Piotr ARAK: Société de la Solidarność

Piotr ARAK: Société de la Solidarność

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Piotr ARAK

Directeur de l'Institut économique polonais.

Ryc.Fabien Clairefond

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Presque chaque Polonais engagé dans l’aide aux réfugiés ukrainiens. L’élan spontané de la société polonaise a dépassé toutes les espérances – écrit Piotr ARAK

Le 24 février dernier, les soldats russes ont pénétré sur le territoire de l’Ukraine pour commencer la plus grande guerre en Europe depuis le conflit 1939–1945. Selon les données de l’ONU, presque 14 millions de personnes ont été forcées de quitter leurs maisons, dont 8 millions, principalement des femmes, des enfants et des personnes âgées, ont dû fuir le pays.  

Comme pendant la Seconde Guerre mondiale, la Russie a organisé des déportations vers la Sibérie, et dans les localités conquises, elle a torturé les élites et les soldats, violé les femmes et perpétré des génocides. Des millions de femmes ont fui devant l’horreur que leur réservaient les militaires russes. Le sort qu’avait connu, il y a 80 ans, ma grand-mère, qui avait décidé, avec sa sœur, de chercher un refuge en Pologne, pour ne plus retourner en Ukraine désormais aux mains des barbares. Pour moi et pour nombre de Polonais, la guerre en Ukraine n’est pas qu’un acte d’agression envers notre voisin – nous aussi, nous sommes agressés. 

Depuis le 24 février , plus de 7,4 millions de réfugiés ukrainiens ont passé la frontière polonaise, tandis que 5,6 millions d’Ukrainiens environ ont traversé cette même frontière dans la direction opposée. Cela veut dire qu’en Pologne restent de 1,5 à 2 millions de réfugiés. Au total, compte tenu de la précédente vague d’immigration d’Ukraine après le début du conflit au Donbass en 2014, la Pologne accueille actuellement de 3 à 3,5 millions d’Ukrainiens. 

Presque chaque Polonais engagé dans l’aide aux réfugiés ukrainiens. L’élan spontané de la société polonaise a dépassé toutes les espérances. Plus de 70 % de la population adulte s’est engagée dans l’aide aux réfugiés. 7 % des Polonais leur ont offert soit des chambres, soit des appartements entiers. Ainsi, plusieurs centaines de milliers de familles ukrainiennes ont trouvé leur foyer non pas dans des camps mis en place à cet effet, comme cela a eu lieu lors de nombreuses crises migratoires précédentes en Europe, mais chez des particuliers.  

59 % des Polonais se sont engagés dans l’achat de produits de première nécessité, et 53 % ont versé de l’argent au profit des réfugiés. Selon une étude de l’Institut économique polonais (PIE), les Polonais ont consacré, durant les trois premiers mois, jusqu’à même 2 milliards d’euros pour soutenir les Ukrainiens fuyant la guerre. 

Allocations, sécurité sociale, éducation. Une modification de la législation a permis aux Ukrainiens résident en Pologne d’obtenir le numéro d’identification PESEL, comme n’importe quel citoyen polonais. Il accorde à son possesseur un droit de séjour légal de 18 mois et l’accès à de très nombreux services (identité numérique, différentes allocations sociales, dont l’allocation familiale universelle de 120 EUR env. par enfant). 

La majorité des réfugiés sont des femmes. Comme 60 % d’entre elles sont arrivées avec leurs enfants, avant même de rechercher un emploi, elles doivent leur assurer une place soit dans une maternelle soit dans une école. Les réfugiés ukrainiens ont droit aux mêmes prestations sociales que les Polonais (soutien familial, prime à la rentrée scolaire, allocation de soins etc. s’élevant jusqu’à 2 600 EUR). En simplifiant les régulations, les communes ont offert des places de crèche supplémentaires et de nombreuses institutions publiques ont été transformées en abri de nuit provisoires. Chaque réfugié a pu bénéficier d’une prime unique de 80 EUR. 

Les réfugiés ont eu droit aussi à une aide psychologique, alimentaire et médicale gratuite. 

Grâce à leurs expériences de travail à distance pendant la pandémie, les écoles ont su s’organiser rapidement pour accueillir 200 000 élèves ukrainiens supplémentaires (presque 20 000 pour la ville de Varsovie à elle seule). Les règles d’embauche de personnels scolaires ont été libéralisées afin de proposer des postes aux enseignants réfugiés parlant ukrainien. Les enfants ukrainiens, en dehors de leur scolarisation dans les écoles de langue polonaise, suivent souvent aussi des enseignements à distance dans les écoles ukrainiennes.  

Marché du travail. La Pologne a libéralisé également les régulations concernant le travail des Ukrainiens. Désormais, il suffit que l’employeur, sous 7 jours, informe le Pôle emploi compétant qu’il a embauché un(e) réfugié(e). Les Ukrainiens peuvent exercer leur activité en tant qu’auto-entrepreneurs selon les mêmes règles que les citoyens polonais. En tout, plus de 450 000 personnes ont trouvé un travail en Pologne – et il faut savoir que parmi les réfugiés seules 600 000 sont en âge de travailler. De plus, les Ukrainiens ont ouvert plus de 10 000 entreprises, ce qui correspond à presque une entreprise nouvelle sur dix enregistrées cette année en Pologne.  

Fait sans précédent, les Polonais ont désormais les mêmes droits que les Ukrainiens sur le marché du travail ukrainien. Cela sera avantageux au moment où débutera la reconstruction du pays, même sans un traité de paix. 

L’OCDE estime que les dépenses liées à l’accueil des réfugiés ukrainiens s’élèveraient en 2022 en Pologne à 8,4 milliards d’euros et seraient les plus importants parmi tous les pays membres de l’OCDE (l’engagement total au sein de ces pays est estimé à 26,8 milliards d’euros). La Pologne devance l’Allemagne et la République tchèque (respectivement 6,8 et 2 milliards d’euros). 

.La solidarité de la société polonaise est incroyable. Les nations polonaise et ukrainienne ont depuis longtemps entretenu des liens profonds, mais il existe dans notre vécu commun aussi des moments douloureux. Plus d’un Polonais pourrait citer des histoires qui ressemblent à la mienne ou se souvenir des crimes commis par les radicaux ukrainiens sur les Polonais pendant la Seconde Guerre mondiale en Volynie. Tout cela n’est aujourd’hui que du passé et il est évident que nous aidons nos voisins dans le besoin et nous continuerons de le faire tant qu’ils ne pourront pas retourner en toute sécurité chez eux. 

Piotr Arak

09/11/2022