Prof. Zdzisław KRASNODĘBSKI: Les comptes des crimes allemands en Pologne n’ont toujours pas été soldés

Les comptes des crimes allemands en Pologne n’ont toujours pas été soldés

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Prof. Zdzisław KRASNODĘBSKI

Sociologue, philosophe social, professeur à l’Université de Brême et l’Académie Ignatianum de Cracovie. Auteur entre autres de Upadek idei postępu (Le déclin de l’idée de progrès), Demokracja peryferii (La démocratie de la périphérie) et Już nie przeszkadza (Il ne dérange plus). Depuis 2010, président de la Chancellerie du Prix Lech Kaczyński, attribué chaque année lors du Congrès Pologne Grand Projet.

Ryc.Fabien Clairefond

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L’Allemagne n’a jamais soldé les comptes de son passé national-socialiste ni indemnisé ses victimes polonaises. Le bourreau de Varsovie, Heinz Reinefarth, non seulement n’a jamais été puni, mais, en plus, il a fait une carrière politique en RFA – écrit le prof. Zdzisław KRASNODĘBSKI

.La Seconde Guerre mondiale a commencé en Europe avec l’attaque, le 1erseptembre 1939, de l’armée allemande contre la Pologne. Trois jours plus tard, la France et la Grande-Bretagne ont déclaré la guerre à l’Allemagne. L’agression de la Pologne s’est avérée être une ligne rouge, mettant fin à la politique d’apaisement qui se résumait à tolérer les étapes successives de la stratégie rapace d’Hitler : remilitarisation de la Rhénanie, annexion de l’Autriche, occupation des Sudètes, démembrement et occupation de la Tchécoslovaquie. Quand, enfin, Hitler a jeté son dévolu sur la Pologne, il était trop tard. L’Occident – lisons : la Grande-Bretagne et la France – a alors compris que toutes ces concessions n’avaient fait que rendre le Troisième Reich de plus en plus insolant. Malheureusement, à notre époque, cette erreur de la politique d’apaisement a été reproduite face à la Russie de Poutine, ce qui confirme une fois de plus que notre espoir de croire que nous apprenons de nos erreurs du passé n’est qu’une illusion.

L’invasion allemande de la Pologne a été possible uniquement grâce au pacte Hitler–Staline, conclu le 23 août 1939, qui contenait un protocole secret dans lequel l’Allemagne et la Russie se partageaient à nouveau les territoires polonais. À son tour, l’agression soviétique, le 17 septembre 1939, a neutralisé la résistance de l’armée polonaise face aux Allemands. Ces deux régimes totalitaires et criminels, idéologiquement pas aussi éloignés qu’on le prétend, ont coopéré en bons amis jusqu’à l’été 1941, assassinant l’élite politique et intellectuelle polonaise, combattant solidairement et sans pitié la polonité.

La guerre s’est terminée au bout de cinq ans. Quel a été son résultat pour le pays qui a eu à se défendre le premier ? La Pologne a perdu près de 6 millions de ses habitants et environ un tiers de son territoire. Sa capitale, Varsovie, a été presque entièrement rasée. C’est la seule ville d’Europe où deux soulèvements ont éclaté pendant la Seconde Guerre mondiale – l’un en 1943, dans le ghetto de Varsovie créé par les nazis et l’autre, celui de la ville Varsovie tout entière en 1944. Ce second soulèvement, d’une durée de 63 jours, a été le plus grand acte militaire de la résistance anti-nazie en Europe. C’est à Varsovie que les Allemands ont commis l’un des crimes majeurs de la Seconde Guerre mondiale contre la population civile, lorsque dans les premiers jours du soulèvement dans le quartier varsovien de Wola, ils ont assassiné 60 000 personnes sans défense. Ainsi, la capitale de la Pologne est, comme aucune autre ville d’Europe, un lieu de mémoire de la Seconde Guerre mondiale – une mémoire qui est toujours refoulée et déformée à l’Ouest de l’Europe…

Qu’en a-t-il été, dans le cas de la Pologne, des annonces grandiloquentes contenues, par exemple, dans la Charte de l’Atlantique ? C’était dans ce ce texte que le président américain et le Premier ministre britannique déclaraient, entre autres, leur respect « [du] droit qu’a chaque peuple de choisir la forme de gouvernement sous laquelle il doit vivre », leur désir « que soient rendus les droits souverains et le libre exercice du gouvernement à ceux qui en ont été privés par la force » et leur espoir de voir s’établir, après la destruction finale de la tyrannie nazie, «  une paix qui permettra à toutes les nations de demeurer en sécurité à l’intérieur de leurs propres frontières et garantira à tous les hommes de tous les pays une existence affranchie de la crainte et du besoin ».

La paix qui a émergé et dont les architectes à Téhéran, Yalta et Potsdam ont été le président des États-Unis et le Premier ministre de Grande-Bretagne, associés à l’un des plus grands criminels de l’histoire contemporaine, Joseph Staline, était tout sauf juste pour la Pologne : avec le déplacement de ses frontières, on a déplacé aussi, de force et à grande échelle, sa population. Pire encore, la Pologne s’est retrouvée sous l’occupation soviétique, sous l’occupation d’un agresseur totalitaire allié d’Hitler en 1939. Alors que l’Allemagne a été divisée en zones d’occupation, la Pologne est devenue de fait une zone d’occupation soviétique à part entière. Les Polonais n’ont pas obtenu le droit de « choisir la forme de gouvernement », il ne leur a pas été donné non plus de vivre comme des citoyens affranchis « de la crainte et du besoin ». Les communistes ont impitoyablement assassiné les derniers combattants de la résistance anti-allemande – ils les ont assassinés en tant que fascistes ou en tant qu’espions de l’Occident – tout en s’attaquant aux manifestations les plus infimes de l’existence nationale indépendante. Toute une génération de Polonais – comme dans le cas d’autres nations d’Europe centrale et orientale – a été vouée à végéter dans la sphère d’influence soviétique. D’un point de vue polonais, la guerre n’a fini qu’après la chute du communisme, lorsque nous avons été de nouveau politiquement capables de décider de notre sort. Pour nous, la Seconde Guerre mondiale reste l’histoire la plus récente.

Il ne faut cependant pas s’étonner que l’histoire polonaise ne suscite guère d’intérêt particulier en Europe occidentale. Après tout, il ne s’agit pas là d’une histoire glorieuse pour l’Occident. Bien que nous ayons été généreusement autorisés à continuer à combattre aux côtés des Alliés, y compris dans la bataille aérienne de Grande-Bretagne, une fois la guerre finie, nous avons reçu une facture bien détaillée pour les armes et munitions mises à notre disposition. Le crime soviétique commis contre les officiers polonais prisonniers de guerre, à Katyń et dans d’autres endroits de l’Union soviétique, a été passé sous silence afin de ne pas brouiller la coopération de l’Occident avec son allié soviétique. Władysław Sikorski, le Premier ministre du gouvernement polonais en exil, est mort à Gibraltar en 1943, dans des circonstances qui n’ont jamais été complètement élucidées. Environ un an plus tard, nos alliés occidentaux, avec les Soviétiques, ont entamé le processus de création en Pologne d’un gouvernement fantoche d’unité nationale sous la férule des communistes.

Le sort de la Pologne pendant la Seconde Guerre mondiale et après 1945 témoigne de la vivacité jamais démentie dans de nombreux pays européens – en France, en Italie, en Grèce – du mythe de la libération de l’Europe par l’Armée rouge. La période de coopération entre les communistes et l’Allemagne nazie est quelque chose que la gauche tente par tous les moyens de refouler de sa mémoire : elle abattrait le mythe de l’antifascisme gauchiste et communiste coriace, celui qui se plaît à faire sans cesse référence au fait qu’après l’agression de l’URSS par l’Allemagne nazie, les communistes ont rejoint le mouvement de résistance dans de nombreux pays européens, pour commencer même à le dominer.

.Le sort réservé à la Pologne abat encore un autre mythe, si important pour l’Europe contemporaine : celui qui soutient que l’Allemagne, le pays qui domine aujourd’hui dans l’Union européenne, a soldé de manière exemplaire les comptes de son passé national-socialiste et indemnisé ses victimes. Il convient donc de rappeler que la République fédérale d’Allemagne n’a jamais reconnu le droit des victimes polonaises à une indemnisation. Toutes les sommes versées aux victimes polonaises du nazisme allemand ne leur ont été accordées que sur un geste humanitaire volontaire. Jamais aucune des nombreuses victimes de la pacification des villages polonais dans le cadre de la « lutte contre les résistants » n’a eu droit ne serait-ce qu’à une telle indemnisation ; personne n’a été jugé pour ces crimes. Le bourreau de Varsovie, Heinz Reinefarth, non seulement n’a jamais été puni, mais, en plus, il a fait une carrière politique en Allemagne. La Pologne n’a jamais obtenu de réparations de guerre. Malgré tout cela, l’Allemagne ne cesse de se percevoir aujourd’hui comme une « puissance morale », qui établit les standards pour les autres. À leur tour, les Polonais doivent aujourd’hui craindre non seulement l’agression militaire de la part de la Russie qui mène une guerre brutale en Ukraine, mais aussi se demander si, dans l’Union européenne actuelle, ils peuvent encore jouir du droit de « choisir la forme de gouvernement » et de prendre en toute indépendance des décisions clés dans leur pays.

Zdzisław Krasnodębski

œuvre protégée par droit d'auteur. Toute diffusion doit être autorisée par l'éditeur 02/09/2022