Diane FRANCIS: Le temps de la Pologne

Le temps de la Pologne

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Diane FRANCIS

Auteur britanno-canadien, rédacteur en chef du National Post depuis 1998. Maître de conférences au Conseil Atlantique à Washington DC, spécialisé dans la politique eurasienne.

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La Pologne est devenue un pivot de la sécurité sur le flanc oriental de l’Otan, phénomène favorisé par l’emplacement stratégique du pays et son extraordinaire essor économique, qui a contribué à financer la modernisation rapide de l’armée pour en faire la vingtième armée la plus puissante du monde

.L’Allemagne et les États-Unis ont récemment défrayé les unes des médias, en décidant d’envoyer des chars en Ukraine. Cependant, le héros méconnu derrière leur décision historique était la Pologne. Les dirigeants polonais ont joué un rôle déterminant dans les efforts visant à persuader Berlin en particulier de la nécessité de doter l’Ukraine de chars modernes. Voilà un dernier exemple du leadership polonais au cours de l’année écoulée alors que l’Europe s’est retrouvée confrontée au plus grand conflit armé sur son territoire depuis 1945.

Le rôle de premier plan de la Pologne dans la réponse européenne à Poutine et son invasion de l’Ukraine reflète la vaste expérience du pays de l’impérialisme russe tant sous sa forme tzariste que soviétique. Depuis que la Pologne a rejoint l’Union européenne en 2004, des représentants de la classe politique n’ont eu de cesse d’avertir l’Europe de la menace croissante posée par la renaissance d’une Russie révisionniste.

Particulièrement alarmés par les signes d’approfondissement des liens entre Berlin et Moscou, les Polonais se sont obstinément opposés au partenariat allemand dans le gazoduc russe Nord Stream II, considérant ce projet infrastructurel comme un successeur moderne du pacte Molotov-Ribbentrop de 1939 qui a permis le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale et l’invasion de la Pologne par les régimes nazi et soviétique. Comme il permettait à Poutine de contourner le système ukrainien de transit de gaz, le gazoduc menaçait d’exposer ce pays à une invasion à grande échelle, tout en laissant l’ensemble de l’Europe vulnérable au chantage énergétique russe. Ces avertissements, l’Allemagne a choisi de les ignorer, et ceci jusqu’à la veille de l’attaque russe de février 2022.

Le rôle prédominant de la Pologne dans la politique européenne de sécurité n’est pas un phénomène entièrement nouveau. Depuis son adhésion à l’OTAN en 1999, le pays est en effet devenu un pivot de la sécurité sur le flanc oriental de l’alliance, phénomène favorisé par l’emplacement stratégique du pays et son extraordinaire essor économique, qui a contribué à financer la modernisation rapide de l’armée pour en faire la vingtième armée la plus puissante du monde.

La Pologne a, à bien des égards, établi la norme pour la réponse humanitaire de l’Europe à l’agression russe de l’Ukraine, en accueillant plus de réfugiés ukrainiens que tout autre pays européen et en leur offrant un ensemble de dispositifs sociaux tels que l’accès aux soins de santé, à l’éducation et au marché du travail. Au cours des douze derniers mois, les autorités polonaises ont enregistré plus de 1,5 million de réfugiés ukrainiens.

La Pologne est également l’un des principaux contributeurs à l’aide militaire à l’Ukraine, ayant envoyé, en valeur par habitant, plus d’équipements que pratiquement n’importe quel pays autre que les États baltes, dont des centaines de chars et d’autres armements cruciaux. La Pologne joue un rôle vital dans les efforts logistiques permettant à la coalition internationale de fournir à l’armée ukrainienne des armes, des munitions et d’autres équipements dont elle a besoin.

Au niveau diplomatique, le pays est à l’avant-garde des appels à des sanctions plus sévères contre la Russie. Plus récemment, les dirigeants polonais ont pressé Berlin de livrer des chars Leopard 2 de fabrication allemande à l’Ukraine et d’autoriser les autres à le faire. Lorsque le chancelier allemand Olaf Scholz a hésité, la Pologne a menacé d’exporter des dizaines de ses chars Leopard au mépris des restrictions de réexportation allemandes. « Nous ne nous contenterons pas de regarder l’Ukraine saigner à mort », a commenté le Premier ministre Mateusz Morawiecki. « Cela dépend maintenant de l’Allemagne si elle veut se joindre à nos efforts et arrêter la barbarie russe, ou si elle choisit de rester une observatrice silencieuse et d’entrer dans l’histoire parmi ceux qui auront été du mauvais côté. »

L’Allemagne a finalement cédé, mais cet incident, ainsi que la saga Nord Stream 2, ont terni son image. L’apparente ambivalence de l’Allemagne envers une Russie prédatrice ainsi que les liens de Berlin avec le Kremlin ont permis à la Pologne d’assumer une position de leadership moral sur les questions de sécurité européenne. Cela a englobé entre autres aussi des critiques vis-à-vis des pays comme l’Autriche et la Hongrie pour leurs prises de positions à l’égard de Poutine. Dès avril, la Pologne a également pointé du doigt les tergiversations de l’Allemagne au sujet des sanctions. « Quiconque lit les notes des réunions de l’UE sait qu’elle est le plus grand obstacle lorsqu’il s’agit de sanctions plus dures contre la Russie » a-t-il déclaré aux journalistes à Varsovie.

Les leaders polonais contribuent à combler le vide géopolitique créé par l’influence décroissante des forces de politique étrangère jusque-là dominantes en Europe. Avec le Brexit, la Grande-Bretagne a considérablement réduit son aptitude à façonner la réponse de l’Europe à la menace russe. Pendant ce temps, tout au long de son règne, Poutine a démontré sa capacité à coopter des politiciens et des hommes d’affaires français et allemands avec des accords commerciaux, des pipelines et d’autres incitations. Ce n’est pas un hasard si le dictateur russe a choisi, en 2014, l’Allemagne et la France pour participer aux pourparlers au format de Normandie afin de mettre fin à la guerre déclenchée par la Russie dans l’est de l’Ukraine. Cette approche a abouti à l’échec des accords de Minsk et a préparé le terrain pour l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022.

La Pologne tente maintenant d’avertir le monde entier du danger que représente la Russie de Poutine. « Ce n’est pas seulement un conflit régional. La guerre de la Russie contre l’Ukraine est une source potentielle de conflagration mondiale. Cette guerre affectera nos pays ainsi que les vôtres, si ce n’est pas déjà fait », a déclaré le président polonais Andrzej Duda devant l’Assemblée générale de l’ONU en septembre 2022.

La direction polonaise de la réponse européenne à l’invasion de Poutine forge des liens sans précédent entre les peuples polonais et ukrainien. Dans le passé, ils ont eu leur part de combats et de désaccords historiques. Cependant, ils se retrouvent maintenant unis par la menace existentielle venant de la Russie d’aujourd’hui. Les sondages d’opinion ukrainiens identifient régulièrement la Pologne comme le partenaire le plus proche.

.Alors que le Kremlin dissimule cyniquement son agression génocidaire de l’Ukraine dans un discours sur la fraternité slave, ce sont les voisins slaves occidentaux de l’Ukraine qui ont manifesté un véritable soutien fraternel. Cela impactera le futur paysage géopolitique de la région. Une fois la Russie poussée à la défaite, l’Ukraine approfondira sans doute le partenariat avec la Pologne pour former un bloc puissant au sein de la politique européenne. Ensemble, les deux nations auront une voix faisant autorité dans le monde démocratique au sens large. Le centre de gravité géopolitique de l’Europe s’est déplacé vers l’est, et c’est la Pologne qui a ouvert la voie.

Diane Francis

œuvre protégée par droit d'auteur. Toute diffusion doit être autorisée par l'éditeur 23/02/2023