Ołeksandra MATWIJCZUK: Chaîne d’impunité

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Ołeksandra MATWIJCZUK

Lauréate du prix Nobel de la paix 2022. Militante ukrainienne des droits de l'homme, œuvrant pour la réforme démocratique, présidente du Centre pour les libertés civiles.

Ryc. Fabien Clairefond

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L’armée russe élimine désormais des citoyens actifs : maires, journalistes, bénévoles, prêtres, artistes, enseignants. Comme avant à Katyn.

.Le massacre de Katyn n’était pas seulement un crime contre l’humanité. Il constituait surtout une tentative d’anéantissement d’une nation par l’annihilation de ses élites, de sa mémoire et de son identité. Témoins de la guerre menée aujourd’hui par la Russie contre l’Ukraine, nous constatons que même si l’époque et les circonstances ont changé, le mécanisme se perpétue. Il s’agit toujours de la même logique de violence, que les militants russes des droits de l’homme de l’organisation Memorial qualifient de « chaîne de guerres, chaîne de crimes, chaîne d’impunité ». Une logique qui ne dépend pas du moment de l’histoire.

Vladimir Poutine nie ouvertement l’existence de la nation ukrainienne. Selon lui, il n’y a ni culture ni langue ukrainiennes. Pourtant, depuis douze ans, nous documentons la façon dont ces déclarations sa traduisent par des actes dans les territoires ukrainiens occupés par les Russes. Leur armée élimine désormais des citoyens actifs : maires, journalistes, bénévoles, prêtres, artistes, enseignants ; interdit la langue ukrainienne ; détruit et pille le patrimoine culturel ; déporte des enfants au fond de la Russie pour les placer dans des camps de rééducation où on leur dit qu’ils ne sont pas ukrainiens, mais russes, qu’ils ont été abandonnés par leurs parents et qu’ils seront adoptés par des familles russes qui les élèveront « comme il faut ». C’est un mécanisme connu depuis de longues décennies, le même qui fut mis en œuvre à Katyn.

Tout comme pendant des décennies fut déformée la vérité sur Katyn, la Russie manipule aujourd’hui la réalité de la guerre. C’est pourquoi documenter les crimes en temps réel est si important. La façon dont les gens perçoivent le monde influence leurs décisions et leurs actions, et c’est pourquoi les régimes autoritaires s’attaquent toujours à la vérité. La Russie alloue des fonds considérables à la propagande : chaînes de télévision multilingues, usines à trolls, milliers de blogueurs adaptés à différents publics. Elle qualifie la guerre d’« opération militaire spéciale », présente le bombardement d’écoles et d’hôpitaux comme une « protection des personnes russophones » et l’enlèvement des enfants ukrainiens comme leur « sauvetage ».

La mémoire communicative dure trois générations. Puis, ne subsiste que ce qui est noté et nommé. Par conséquent, la documentation est le fondement de la vérité dans le futur. Katyn est devenu un symbole d’impunité et de silence. Et la justice différée devient elle-même une forme de violence. Car le mal impuni prospère. L’armée russe a commis des crimes en Tchétchénie, en Géorgie, en Syrie, au Mali, en Libye et dans bien d’autres endroits. Elle n’a jamais été punie pour cela. Et c’est pourquoi elle se croit tout permis. Ce cycle d’impunité doit être rompu – nous le devons à ceux qui ont déjà souffert, mais il est de notre devoir aussi d’éviter qu’une autre nation ne devienne la prochaine victime.

L’histoire du XXe siècle nous enseigne enfin que l’Europe a trop tardé à réagir face aux crimes totalitaires. Tandis que les criminels nazis ont comparu devant le tribunal de Nuremberg, le système soviétique – déportations, famine, collectivisation, repressions, destruction des identités nationales – ne fut jamais traduit en justice. C’est pourquoi, lorsque le monde dit « Plus jamais ça », la Russie répond : « Nous pouvons recommencer. »

Si nous voulons prévenir les guerres, nous devons enfin punir les États et les dirigeants qui les déclenchent. C’est ce que dicte le bon sens. Pourtant, dans toute l’histoire de l’humanité, nous n’avons qu’un seul précédent de condamnation du crime d’agression : Nuremberg. Nous continuons de percevoir le monde à travers ce prisme, comme si la justice ne pouvait advenir qu’après la chute du régime. Mais nous vivons dans un nouveau siècle, un nouveau monde. La justice ne peut dépendre de la manière et du moment où la guerre prendra fin. Nous ne pouvons plus attendre. L’approche mondiale des crimes contre la paix doit changer.

.Si Katyn est un avertissement qui nous vient du passé, l’Ukraine est bien plus qu’une tragédie du présent. C’est une épreuve, voire un tournant, pour les fondements moraux de l’ordre international. Un monde basé sur la Charte des Nations Unies et le droit international s’effondre sous nos yeux. Les tensions sont vives et les conflits se multiplient. Mais dans ces moments-là, les vrais leaders apparaissent et les gens ordinaires sont capables d’accomplir des choses extraordinaires. Et malgré tout cela, l’histoire de l’Ukraine est aussi une affirmation de la vie. Car lorsque la liberté est bafouée, elle se déchaîne avec une force inouïe. L’avenir est incertain, mais il n’est pas prédestiné. Nous avons encore la possibilité de lutter pour le monde que nous voulons pour nous et nos enfants.

Ołeksandra Matwijczuk

œuvre protégée par droit d'auteur. Toute diffusion doit être autorisée par l'éditeur 09/04/2026
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