Jolanta PAWNIK: L'épidémie qui coupa Wrocław du monde

fr Language Flag L'épidémie qui coupa Wrocław du monde

Photo of Jolanta PAWNIK

Jolanta PAWNIK

Journaliste, conférencière et conseillère média. Passionnée de nouveaux médias. Une Cracovienne amoureuse de Sandomierz, sa ville natale. Auteure des livres Saga rodu Moszczeńskich (Saga de la famille Moszczeński) et Sandomierska piłka ręczna (Le handball à Sandomierz).

À l’été 1963, Wrocław fut enfermée derrière un cordon sanitaire, tandis que ses habitants se retrouvèrent au cœur de l’une des plus vastes campagnes de vaccination menées dans l’Europe de l’après-guerre. L’épidémie de variole fut la seule que connut la Pologne communiste et l’une des dernières à frapper l’Europe avant l’éradication complète de la maladie – écrit Jolanta PAWNIK

L’état d’épidémie de variole — variola vera en latin, maladie que l’on désignait également en Pologne sous le nom de « variole noire » — fut officiellement proclamé le 17 juillet 1963. Mais l’histoire avait commencé bien auparavant.

Au mois de mai, Bonifacy Jedynak, officier de la Służba Bezpieczeństwa, la police politique du régime communiste, rentra en Pologne après un séjour en Asie. Quelques jours plus tard, souffrant d’une forte fièvre et d’une éruption cutanée, il fut admis à l’hôpital de la rue Ołbińska. Les médecins diagnostiquèrent un paludisme : les analyses avaient effectivement révélé la présence des parasites responsables de cette maladie. Personne ne soupçonna alors que le patient était également porteur du virus de la variole.

Quelques jours plus tard, il quitta l’hôpital, laissant derrière lui une seule personne contaminée : une employée chargée du nettoyage de sa chambre d’isolement. C’est par elle que la chaîne des contaminations allait se poursuivre. Chez cette femme, la maladie prit une forme relativement bénigne. Elle la transmit cependant à sa fille et à son fils, qui en moururent. Le médecin auprès duquel elle était allée chercher de l’aide succomba lui aussi à la maladie.

Durant plusieurs semaines, les médecins affrontèrent ainsi un mal qu’ils ne parvenaient pas à identifier. Chez les patients, on soupçonnait tantôt la varicelle, tantôt d’autres maladies infectieuses, voire une leucémie. Il fallut attendre l’analyse des cas successifs par le docteur Bogumił Arendzikowski, de la Station sanitaire et épidémiologique municipale, pour qu’une avancée décisive se produise.

Le 15 juillet, journée qui devait plus tard entrer dans les mémoires sous le nom de « lundi noir », le diagnostic exact fut enfin posé. Deux jours plus tard, l’état d’épidémie était officiellement déclaré. Quarante-sept jours s’étaient alors déjà écoulés depuis le premier cas.

Wrocław changea de visage presque du jour au lendemain.

Sur les routes conduisant à la ville apparurent des postes de contrôle tenus par la milice et les services sanitaires. Il n’était plus possible de quitter Wrocław sans présenter un certificat de vaccination ; les personnes non vaccinées étaient immédiatement dirigées vers les centres prévus à cet effet. Des contrôles similaires furent instaurés dans les gares, où l’on refusait de vendre des billets aux voyageurs qui ne disposaient pas des documents exigés.

Les lieux de baignade furent fermés. La vente de boissons aux distributeurs installés dans les rues fut suspendue. Quelques semaines plus tard, la vente du pain en libre-service fut elle aussi interdite, par crainte d’une transmission du virus par contact. Malgré un été exceptionnellement chaud, les piscines demeurèrent closes. Les frontières que la voïvodie partageait alors avec la Tchécoslovaquie et la République démocratique allemande furent fermées au trafic touristique.

L’apparence même de la ville se transforma. Dans les administrations, les gares et les autres bâtiments publics, les poignées de porte étaient enveloppées de gaze imbibée de chloramine. À l’entrée, des récipients contenant des solutions désinfectantes étaient disposés afin que chacun puisse se désinfecter les mains et les chaussures.

Dans les rues apparurent des affiches portant cette recommandation : « Nous nous saluons et nous nous quittons sans nous serrer la main. »

Cette brève injonction résumait mieux que de longs discours l’atmosphère de ces journées où la prudence était devenue une composante de la vie quotidienne des habitants.

La tâche la plus difficile consistait à retrouver toutes les personnes susceptibles d’avoir été en contact avec les malades. Des listes détaillées de contacts du premier et du second degré furent établies, tandis que les personnes considérées comme exposées au risque d’infection étaient dirigées vers des centres d’isolement.

Plusieurs furent aménagés, notamment à Pracze Odrzańskie et à Psie Pole, tandis qu’un hôpital destiné aux malades de la variole fut installé à Szczodre. Au total, plus de 1 400 personnes furent placées en isolement. À l’échelle du pays, plus de huit millions de personnes furent vaccinées, dont environ deux millions en Basse-Silésie. À Wrocław même, la campagne atteignit près de 98 % de la population. Par son ampleur, cette opération demeure aujourd’hui encore l’une des plus importantes entreprises épidémiologiques jamais conduites en Pologne.

La ville ne cessa pourtant pas entièrement de vivre. Les habitants continuaient à se rendre au travail, les enfants profitaient de leur temps libre, les transports publics fonctionnaient toujours, même si chaque déplacement s’accompagnait désormais d’un sentiment diffus d’incertitude. Une émotion particulière parcourut la ville lorsque l’on apprit qu’un conducteur de tramway desservant la ligne reliant les principales gares de Wrocław avait contracté la maladie.

Comme souvent lorsque la menace est invisible et que l’inquiétude gagne une population entière, les rumeurs et les mensonges proliférèrent. On racontait que des gens mouraient dans les rues, que des crématoriums étaient construits dans les centres d’isolement, ou encore qu’un mystérieux cirque avait apporté la maladie dans la ville.

La plupart de ces histoires n’avaient, en réalité, aucun rapport avec les faits. Mais elles montrent avec une singulière acuité — comme devait le faire, plusieurs décennies plus tard, l’épidémie de COVID-19 — à quelle vitesse la peur se propage lorsque surgit une menace sanitaire.

Les médecins, les infirmières, les employés des services sanitaires et le personnel auxiliaire jouèrent un rôle essentiel. Ce furent eux qui travaillèrent dans les centres d’isolement, menèrent les enquêtes épidémiologiques, organisèrent les vaccinations et prirent soin des malades, souvent au péril de leur propre santé.

Parmi les sept personnes qui perdirent la vie au cours de l’épidémie, quatre appartenaient au personnel médical. L’une des figures les plus remarquables de cette lutte fut le docteur Alicja Surowiec, qui dirigeait l’hôpital spécialisé dans la variole à Szczodre. Après la fin de l’épidémie, elle fut désignée à la télévision « Personnalité de l’année 1963 ».

L’Organisation mondiale de la santé avait estimé que l’épidémie pourrait durer jusqu’à deux ans et provoquer quelque deux mille cas. La réalité fut tout autre.

Grâce à une campagne de vaccination organisée avec une rapidité exceptionnelle et à un système d’isolement efficace, 99 personnes seulement contractèrent la maladie ; sept d’entre elles moururent. Le dernier cas de contamination survenu hors des centres d’isolement fut enregistré le 10 août. Le 19 septembre 1963, Wrocław fut officiellement déclarée libérée de la variole.

L’épidémie de Wrocław entra dans l’histoire non seulement en raison de l’efficacité avec laquelle elle fut maîtrisée. Elle devait également se révéler l’une des toutes dernières épidémies de variole en Europe avant l’éradication définitive de la maladie à l’échelle mondiale.

Dix-sept ans plus tard, en 1980, l’Organisation mondiale de la santé proclamait officiellement cette éradication. Aujourd’hui encore, la variole demeure la seule maladie infectieuse humaine que l’humanité soit parvenue à faire totalement disparaître.

Jolanta Pawnik

œuvre protégée par droit d'auteur. Toute diffusion doit être autorisée par l'éditeur 29/07/2026
Fot. Reprodukcja. / Forum