Kornel MORAWIECKI: Qu'avons-nous fait de notre liberté ?

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Qu'avons-nous fait de notre liberté ?

Kornel MORAWIECKI

Docteur en physique, il était chercheur à l'Institut de Physique de l'Université de Wroclaw, puis à l'Institut de Mathématiques de la Polytechnique de Wroclaw. Engagé dans la révolte des étudiants de 1968 et militant de l'opposition anti-communiste dans les années 1970 et 1980, il fut délégué au premier congrès national de la « Solidarité. » Fondateur et président de la « Solidarité Combattante », emprisonné à la fin des années 1980, il s’opposait aux accords de la « Table Ronde. » Décoré de la Croix du Officier de l'Ordre de la Renaissance de la Pologne à Londres en 1988. Député de la VIIIe législature (en cours) et Président d’Honneur de la Diète.

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Pourquoi avons-nous besoin de la liberté ? Pour l’expérimenter, pour l’élargir et l’approfondir 

.Nous, les Polonais, comment avons-nous utilisé cet attribut fondamental de la liberté qui est l’indépendance, au cours des cent ans qui se sont écoulés de la récupération de ce trésor ? Dans une réalité cruelle, dans un péril existentiel, dans l’asservissement prolongé, nous nous sommes débrouillés exceptionnellement bien comme une importante nation européenne.

Le « Miracle de la Vistule »

La Pologne, absente des cartes de l’Europe pendant cent vingt-trois ans, sans encore les frontières fixes, ravagée par la Grande Guerre, a fait face à l’invasion de la Russie soviétique. En 1920, grâce à la vaillance du peuple et le génie audacieux des commandants, elle a vaincu l’agresseur puissant. Nous avons défendu non seulement nous-mêmes, mais nous avons sauvé de la catastrophe au moins la moitié de l’Europe.

Sans illusions

Dans l’entre-deux-guerres, pris en tenailles par les régimes totalitaires de l’Allemagne nazie et l’Union soviétique, nous n’avons pas succombé aux illusions du fascisme ni du communisme. En Septembre 1939, nous ne nous sommes pas alliés avec Berlin contre Moscou ni avec Moscou contre Berlin. Face à l’invasion perfide à l’ouest comme à l’est, la débâcle était inéluctable. Mais la violence que les « surhommes nazis » ont déchainée contre nous devait se dégénérer en Seconde Guerre mondiale laquelle s’est terminée par la capitulation de l’Allemagne nazie.

Hécatombe

En termes de pourcentage, la Pologne a subi les plus grosses pertes humaines de tous les pays du monde. Un sur cinq résidents de la Pologne d’avant la guerre a trouvé la mort. Chaque jour de cette guerre qui a duré six ans une moyenne de 3 000 citoyens de la Deuxième République furent tués. Suite à la capitulation de l’Insurrection de Varsovie en 1944, les nazis, déjà en retraite sur tous les fronts, rasaient systématiquement notre capitale. Ils faisaient sauter soit brûlaient maison après maison, quartier après quartier. L’Archive des Actes Polonais ne fut pas pris en charge ni même pillé, mais réduit en cendres.

Nous ne sommes pas parvenus à sauver les Juifs polonais qui vivaient parmi nous et avec nous sur la même terre depuis des siècles. Les nazis fusillaient toute la famille, parfois même village, de celui qui cacher les Juifs. Avec 3,5 millions de Juifs qui vivaient en Pologne avant la guerre, nous n’avons réussi à en sauver que quelques dizaines de milliers. Pas assez pour faire subsister le yiddish qui est aujourd’hui une langue morte.

Amère victoire

Nous avons survécu en tant que nation. Au cours des deux premières années de la guerre, les nazis et les Soviétiques, en accord tacite, assassinaient nos élites. Après l’invasion nazie de l’Union soviétique et donc de nos confins orientaux, les Polonais étaient victime de la campagne massive d’extermination par les Allemands, mais aussi par les fascistes ukrainiens de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA). De la même façon, bien qu’à une moindre échelle, les nationalistes lithuaniens de l’Union des Tireurs de Lituanie qui collaboraient avec les nazis sévissaient dans la région de Vilnius.

Or, en mai 1945, lorsque Berlin fut pris par l’Armée rouge, forte alors de 900 000 hommes dont chaque cinquième était Polonais, seuls deux drapeaux ont flotté sur la porte de Brandebourg : rouge – soviétique, et blanc et rouge – polonais.

Après la guerre, les victorieux nous ont pris Lviv, Grodno et Vilnius, et nous ont donné, par la grâce de Staline, Wroclaw, Szczecin et Olsztyn. Pour nous pérenniser notre antagonisme avec l’Allemagne et nous rendre dépendant de l’aide extérieure.

Ceux d’entre nous qui n’ont pas cessé de revendiquer la souveraineté au combat, les Soldats Vaillants, furent chassés comme des chiens enragés, tourmentés et abattus d’une balle dans le dos de la tête. Cependant, de tous les pays du bloc soviétique, la Pologne asservie restait la « baraque la plus gaie du camp. »

Fructification

C’est par un travail acharné que le peuple rebâtissait son pays. En même temps, il s’est vu engendrer et élever de nouvelles générations. Et il se révoltait : 1956, 1968, 1970, 1976, jusqu’à produire, en 1980, un beau fruit de la « Solidarité. » Nous avons semé les graines de liberté dans l’esprit des hommes ordinaires et de ceux exerçant le pouvoir dans les pays de la démocratie dite populaire. En décembre 1981, nous fûmes perfidement attaqués par les traîtres et notre propre armée. La « Solidarité », dont des milliers de militants furent arrêtés, est passée à la clandestinité. Là, sous le régime de la loi martiale et ensuite tout au long de la décennie, la résistance nationale persistait, l’effort d’organisation souterraine continuait en inspirant le courage et l’espoir. La reconnaissance générale de la démarche, la persistance et la persévérance ont conduit à l’érosion du système. La « Glasnost » et la « Perestroïka » en URSS, et la « Table Ronde » en Pologne, représentaient les tentatives de sauvetage de la crédibilité et de l’efficacité du « socialisme réel. » Heureusement, ces tentatives pour réformer le système, pour partager le pouvoir et la responsabilité se sont révélées inefficaces, notre amour de la liberté y aidant.

En faisant rayonner cet amour sur notre environnement, nous, les Polonais, avons largement concouru à  la libération des nations communistes d’Europe centrale et orientale. Nous avons aussi le mérite d’avoir contribué à l’élargissement de l’Union européenne et à la décomposition de l’Union soviétique de laquelle sont nés des Etats indépendants : la Lituanie, l’Ukraine, la Russie, Géorgie, Kazakhstan, etc. L’effondrement de l’Union soviétique a permis d’écarter la menace d’une confrontation nucléaire entre deux superpuissances hostiles : l’URSS et les Etats-Unis.

Faiblesse

La seule chose que nous avons ratée est la solidarité. Nous nous sommes laissés emporter par les concepts vulgaires de capitalisme prédateur et d’égoïsme social. Nous nous sommes affaiblis spirituellement. Nous avons consenti au plan de Balcerowicz, à la vente du patrimoine que nos pères créaient à la sueur de leurs fronts après la guerre. Suivant notre exemple malfamé, d’autres pays de la région ont connu la pareille rapine.

Temps de réflexion

Maintenant, 25 ans après, nous sommes ramenés à la raison. Le nouveau gouvernement polonais, instauré par une petite majorité parlementaire, est en conflit avec les juristes, les médias, avec tout le milieu de bénéficiaires de la transition issue de la « Table Ronde » qui l’accusent d’agir en violation de la démocratie. Pas moins virulente est la critique venant de l’étranger. Car ils veulent tous « que ce soit comme avant », comme l’a habilement énoncé la cinéaste Agnieszka Holland lors d’une manifestation du KOD (Comité de Défense de la Démocratie).

Mais la plupart des Polonais attendent une amélioration, un changement. Et ce changement est en train de se produire. Un total de plus de 40 milliards de zlotys fut inscrit dans le budget de 2017 afin de répondre aux besoins sociaux des Polonais, tels que le soutien aux familles dans le cadre du projet 500 +, l’abaissement de l’âge de la retraite, les médicaments gratuits pour les personnes âgées, etc.

Allons-nous réussir à reconstruire la solidarité sociale ? Les consommateurs, les bénéficiaires de l’aide publique vont-ils se préoccuper du bien-être général ? Comment faire pour les y encourager ? Que faire pour que les gens veuillent vouloir ? C’est non seulement nous, mais toute la grande civilisation occidentale, dont la Pologne fait partie, qui se trouve aujourd’hui confrontée à ces questions.

.Jusqu’à présent, nous, les Polonais, avons essentiellement fait bon usage de notre liberté. Tant pour nous que pour les autres. Sans dévier de la voie de la liberté, il s’agit maintenant de l’associer à celle de la solidarité.

Kornel Morawiecki

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