Prof. Andrzej NOWAK: C'est à l'Occident de rendre la reconquête impériale de la Russie inefficace

C'est à l'Occident de rendre la reconquête impériale de la Russie inefficace

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Prof. Andrzej NOWAK

Historien, soviétologue, membre du Conseil national de développement. Maître de conférences à l'université Jagellon. Professeur titulaire à l'Institut d'histoire de l'Académie polonaise des sciences. Lauréat du prix Lech Kaczyński, Chevalier de l'Ordre de l'Aigle Blanc.

Ryc.Fabien Clairefond

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La Russie ne peut être changée – ou sauvée d’elle-même – que par la suppression de son aptitude à la ré-impérialisation. Et cela ne peut se faire qu’à travers une limitation de ses  capacités à élargir son territoire – affirme le professeur Andrzej NOWAK dans un entretien avec Mikołaj CZYŻ.

Mikolai CZYŻ : – Les racines de la sympathie occidentale pour la Russie sont-elles plus anciennes que l’on pourrait le croire ? Est-ce qu’ils remontent au 18ème siècle, à Pierre Ier ?

Prof. Andrzej NOWAK : – On pourrait tracer trois axes le long desquels ce phénomène se développe. Le premièr, probablement le plus ancien, est liée à l’espoir de la conversion de Moscou orthodoxe, la « troisième Rome », par la « première » Rome catholique.

Le rêve des papes de convertir le principal centre politique de l’orthodoxie à une forme d’union avec Rome, a donné de nombreux atouts concrets aux mains des grands princes du Kremlin dès le XVe et le XVIe s. Ils ont exploité cyniquement ce rêve, et la papauté a plus d’une fois décidé de sacrifier le sort de différentes nations qui faisaient partie de la République de Pologne au nom de cet espoir illusoire.

Ce phénomène se manifeste avec différentes intensités et, malheureusement semble se reproduire aujourd’hui. Non seulement sous forme de propos déplorables du pape François, mais aussi sous forme d’une toute autre idéologie qui fantasme sur la « conversion » de la Russie : les libéraux occidentaux insistent souvent sur le fait que pour gagner la Russie au « monde des valeurs modernes », il suffit juste de lever les obstacles géopolitiques, c’est-à-dire d’accepter l’existence d’une zone d’influence russe en Europe de l’Est…

La deuxième ligne est de nature économique. Elle date des contacts commerciaux entre Ivan le Terrible et la reine Elizabeth I d’Angleterre. La Compagnie de Moscou était une société marchande anglaise, fondée en 1555, pour qui seul comptait le profit de l’accès au marché des matières premières en Russie. A l’époque, il s’agissait du bois. Aujourd’hui, c’est le gaz qui, depuis 1981, lie si fortement l’Allemagne, entre autres, d’abord avec l’URSS, puis avec la Russie de Poutine.

Depuis l’époque d’Ivan le Terrible jusqu’à aujourd’hui, l’État moscovite tente de se présenter comme le parfait interlocuteur économique de la puissance occidentale. Moscou insiste sur le fait qu’au fond, le seul obstacle est constitué par les « petits États » (Pologne, Ukraine, etc.) situés entre l’Occident et la Russie, qui s’opposent aux contrats fabuleux. La nécessité de subordonner toutes les autres raisons au commerce – reste un argument extrêmement efficace.

Le troisième fil relie paradoxalement la première ligne à la deuxième. Son prélude se trouve également dans l’accord entre le souverain orthodoxe de la « Troisième Rome », pour lequel se prenait Ivan le Terrible, et Elisabeth, reine de l’Europe protestante. Ils étaient unis par une lutte commune contre un ennemi commun : la papauté, l’Église catholique, dont le principal soutien en Europe orientale était la République polono-lituano-ukrainienne (que Cromwell appellera au XVIIe siècle « la corne sur le front de la bête papale »).

La modernisation spécifique menée par le tsar Pierre Ier à l’aube du 18e siècle a fourni une nouvelle base à cette connexion Russie-Occident. Pierre et ses successeurs au XVIIe siècle (y compris Catherine II) ont souligné que la Russie allait s’européaniser, mais à une condition : elle devait entrer « physiquement » au centre de l’Europe, avoir un contact direct avec elle – c’est-à-dire une frontière commune avec l’Ouest, qui ne commence (dans la perception européenne également) qu’avec l’Allemagne. L’Occident doit accepter l’expansion de la Russie dans cette région, car c’est ainsi que la Russie « se rapproche de l’Europe ». Notez que Pierre décide de se modeler sur l’Europe du Nord (Hollande, Prusse, Angleterre), pour s’aligner sur l’Europe protestante contre le Sud, c’est-à-dire le monde latin et catholique. C’est une ligne très caractéristique.

La Russie a choisi l’Europe du Nord, protestante, comme modèle, poursuivant dans une certaine mesure l’ancienne orientation anticatholique de la « Troisième Rome ». Ce singulier mélange des trois lignes fait que la Russie impériale qui entre en République de Pologne par les armes à la fin du XVIIIe siècle, devient une élève modèle pour les représentants de l’opinion de l’ « Occident éclairé ».

La phobie anticatholique de la partie la plus influente des salons des Lumières, Voltaire en tête, considère, comme Cromwell au XVIIe siècle, la République de Pologne comme un agent dangereux de l’ « infamie » catholique (c’est ainsi que Voltaire désigne la papauté), qu’il faut détruire. En détruisant la République de Pologne, la Russie impériale accomplit un travail des lumières et du progrès, une sorte de « décatolisation » (c’est la première incarnation de l’idéologie de la « dénazification » que Poutine invoque aujourd’hui dans son expansion en Ukraine).

C’est ainsi qu’elle était présentée par des agents à la solde de Catherine II tels que Diderot, Voltaire et le baron Grimm. C’est par leur intermédiaire que Catherine a fait valoir que la Russie devait agir en tant que gardienne des Lumières en Europe de l’Est, et la République polonaise était alors, bien sûr, présentée comme un « trou noir » sur la carte des Lumières, à qui Moscou devait enseigner l’ordre et la modernité à coup de baïonnettes. Bien entendu, cela n’avait rien à voir avec la réalité ; il s’agissait d’une création de propagande utilisant les roubles de la tsarine Catherine II, élaborée par des propagandistes zélés en Europe occidentale, qui répétaient la même thèse de diverses manières : toute l’Europe de l’Est devait être placée sous le patronage de la Russie modernisatrice et anticatholique, pour que le progrès – selon les modèles promus depuis le salon de Paris – règnent  sur tout le continent.

Le même schéma se répétera au XXe siècle, lorsque le salon progressiste de Paris (Jean-Paul Sartre) ou les gauchistes de tout l’Occident répéteront qu’il faut rendre l’Europe de l’Est à l’Armée rouge progressiste, même si cela entraîne quelques « petits crimes » – car c’est le prix du progrès, qui est à nouveau représenté par la Russie (cette fois soviétique, stalinienne) …

– L’histoire montre que, quel que soit le régime au pouvoir en Russie, l’attitude de Moscou envers la Pologne n’a pas changé. S’il y a un changement de pouvoir en Russie, si, par exemple, la guerre en Ukraine entraîne une crise économique d’une telle ampleur qu’elle balaie Poutine de la scène politique, un changement d’attitude de Moscou vis-à-vis de Varsovie pourrait-il enfin avoir lieu ?

– Parmi les représentants de l’élite politique et intellectuelle, bien qu’ils ne soient peu nombreux, on trouve néanmoins des Russes comme Mikhaïl Khodorkovski, qui a purgé 10 ans de prison pour avoir commis l’erreur de soutenir Poutine tout en essayant de rester indépendant, l’éminent réalisateur Alexandre Sokourov, auteur de merveilleux films utilisés par Poutine dans sa propagande d’ouverture de la Russie à l’Occident, ou l’éminent écrivain de la jeune génération, Sergueï Lebedev. Ils soulignent tous aujourd’hui que la Russie ne changera pas si on remplace Poutine par un autre dirigeant, même si ce devait être Navalny (et non un autre colonel du KGB) qui le remplace.

Navalny, d’ailleurs, représente dans son programme un impérialisme tout aussi agressif que celui de Poutine. La seule chose qui puisse changer la Russie, ou la sauver d’elle-même, serait d’éliminer sa capacité de ré-impérialisation. Et cela ne peut se faire qu’en réduisant les capacités de la Russie à élargir son territoire.

– Comment et par qui cela pourrait-il être fait ?

– Évidemment, cela ne peut se faire que par l’Occident, se rangeant fermement du côté de l’Ukraine, qui viendrait de mettre un barrage à la re-imperialisation de l’espace post-soviétique. C’est aux Occidentaux d’empêcher la Russie d’être efficace dans sa reconquête impériale – car elle l’a, jusqu’à présent, toujours été ! Et c’est grâce à l’Occident, qui n’a fait aucun obstacle lorsque la Russie est entrée dans le Donbass et en Crimée en 2014. Il n’y a eu « aucun problème », que ce soit de la part de l’Allemagne ou de la France.

Vladimir Poutine a lui-même annoncé la guerre avec l’Occident en février 2007, lors de la conférence de Munich, en le déclarant ouvertement. L’année suivante, il a envoyé ses chars dans la capitale d’un pays souverain, à savoir la Géorgie et lui a arraché une grande partie de son territoire. Il n’y a eu aucune répercussion à l’époque. Seul Lech Kaczyński a crié qu’il fallait faire quelque chose, ainsi que plusieurs présidents de notre partie de l’Europe. L’Europe occidentale n’était pas intéressée par d’éventuelles sanctions, qui, à l’époque, auraient déjà pu arrêter la Russie et montrer aux Russes que leur « grand chef » n’était pas si efficace. Mais il l’a été jusqu’en 2022 : grâce à l’Occident.

La Russie sera arrêtée dans ce projet néo-impérialiste lorsque le point le plus important de la doctrine dite de Giedroyc aura été réalisé. Elle est généralement réduite à une alliance polonaise avec l’Ukraine, la Lituanie et la Biélorussie. L’essence de cette idée, cependant, est de consolider l’axe géopolitique Varsovie-Kiev et la souveraineté ukrainienne au point où l’Ukraine ne soit plus jamais obligée de capituler devant la Russie, et par conséquent – et c’est l’essentiel – que la Russie, définitivement bloquée dans son potentiel de ré-impérialisation, accepte le fait qu’elle n’est plus un empire et ne le sera plus jamais. C’est la Russie dont rêvent Khodorkovsky, Sokurov, Lebedev ou Kasparov, qui constituent l’élite potentielle d’une autre Russie. Cependant, pour que cette Russie-là ait une chance de l’emporter dans son propre pays, elle a besoin d’une position cohérente de l’Occident, qui ne cautionnerait aucune Russie impériale, quelle qu’elle soit.

– Autant dans le cas de la Biélorussie, l’Occident a le courage de pousser le président Loukachenko hors de la politique internationale, est-ce faisable à l’égard de Vladimir Poutine, et est-ce que l’Occident le veut?

– Je pense qu’à quelques exceptions près, comme le président Macron, cohérent dans sa position extrême pro-russe et même pro-Poutine, la plupart des dirigeants occidentaux préféreraient ne plus avoir à parler à Poutine. Le danger que je vois dans la politique occidentale n’est pas une position pro-Poutine ou l’acceptation de Poutine comme un partenaire normal. Cette limite a clairement été franchie et, hormis les élites françaises les plus inféodées à la Russie, Washington a clairement montré qu’elle ne veut pas parler à Poutine. Si on traite le dirigeant d’un pays d’assassin, il n’est pas facile de revenir à la table des négociations. L’Allemagne, elle aussi, a clairement révu sa politique.

Le danger qui nous menace est une perspective dans laquelle Poutine serait remplacé par quelqu’un d’autre, comme un colonel du KGB, Navalny, et qui dirait : « Maintenant, on revient au business as usual, parce le méchant Poutine n’est plus là ». Le problème est que l’Occident doit reconnaître que ce n’est pas Poutine qui est le problème. Poutine est en train de réaliser les rêves et les aspirations de la plupart de l’élite russe actuelle. Ce qu’il faut arrêter, c’est l’impérialisme russe, profondément ancré dans son histoire, dans sa culture aussi, pour faire de ce pays un partenaire sûr pour ses voisins occidentaux. Il est donc nécessaire de mettre fin aux espoirs fatalement faux de l’Occident selon lesquels seul Poutine est mauvais et que la Russie, même la Russie impériale, est bonne.

Ces espoirs sont mis en évidence, ne serait-ce que par les propos du pape François, lorsqu’il a déclaré que les garçons russes qui vont là-bas pour violer et tuer sont les plus importants – après tout, ce sont eux que le pape a mentionnés en premier lieu – et non les ukrainiennes et les ukrainiens qui sont violés et tués. Tout pour ne pas offusquer la « formidable » Moscou, qui pourrait éventuellement se convertir.

Cet aspect mercantile est, bien sûr, encore plus fort aujourd’hui. À la simple pensée de « quand aurons-nous du gaz bon marché de Russie », les commissaires les plus influents de l’Union européenne piaffent d’impatience de revenir au projet de l’Europe verte, qui est, après tout, basée sur le gaz russe justement. Sans le gaz russe bon marché, le commissaire Timmermans ne réalisera rien de son projet idéologique « Fit for 55 ». L’élite européenne rêve d’un retour à des relations « normales » avec la Russie dès que possible, pour peu que nous puissions cacher, écarter Poutine et la Russie continuerait à être notre partenaire le plus important…

Il convient de noter un troisième aspect qui est constamment présent dans le récit occidental : « La Russie est importante, elle a créé une si merveilleuse culture », elle n’est pas « minuscule et primitive » comme la Biélorussie ou l’Ukraine – comme on a coutume de dire avec mépris en parlant des pays de notre région. L’impérialisme russe utilise l’argument d’une culture russe qui s’européanise et qui vaut « cent fois plus » que tous les pays situés entre la Russie et l’Allemagne. Une telle suggestion est très ancrée dans la mentalité des élites occidentales.

Il est intéressant de citer ici l’article choquant accompagnant l’admission de la Pologne, de la République tchèque, de la Hongrie et de la Slovaquie dans l’Union européenne, écrit par l’éminent intellectuel américain Perry Anderson et publié dans le Sunday Times Magazine, où cet intellectuel s’indigne de la « terrible erreur » que constitue l’admission de ces pays dans l’Union, car selon lui, leur contribution culturelle est nulle comparée à celle de la Russie. Il est évident que cet homme ne connaît rien à la culture de la Pologne, de la République tchèque ou de la Hongrie. Je ne sais pas s’il a entendu du Chopin, du Bartok ou du Dvořák, s’il a entendu parler de Copernic, Conrad ou Miłosz…

Bien sûr, je suis quelque peu ironique, mais le texte d’Anderson montre l’attitude typique des élites occidentales : «  Comment ça? La Russie c’est le pays de Tchaïkovski, Dostoïevski, Tchekhov. Nous devons aimer un tel pays et le réapprivoiser. Et nous n’avons pas besoin de ces petits pays, comme la Biélorussie, l’Ukraine ou la Pologne ». Nous devons lutter contre cette mentalité que la culture impériale russe a jusqu’à présent greffé avec succès à l’élite occidentale, ce qu’exprime parfaitement, par exemple, le terrible poème de Iosif Brodsky, grand poète et lauréat du prix Nobel de littérature, qui a salué la restauration de l’indépendance ukrainienne par un poème plein de mépris et de haine à l’égard de l’Ukraine, considérée comme une simple tribu barbare. Ce poète russe subtil et libéral, adulé par l’Occident, affirme qu’à l’Est de l’Europe, il n’y a que la grande culture russe – tout le reste n’est que barbarie éclairée par la Russie – Tchekhov, Dostoïevski, Tolstoï, Tchaïkovski (qui descendait d’ailleurs de cosaques ukrainiens nommés Tchaïka). Et l’Occident le gobe. Aujourd’hui, cependant, il est difficile de ne pas remarquer que les Ukrainiens ne sont pas des Russes, qu’ils ne se sont pas accommodés d’une situation dans laquelle il n’y a pas de nation ukrainienne ni de culture ukrainienne.

Je pense que retrouver un sentiment de subjectivité par nos pays, montrer que nous avons quelque chose à dire dans notre propre langue et que nous sommes une partie de l’Europe au même titre que cette Russie idéalisée – c’est notre mission fondamentale en ce moment, pour surmonter le mythe de la Russie en tant qu’unique partenaire important pour l’Europe à l’est de l’Allemagne.

– La Pologne peut-elle toutefois aménager ses relations avec la Russie de manière amicale ?

– Avec une Russie non impériale, oui. La Pologne peut établir des relations amicales avec une Russie qui comprend qu’il n’y a pas de retour possible à Kiev, à Kharkiv ou à la Crimée. Le conflit d’intérêts entre la Russie impériale et la Pologne est en revanche, inévitable, fondamental et insupportable. Il ne peut être résolu avec une Russie impériale que d’une seule manière : en se livrant à elle, les deux bras en l’air et en disant : « Venez et gouvernez-nous ». Ensuite, la Russie impériale « redeviendra amie » avec la Pologne, comme c’était le cas sous le régime soviétique.

Si nous n’acceptons pas notre statut de périphérie occidentale du grand empire russe, nous n’aurons jamais de bonnes relations avec la Russie impériale. La seule alternative est que la Russie cesse d’être un pays impérial. Et c’est la bonne alternative que nous devons viser.–

En ce qui concerne l’attitude de l’Europe face à ces concessions, il convient de rappeler la vision de Lord Curzon sur la frontière de la Russie soviétique, exposée pendant la guerre polono-soviétique : accepter une frontière polonaise très réduite et mettre fin à cette guerre le plus rapidement possible. La même chose est dite dans le contexte de la guerre en Ukraine : s’il y a une paix après cette guerre, elle impliquera que l’Occident force l’Ukraine à accepter l’annexion à la Russie des terres qu’elle a occupées jusqu’à présent…

– C’est un raisonnement criminel en termes de politique d’apaisement. Je l’ai décrit en détail dans mon livre Pierwsza zdrada zachodu [La première trahison de l’Occident] en utilisant l’exemple que vous avez cité, à savoir celui de la ligne Curzon. Lord Curzon n’avait en fait rien à voir avec cela. Elle a été dessinée par le Premier ministre britannique Lloyd George en 1920, alors que l’armée bolchevique approchait de Varsovie. Lloyd George voulait jeter l’ensemble de la Pologne, et non la ligne susmentionnée, en pâture aux bolcheviks, à condition qu’ils s’arrêtent à la frontière allemande. Telle était l’essence de l’offre faite par le Premier ministre britannique à Lénine et à Staline à l’époque. Heureusement, nous avons pu nous défendre nous-mêmes de cette vision. Il s’agissait toutefois du premier exemple de politique d’apaisement, c’est-à-dire de concession envers un régime criminel et totalitaire, fondé sur l’expansion et la conquête impériale, concession faite par les puissances occidentales aux dépens de pays plus petits qui ont été livrés à l’impérialisme agressif, partant du principe que « la Russie impériale sera rassasiée par ces lambeaux ».

De même, on a cru plus tard que l’on arriverait à calmer le Troisième Reich impérial d’Adolf Hitler avec de telles « lambeaux », en lui donnant la Tchécoslovaquie, l’Autriche, la Rhénanie, dans l’espoir que les ayant avalés elle serait rassasiée. Il semblait que la niaiserie  de cette politique avait été exposée une fois pour toutes par la Seconde Guerre mondiale. Il est impossible de rassasier un appétit impérial et la Russie ne se contentera pas de Lougansk, Donetsk et de la Crimée, elle ne se contentera pas de l’Ukraine lorsqu’elle l’avalera à l’étape suivante – si on continue à lui faire des concessions. Elle ne se contentera pas non plus de la Pologne ou de l’ensemble de l’ancien camp soviétique. Elle ne sera satisfaite que lorsqu’elle aura assujetti l’ensemble de l’Europe. Tant que les élites de Paris et de Berlin ne le comprendront pas, elles continueront à céder à la tentation de la politique d’apaisement, c’est-à-dire à vendre leurs petits voisins à l’impérialisme russe agressif.

– Józef Mackiewicz a tenté d’attirer l’attention du monde sur la menace que représentait la Russie communiste. La Pologne dispose-t-elle d’outils nécessaires et peut-elle d’une manière ou d’une autre convaincre le monde de tout ce que vous avez mentionné, à savoir qu’il ne s’agit pas de Poutine, mais de la Russie ?

– Faisons une correction. À mon avis, Józef Mackiewicz avait fondamentalement tort, car il croyait que le communisme était la seule source du problème, et que la Russie était d’une innocence « immaculée », que dans la tradition russe il n’y avait jamais eu de danger pour ses voisins. Cette défense passionnée de la tradition russe, qui est en totale contradiction avec la réalité historique, est aujourd’hui falsifiée. Vladimir Poutine ne représente pas le communisme, il représente la Russie, il le souligne à chaque instant – et avec ce message, il touche des millions de Russes qui le soutiennent. Vladimir Poutine se réfère avant tout aux traditions de l’empire russe, aux traditions de Catherine II, d’Ivan le Terrible ou du maréchal Alexandre Souvorov. Il fait référence à Staline comme le créateur du plus grand empire r u s s e.

Je pense que c’est Poutine lui-même qui aide le plus à convaincre que c’est ça la réalité, que c’est le problème auquel nous sommes confrontés aujourd’hui. Ce que la Russie fait en 2022, c’est la brutalité de la politique russe démontrée en ce moment en Ukraine. Elle permet de révéler dans cette brutalité tous les éléments de la profonde tradition de l’impérialisme russe, des siècles avant le régime communiste criminel à l’extrême qui y a été installé en 1917. C’est ce qui permet d’affaiblir la propagande pro-russe qui était jusqu’à présent si forte à Paris, Berlin et dans d’autres capitales d’Europe occidentale. Après tout, comment justifier les viols collectifs de femmes, la déportation massive de civils dans les fins fonds de l’empire russe ou l’enlèvement d’enfants ? Ce sont pourtant les méthodes qu’Ivan le Terrible a utilisées lorsqu’il a conquis Kazan, Astrakhan et Novgorod, et celles que Catherine II a utilisées lorsqu’elle a déplacé des peuples entiers (par exemple, les Kalmouks après le soulèvement de Pougatchev ou les Tatars de Crimée après l’occupation de la Crimée), ce sont les mêmes méthodes utilisées contre la population polonaise après les partages de la République de Pologne.

.Montrer maintenant à la télévision mondiale l’ampleur de cette brutalité de la politique russe est le meilleur outil pour nous rappeler la vérité historique, que l’Occident n’a pas voulu prendre en compte, en disant toujours : « Ce n’est que de la russophobie polonaise ». Eh bien, maintenant vous voyez ce que c’est que la Russie impériale. Ces viols ne sont-ils que notre invention, notre fantasme sanglant, ce que les troupes de Poutine font en Ukraine en ce moment ? Non. C’est la réalité. Elle peut être comprise à travers l’histoire, mais elle ne doit pas être estompée au nom d’une idéologie ou d’intérêts quelconques.

Propos recueillis par Mikołaj Czyż

05/06/2022