
Ces mains qui redonnent vie à Wrocław
Dans les ateliers de menuiserie, de vitrail et d’horlogerie, on travaille à préserver la mémoire de Wrocław. Ce travail porte tantôt sur la porte d’un immeuble ancien, tantôt sur un fragment de verre coloré ou sur le mécanisme d’une horloge de famille. Du savoir-faire de l’artisan dépend la part du passé qui subsistera dans les objets dont les habitants se servent encore. C’est aussi ce qui rend Wrocław si singulière, écrit Michał KŁOSOWSKI
.On peut découvrir une ville à travers ses grands monuments, ses dates et ses noms illustres. On peut aussi, un peu comme dans le film Coup de foudre à Notting Hill, s’arrêter devant ses portes. Observer leur facture, les endroits où le bois s’est usé, les éléments qui ont gardé leur forme d’origine et ceux que l’on a remplacés au fil du temps. Un tel regard exige certes de la patience, mais il permet de discerner l’histoire là où l’on passe d’ordinaire sans rien voir. Car les portes portent la trace des usages quotidiens, des réparations et de l’évolution des goûts. Elles conservent aussi le savoir de celui qui, plusieurs décennies plus tôt, savait choisir un matériau, assembler les pièces et donner à l’ensemble ses justes proportions. Un peu comme un architecte qui relie entre elles les différentes parties d’une métropole, en traçant patiemment la trame de ses rues.
À Wrocław, cette mémoire inscrite dans les choses revêt une importance particulière. Le déplacement des frontières et les changements de population après la guerre ont interrompu la transmission de bien des récits familiaux attachés aux maisons, aux rues et aux objets. Les nouveaux habitants apportaient leur propre vécu et leurs souvenirs, tout en découvrant des choses qui avaient appartenu à d’autres. Le lien avec la ville s’est également noué à travers l’usage de ces objets, leur réparation et leur lente intégration au cadre de vie de chacun. Aujourd’hui, la responsabilité de ce patrimoine repose pour une large part sur des artisans dont on chercherait en vain les noms sur les façades des immeubles : menuisiers, maîtres verriers, horlogers et restaurateurs.
Au 31 de la rue Kiełbaśnicza, derrière la galerie Akant, se trouve l’atelier de restauration de meubles de Leszek Ukleja. Selon l’historique publié par l’entreprise, ses origines remontent à 1981. Son goût pour le bois, le modélisme, l’histoire de l’art et de l’architecture a donné naissance à une activité de restauration de meubles et de menuiseries. Celle-ci s’est étendue aux éléments en bois des pianos droits et des pianos à queue. Depuis 1989, Leszek Ukleja dispense également des cours de restauration. À la remise en état des objets s’est ainsi ajoutée la transmission des savoir-faire : apprendre à d’autres à lire la structure d’un objet et à lui rendre son usage, tout en préservant ce qui fait sa valeur.
La restauration de la maison Oppenheim, au 4 de la place Solny, à laquelle il a participé, illustre tout particulièrement son travail. Les menuiseries conservées, des fenêtres aux portes et jusqu’aux planchers, exigeaient de concilier le respect du détail ancien avec les besoins des usagers d’aujourd’hui. Une telle intervention concentre l’une des principales difficultés de la restauration urbaine. Il faut décider ce qui peut être conservé, ce qui doit être consolidé et ce qu’il convient de compléter. Chaque choix influe sur le caractère de l’intérieur. Le bois ancien cesse alors d’être un simple matériau de construction. Il témoigne de la manière de travailler, du goût et des moyens de ceux qui, avant nous, ont façonné cet endroit.
Restaurer oblige à regarder de près. Un objet qui, de loin, paraît seulement abîmé peut révéler, à l’examen, une structure solide, des assemblages soignés et un détail qui mérite d’être sauvé. L’inverse est également possible : une belle surface peut dissimuler de graves altérations. Il faut de l’expérience et un diagnostic sans complaisance. Voilà pourquoi la valeur du travail d’un artisan se mesure difficilement au seul temps consacré à une intervention. On paie aussi les années d’apprentissage, la connaissance des matériaux et la capacité à prévoir les conséquences de chaque geste. Une réparation réussie doit permettre à l’objet de continuer à servir à d’autres.
Dans la même rue, au numéro 7, se trouve Tiffany Ursta, l’atelier familial de lampes et de vitraux des Stadtmüller. Son histoire commence en 1985, à Uraz, près de Wrocław. Małgorzata et Ryszard Stadtmüller installent alors leur atelier dans leur propre maison, vieille de deux siècles. Ils y réalisent des lampes et d’autres objets en verre selon la technique Tiffany. Dans les années 1990, ils ouvrent à Wrocław une galerie, une boutique et un atelier. Selon le site de l’entreprise, celle-ci est aujourd’hui dirigée par Kajetan Stadtmüller, diplômé de l’Académie des beaux-arts de Wrocław. Le travail de la famille comprend aussi bien des créations originales que la conservation et la reconstitution de vitraux anciens.
Le vitrail montre avec une netteté particulière la façon dont l’artisanat participe à l’architecture. La lumière, l’heure du jour et l’espace qui l’accueille façonnent notre perception. Le restaurer suppose donc de penser l’ensemble. Remplacer un fragment manquant influe sur la composition, les couleurs et le passage de la lumière. Parmi les réalisations de l’atelier Stadtmüller figurent des interventions dans des églises et des immeubles anciens de Wrocław, ainsi qu’à la synagogue de la Cigogne blanche. Ainsi se dessine une autre carte de la ville, jalonnée de lieux où se rencontrent le verre, la lumière et le savoir-faire des artisans.
À l’histoire du vitrail à Wrocław appartiennent aussi Helena et Krzysztof Hadaś. Leur atelier de création, fondé en 1984, se trouve rue Rudolfa Weigla. Il est spécialisé dans les vitraux composés de verres biseautés et gravés. De la conception à l’assemblage, le travail passe par la coupe, le meulage, le polissage et la décoration. L’atelier se consacre également à la restauration du verre. Derrière l’objet achevé se déploie donc toute une suite de gestes qui exigent des compétences variées et une grande précision. Devant une fenêtre, nous voyons généralement le résultat. Nous pensons plus rarement aux décisions qu’il a fallu prendre pour qu’elle existe.
Un autre chapitre de cette histoire s’écrit avec Zbigniew Jaworski et son atelier d’Ostrów Tumski. Comme il l’a raconté au portail de la ville, il a commencé son apprentissage en 1980, avant d’ouvrir, six ans plus tard, son propre atelier à Stabłowice. Ses réalisations se trouvent notamment dans la cathédrale de Wrocław, l’église de la Sainte-Croix et l’ancien hôtel de ville. Il a collaboré avec Jerzy Nowosielski et Bronisław Chromy. Il consacre également une part importante de son travail à la remise en état des vitraux anciens, auxquels il rend toute leur beauté.
La collaboration du maître verrier avec le peintre rappelle combien l’art dépend de l’entente entre des savoir-faire différents. Il faut transposer une image dans le verre, tenir compte des possibilités et des contraintes propres à ce matériau. L’artisan prend part à cette démarche en connaisseur de la matière, capable de proposer une solution et d’en anticiper le résultat. Lorsqu’il restaure, il se trouve aussi face au travail de ceux qui l’ont précédé. Jaworski expliquait que démonter d’anciens vitraux lui offrait l’occasion de continuer à apprendre. Même après des années d’expérience, le travail d’autrui peut encore surprendre et conduire à reconsidérer ses propres méthodes.
Au 10 du passage Żelaźnicze, cette même responsabilité prend la forme du soin apporté au mécanisme d’une horloge. Janusz Laudański y a ouvert son atelier en 1979, dans un ancien garage aménagé pour les besoins du métier. Son fils Michał l’a rejoint dans l’activité familiale. Les récits publiés sur l’atelier évoquent aussi bien des pièces d’horlogerie anciennes que des pendules dont la valeur tient surtout aux souvenirs qu’elles représentent pour leurs propriétaires. Janusz Laudański a également réparé des horloges des collections du Musée national de Wrocław. Lorsqu’une pièce manquait, il savait la fabriquer.
L’horloge est un objet familial à part, car on s’en souvient aussi par le son. Ses sonneries peuvent réveiller le souvenir de l’appartement des grands-parents, du rythme du déjeuner dominical, de l’heure du coucher. Ce motif revenait dans le reportage consacré à l’atelier des Laudański : on y apporte des objets dont la signification dépasse de loin le prix. La réparation peut coûter cher au regard de leur valeur marchande, et pourtant on choisit de la faire. C’est une part de sa propre vie que l’on veut garder. Dans une ville dont l’histoire est si profondément marquée par les déménagements et la perte du foyer, de tels choix méritent que l’on s’y arrête.
Ce travail de mémoire se poursuit aussi hors des ateliers. En 2023, le portail municipal a relaté la restauration du vestibule d’un immeuble de plus de cent ans, rue Pomorska. L’équipe de l’atelier de conservation du patrimoine de Piotr Pelc y a travaillé pendant près de sept mois. Sous les couches successives de peinture se cachaient des décors peints. Des habitantes de l’immeuble se sont mobilisées pour les sauver, et Filip Heliasz a joué un rôle important en attirant l’attention d’un restaurateur sur cet intérieur. Il a été possible d’interrompre de simples travaux de rénovation pour entreprendre la sauvegarde des polychromies mises au jour.
Cette histoire montre que la protection du patrimoine commence souvent par un regard. Quelqu’un remarque un fragment de motif, juge qu’il mérite attention et cherche une personne capable d’en apprécier l’intérêt. Il faut ensuite obtenir les accords nécessaires, réunir les fonds, travailler ensemble et y consacrer de longs mois. Le vestibule ainsi préservé demeure un lieu de la vie quotidienne. Les habitants le traversent avec leurs courses, y relèvent leur courrier, le retrouvent en rentrant du travail. Grâce à la restauration, la beauté de cet intérieur ancien peut de nouveau accompagner les gestes de chaque jour.
Ces histoires posent aussi la question des apprentis. Un atelier peut survivre à un changement d’adresse, de propriétaire, d’organisation, voire de technologie, pourvu que quelqu’un en reprenne le savoir-faire. Il est plus difficile de préserver un savoir que nul n’a eu le temps de transmettre. On peut en décrire et en photographier une partie, mais l’appréciation d’un matériau, l’assurance du geste et le sens des proportions exigent de la pratique. Les cours, la relève familiale et le travail auprès d’un maître ont donc une portée qui dépasse le destin d’une seule entreprise. Ils maintiennent la capacité de la ville à prendre soin de ce qui lui appartient.
.À travers ces ateliers se raconte une histoire singulière de Wrocław, qui mérite d’être connue des habitants comme des visiteurs. Car derrière une fenêtre restaurée, une peinture murale sauvée ou une horloge qui fonctionne, il y a des personnes bien réelles. Découvrir leur travail change notre regard sur les rues : on apprend à remarquer un détail et à mesurer l’effort qu’exige sa préservation. Et, la fois suivante, à s’attarder un peu plus devant une vieille porte, à en observer le bois, les assemblages et les traces de réparations, en songeant aux mains grâce auxquelles on peut encore l’ouvrir.





