La vérité sur les victimes du totalitarisme comme valeur pour la civilisation européenne contemporaine
Commémorer les victimes des systèmes totalitaires n’est pas seulement un acte de justice envers elles, mais aussi une manière de lutter pour l’âme de l’Europe. Car l’Europe ne saurait exister (en tant que communauté) sans le souvenir des victimes – soutient MAREK MUTOR
.Pour commencer, j’aimerais partager mes réflexions sur les commémorations de l’anniversaire de la Lettre des évêques polonais aux évêques allemands. Il y a dix ans, parmi nous il y avait encore beaucoup de gens qui n’y sont plus aujourd’hui. Je tiens à mentionner, entre autres, le père Jan Krucina, proche collaborateur de Mgr Bolesław Kominek, à qui nous devons de précieux indices qui nous ont permis par la suite d’acquérir des connaissances fiables et d’accéder à de nombreux documents pertinents. Je tiens également à souligner combien les commémorations actuelles sont pour moi réconfortantes. Je pense que nous pouvons affirmer avec fierté qu’ici, à Wrocław, nous sommes en train de gagner la bataille de la mémoire. C’est incroyable. Et nous y parvenons, même si cela est toujours un nouveau défi.
Lorsque Wojciech Kucharski et moi parcourions la Pologne en 2009 en vue de vulgariser ce sujet, peu de gens venaient à nos conférences. Aujourd’hui, la réception est sans précédent. Je pense que cela tient aussi à l’accroissement considérable de nos connaissances. Grâce au soutien de nombreuses personnes, nous avons pu créer un environnement de chercheurs et faire de nombreuses découvertes. Pour ne citer qu’un exemple : en 2009, nous ne faisions que supposer que Mgr Kominek était l’auteur du Message. Aujourd’hui, nous en avons la certitude. C’est grâce à Wojciech et à toute l’équipe qui y a travaillé que nous l’avons appris. J’ai donc le sentiment d’une immense gratitude et d’une grande satisfaction.
Le sujet de ma présentation est celui des activités de la Plateforme de la mémoire et de la conscience européenne, que j’ai l’honneur de présider. Cette organisation non gouvernementale, déjà présente dans 23 pays, rassemble des institutions mémorielles, non seulement des États membres de l’UE. Notre priorité est de promouvoir des actions visant à commémorer les victimes des régimes totalitaires en Europe, mais nous œuvrons également à obtenir justice pour les auteurs des crimes. Malheureusement, dans bien des cas, cela se fait de plus en plus difficile avec le temps.
Notre objectif stratégique pour les années à venir est d’ériger à Bruxelles un lieu de mémoire paneuropéen dédié aux victimes des régimes totalitaires, doté d’un centre de documentation. Nous présentons ce projet dans toute l’Europe : au Bundestag, à plusieurs reprises au Parlement européen, aux parlements tchèque et lituanien, et lors de nombreuses conférences internationales. Je suis honoré de le présenter également ici à Wrocław.
Notre rencontre lors des célébrations anniversaires de la Lettre des évêques est un signe particulier – un signe pour l’Europe. La Lettre, après tout, ne manque pas de références à l’histoire et au destin tragiques des victimes du système totalitaire, des citoyens polonais tombés sous le joug du nazisme allemand. Permettez-moi de citer brièvement un passage : « Notre pauvre pays sombra dans une sombre et sinistre nuit, telle que depuis des générations nous n’en avions pas connue. Nous étions réduits à l’impuissance. (…) Notre terre fut parsemée de camps de concentration, dans lesquels les cheminées des fours crématoires fumaient jour et nuit. Plus de 6 millions de citoyens polonais, en majorité d’origine juive, ont payé de leur vie ce temps de l’occupation. L’intelligentzia polonaise fut purement et simplement balayée.» Cette impuissance et cette vulnérabilité sont précisément la condition de l’homme tombé sous le joug d’un régime totalitaire.
La Lettre évoque l’expérience polonaise, mais elle n’est pas exclusivement polonaise. Il suffit de considérer l’Europe du siècle précédent : deux guerres, la mainmise de régimes totalitaires – une expérience partagée par de nombreuses nations. Le nazisme allemand et le communisme soviétique ont profondément marqué le continent, infligeant des souffrances à des millions de personnes, et les divergences idéologiques entre ces deux systèmes ne les ont pas empêchés de nouer une coopération qui a déclenché la Seconde Guerre mondiale.
Cela nous permet de dire que presque chaque famille en Europe a subi les effets de l’action des systèmes totalitaires ou de leurs variantes atténuées mais toujours autoritaires. Les Européens ont connu la Seconde Guerre mondiale, les guerres civiles (comme en Espagne), le nazisme, le communisme, le fascisme italien et les conséquences d’idéologies pseudo-scientifiques telles que l’eugénisme (le Troisième Reich, mais aussi, par exemple, la Suède). Il s’agit là de nombreux crimes contre l’humanité, crimes qui, en droit international, ne sont pas prescriptibles.
Des gens étaient tués partout. Et c’est ce qui est le plus caractéristique des totalitarismes : des gens étaient tués du seul fait de leur appartenance nationale, religieuse ou sociale, ou parce qu’ils se trouvaient au mauvais endroit. Les nations d’Europe ont subi des années, parfois des générations, d’esclavage. L’universalité de cette expérience, particulièrement en Europe centrale et orientale, en fait l’un des fondements de la mémoire européenne. Commémorer les victimes des systèmes totalitaires n’est pas seulement un acte de justice envers elles, mais aussi une manière de lutter pour l’âme de l’Europe. Car l’Europe ne saurait exister (en tant que communauté) sans le souvenir des victimes.
Cette conviction a été au cœur du projet que je souhaite vous présenter. Pourquoi un lieu de mémoire, et pourquoi à Bruxelles ? D’abord, nous le devons aux victimes. Puis, Bruxelles est perçue comme le cœur politique et institutionnel de l’Europe. C’est pourquoi nous pensons qu’un lieu de mémoire doit y être établi. Enfin, c’est une question d’identité européenne.
Nous avons également besoin de cette mémoire pour d’autres raisons, plus actuelles : renforcer la résilience des sociétés européennes, les sensibiliser aux droits de l’homme et les immuniser contre les tendances antidémocratiques. Une autre raison est la guerre en cours – bien que menée hors de l’UE – déclenchée par la Russie contre l’Ukraine, ancrée dans une idéologie totalitaire. En simplifiant, on pourrait dire que si le communisme soviétique avait été tenu responsable de ses actes au niveau international, il aurait été plus difficile de déclencher cette guerre et, surtout, de faire affaire avec un officier du KGB à la tête de l’État. Le système nazi a été formellement jugé à Nuremberg ; le système communiste n’a pas connu un tel sort.
Le projet que je présente est une réponse à la résolution sur la conscience européenne et le totalitarisme, par laquelle le Parlement européen a appelé à la création d’une Plateforme de la mémoire et de la conscience européenne ainsi qu’à la construction d’un mémorial ou d’un centre de documentation dédié aux victimes de tous les systèmes totalitaires. La Plateforme a été créée en 2011. En 2017, ont débuté les efforts pour la création d’un lieu de mémoire et un concours international a été lancé. Le jury était composé de Norman Foster et de personnalités reconnues du monde de l’architecture, ainsi que d’historiens et de représentants de la Plateforme. Le projet gagnant était celui de l’architecte londonien Tszwai So, d’origine chinoise, qui a fui la Chine avec sa famille lorsqu’il était enfant et a lié son éducation et sa carrière au Royaume-Uni. En 2019, une autre résolution du Parlement européen a été adoptée sur l’importance de la mémoire européenne pour l’avenir de l’Europe. Cette résolution mentionnait également notre projet et soulignait la nécessité de son soutien par les États membres et la Commission. À ce jour, ce soutien ne s’est pas concrétisé, malgré l’appui du gouvernement tchèque et nos espoirs quant à la présidence lituanienne de 2027. Ces dernières semaines ont démontré que les Lituaniens prennent cette question très au sérieux et envisagent de l’inscrire à l’ordre du jour de leur présidence. Le sujet a été abordé au niveau du président lituanien, qui encourage les autres pays à se joindre à cette initiative. Il s’agit d’une immense opportunité pour ce projet, mais aussi d’une preuve de la vision européenne des élites lituaniennes, qui comprennent l’importance de telles initiatives face aux menaces hybrides émanant de la Fédération de Russie.
Le concept de lieu de mémoire repose sur l’idée d’un « messager » ou d’un « ange » imaginaire. De quelqu’un qui est apparu au cœur de Bruxelles pour y semer des messages du passé. Ces messages sont des lettres de victimes – de véritables lettres écrites au Goulag, dans les camps de concentration et les prisons. Ces lettres seront reproduites sur des dalles de béton et disposées dans l’espace de manière à paraître éparpillées sur la place, comme si elles tombaient du ciel. Ce ne sera pas une représentation figurative ; c’est pourquoi nous préférons parler de lieu de mémoire plutôt que de monument. L’emplacement envisagé se situe sur l’Esplanade de la Solidarité, juste à côté du Parlement européen. Nous avons déjà rassemblé des dizaines de milliers, voire des centaines de milliers, de ces lettres. Nous sélectionnerons avec soin celles qui seront exposées.
Il est intéressant de noter qu’une première sélection a révélé que si quelqu’un pouvait envoyer des lettres depuis son lieu de détention, il les adressait souvent à sa mère. Psychologiquement, cela se comprend aisément – la mère est celle qui donne la vie et est associée à la sécurité dans une situation dangereuse. Parmi les milliers de lettres reçues, nous en sélectionnerons environ sept cents, qui permettront de mettre en lumière la diversité des expériences, des nationalités, des langues et des situations vécues par les prisonniers. Ce choix est crucial, car le projet suscite de nombreux débats, et la possibilité de présenter des histoires variées contribuera sans aucun doute à apaiser les controverses. Il est également important de souligner que le projet est controversé à bien des égards, à commencer par la notion même de totalitarisme et sa compréhension dans différentes régions d’Europe. Pour certains de nos interlocuteurs, la reconnaissance du communisme comme système totalitaire pose problème. Notre position est claire : nous nous appuyons sur les définitions classiques et les travaux de chercheurs comme le professeur Stéphane Courtois. Dans notre partie de l’Europe, le communisme a pris un visage totalitaire et a coûté la vie à de nombreuses victimes.
Lors des débats que nous organisons, la question du caractère unique de la Shoah est également soulevée, étant donné qu’un lieu de mémoire présentera des expériences diverses du totalitarisme. Le caractère unique de la Shoah mérite d’être souligné, cela ne fait aucun doute. À mon avis, cela n’empêche pas d’inclure d’autres expériences de victimes de régimes totalitaires au sein d’un même lieu de mémoire.
L’idée de marcher sur des lettres soulève parfois une résistance. Ces lettres sont souvent les derniers vestiges des victimes. C’est controversé, mais symboliquement – et parfois concrètement –, nous marchons constamment sur les lieux où d’autres ont vécu et sont morts. Nombreux seront ceux qui passeront sans y prêter attention, mais un jour, eux aussi s’arrêteront pour lire et réfléchir.
Un centre de documentation constituera également un élément clé du projet. Les lettres seront agrandies et « imprimées dans le béton », imitant ainsi le manuscrit original. Chacune sera accompagnée d’un code QR ou d’une autre solution technologique permettant aux visiteurs de passer à l’espace numérique : consulter les transcriptions dans toutes les langues, découvrir l’histoire de la personne et accéder à des documents d’archives et éducatives.
.Le projet fait l’objet de nombreux débats, mais le fond et le concept général bénéficient d’un soutien fort au Parlement européen, animé principalement par les Polonais et les Lituaniens, ainsi que par les Tchèques, mais pas exclusivement. L’un des plus fervents défenseurs du projet est Bernard Guetta, eurodéputé français qui a été correspondant du Monde en Pologne dans les années 1980. L’idée gagne du soutien : une lettre adressée aux autorités bruxelloises a déjà été signée par plus de 70 eurodéputés représentant la quasi-totalité des groupes parlementaires, à l’exception des extrêmes. Cela laisse espérer que le projet sera mis en œuvre. Je pense cette initiative peut être une façon d’apaiser les traumatismes du passé, mais aussi un outil renforçant la résilience des sociétés européennes face aux défis futurs.
Le texte est une transcription d’une conférence tenue lors d’un colloque organisé par la Faculté pontificale de théologie de Wrocław à l’occasion du 60e anniversaire de la Lettre des évêques polonais aux évêques allemands.




