoquant les dernières années de la radio.
À ses débuts, la station utilisait des émetteurs de faible puissance, fabriqués artisanalement à partir de composants que l’on pouvait se procurer dans le commerce. Les émissions étaient diffusées sur des fréquences libres et leurs dates annoncées à l’avance dans la presse clandestine. Les appareils fonctionnaient de manière autonome, déclenchés par de simples minuteries, semblables à celles que l’on utilise encore aujourd’hui en cuisine.
« L’émetteur, de la taille d’un petit tube, était transporté dans une boîte de dentifrice. Il était relié à une antenne faite d’un fil provenant d’une antenne de télévision. Les piles soudées entre elles tenaient dans une boîte de lessive IXI. À cela s’ajoutait un magnétophone à cassette contenant l’émission, lui aussi dissimulé dans une boîte », racontait Stanisław Mitek, dit « Student », électronicien et premier technicien de Radio Solidarności Walczącej, en décrivant l’un de ces émetteurs de fabrication artisanale.
L’appareil était généralement dissimulé sur le toit d’un immeuble ou dans le séchoir situé au dernier étage d’une tour d’habitation. L’antenne était fixée à l’encadrement d’une fenêtre et, une fois le programme terminé, un militant assis sur un banc devant l’immeuble récupérait discrètement le dispositif et l’emportait. Les émissions étaient enregistrées sur des cassettes, puis copiées. Comme le racontait Stanisław Mitek, la qualité de ces reproductions était loin d’être parfaite : parasites, sifflements et interférences étaient monnaie courante. « Il y avait beaucoup de souffle, mais nous avions estimé que cela n’avait pas d’importance puisque, malgré tout, on pouvait tout entendre », expliquait-il encore dans une émission réalisée en 2020.
Avec le temps, ces appareils bricolés laissèrent place à des émetteurs extrêmement modernes et d’une puissance considérable, introduits clandestinement en Pologne depuis l’Allemagne. Des collaborateurs allemands les dissimulaient dans des convois d’aide humanitaire. Malgré leur puissance, ces appareils n’étaient guère plus grands qu’un paquet de cigarettes, tandis que leurs batteries pouvaient être cachées dans un sac à dos de randonnée. Pour une émission d’une heure, chaque émetteur n’en diffusait qu’un quart d’heure, depuis un lieu différent, afin de compliquer autant que possible le travail de localisation des services de sécurité.
L’une des émissions les plus extraordinaires eut lieu le 31 août 1985. Ce jour-là, l’émetteur fut dissimulé parmi les fleurs déposées sur la tombe de Kazimierz Michalczyk, employé des établissements électroniques « Elwro », mortellement blessé trois ans auparavant par des membres de la Milice civique lors d’une manifestation.
« Il existait différentes manières d’atteindre la société. On pouvait diffuser des émissions depuis les toits et les immeubles de grande hauteur, sur une fréquence libre. Mais il existait une seconde méthode, peut-être même plus efficace : émettre directement sur la fréquence de la Radio polonaise », se souvenait Kornel Morawiecki dans une émission de 2020.
Les autorités de la République populaire de Pologne prenaient la radio clandestine extrêmement au sérieux. Pour la combattre, elles mobilisaient des équipes spécialisées dans la radiogoniométrie, des agents de la Służba Bezpieczeństwa, la police politique du régime, et même des hélicoptères équipés de dispositifs de localisation. Selon les participants à ces événements, des centaines d’agents furent mobilisés à Wrocław pour lutter contre les émissions illégales.
Le paradoxe était saisissant : tout l’appareil d’un État se lançait à la poursuite d’hommes et de femmes dont les programmes ne duraient parfois que quelques minutes, ou tout au plus un quart d’heure. Les services de sécurité avaient généralement besoin d’une vingtaine de minutes pour localiser un émetteur. Malgré l’ampleur des opérations menées par la Służba Bezpieczeństwa, seuls quelques appareils furent repérés et saisis, et aucune des personnes engagées dans ces activités ne fut finalement frappée par la répression.
Radio Solidarności Walczącej ne fut pas la seule station clandestine à émettre à Wrocław durant les premières années de la loi martiale. Le 29 août 1982, Radio NSZZ « Solidarność », liée au Comité régional de grève de Basse-Silésie, diffusa sa première émission. La date n’avait rien de fortuit. Deux jours plus tard devait être célébré le deuxième anniversaire de la signature des Accords d’Août, tandis que les militants de la clandestinité préparaient des manifestations destinées à rappeler que Solidarność, malgré la répression, continuait d’exister.
Radio « Solidarność » poursuivit ses activités jusqu’au milieu des années 1980, avant de retrouver les ondes en 1988 grâce à une coopération avec des militants de l’Association indépendante des étudiants, le Niezależne Zrzeszenie Studentów. Radio Solidarności Walczącej, quant à elle, continua d’émettre pratiquement jusqu’à la disparition de la République populaire de Pologne.
Au fil de ces années, des dizaines de constructeurs, de présentateurs, de techniciens et de diffuseurs participèrent à l’aventure des radios clandestines. Leurs noms, pourtant, sont aujourd’hui souvent tombés dans l’oubli.





