Karol NAWROCKI: Deux dates, une même guerre

Deux dates, une même guerre

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Karol NAWROCKI

Président de l'Institut de la mémoire nationale de Pologne.

Ryc. Fabien Clairefond

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L’attaque japonaise sur Pearl Harbor, il y a 80 ans, a poussé les États-Unis à participer activement à la Seconde Guerre mondiale. Cette guerre s’est abattue sur la Pologne deux ans plus tôt, avec l’agression de l’Allemagne puis de l’Union soviétique. Polonais et Américains ont combattu dans ce conflit du même côté et pour la même cause : la défense de la liberté et de l’humain.

.Les premières bombes et torpilles sont tombées vers huit heures du matin, heure locale. Peu de temps après, une puissante explosion a complètement détruit le cuirassé USS « Arizona ». À ce moment-là, d’autres grands navires brûlaient déjà. Le bilan de ce dimanche matin, 7 décembre 1941, est tragique pour les Américains : beaucoup plus de 2 000 morts, plusieurs cuirassés détruits, près de deux cents avions de chasse perdus. Les décideurs de la Maison Blanche et les citoyens ordinaires sont choqués.

 « La nouvelle de ces attaques surprises est tombée comme une bombe sur Washington », rapporte le New York Times le lendemain. Le secrétaire d’État à la Marine, Frank Knox, crut d’abord qu’il s’agissait des Philippines. Bientôt, plus aucun doute n’était permis : Les États-Unis étaient en guerre contre le Japon. Quatre jours après les raids dévastateurs sur Pearl Harbor, l’Allemagne d’Adolf Hitler et l’Italie déclarent la guerre aux États-Unis. Ce sont là des moments tournants de la Seconde Guerre mondiale. L’entrée du puissant État américain dans le conflit change complètement l’équilibre des forces entre les belligérants. Ainsi, décembre 1941 marque le début de la fin pour l’Axe du Mal, qui tentait alors de s’emparer du monde.

Les Polonais ont vécu leur Pearl Harbor plus de deux ans auparavant. Au petit matin du 1er septembre 1939, le cuirassé allemand Schleswig-Holstein ouvre le feu sur le poste militaire polonais de Westerplatte dans la ville libre de Gdańsk. Presque simultanément, la Luftwaffe bombarde la ville sans défense de Wieluń, qui devient un symbole de barbarie comparable à la destruction de la ville basque de Guernica en 1937. Sans déclaration de guerre, la Wehrmacht frappe ce jour de septembre sur presque toute la longueur de la frontière. Lorsque l’Armée rouge fait irruption en Pologne par l’est, plus de deux semaines plus tard, le sort de ce pays héroïquement défendu est scellé. Mais la guerre commencée en Pologne avait déjà un caractère mondial, car la France et la Grande-Bretagne ont pris les armes contre l’Allemagne.

Tout comme Pearl Harbor a une place particulière dans l’histoire américaine, Westerplatte et Wieluń ont une place permanente dans l’histoire polonaise. En fait, nous pourrions dire que le 7 décembre 1941 et le 1er septembre 1939 sont deux débuts de la même guerre – une guerre pour la défense de la liberté et de l’humain. Nous pouvons également affirmer, sans l’ombre d’un doute, que les Polonais et les Américains ont combattu du bon côté de cette guerre dès le début. Ils ont mené une guerre juste, telle que la définissait notamment St Augustin.

La fraternité d’armes polono-américaine a une longue tradition. Au 18e siècle, les Polonais – menés par Tadeusz Kościuszko et Kazimierz Pułaski – se sont engagés dans la guerre d’indépendance américaine. Lorsque la Pologne ne figurait pas sur la carte de l’Europe au XIXe et au début du XXe siècle, des centaines de milliers de nos compatriotes ont émigré aux États-Unis à la recherche d’une vie meilleure. Près de 300 000 Américains d’origine polonaise ont servi dans l’armée américaine pendant la Première Guerre mondiale. Des volontaires américains d’origine polonaise ont rejoint l’armée polonaise en France, également connue sous le nom d’Armée Bleue ; ces soldats ont ensuite joué un rôle important dans les années 1919-1920, lorsque la Pologne a défendu son indépendance nouvellement retrouvée dans la guerre contre la Russie bolchevique. Il convient de rappeler que les pilotes américains du 7ème escadron de chasseurs Tadeusz Kościuszko ont également combattu l’Armée rouge. Le plus célèbre d’entre eux est peut-être Merian C. Cooper, qui deviendra plus tard producteur, scénariste et réalisateur d’Hollywood, co-créateur du célèbre King Kong.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, environ un million d’Américains mobilisés pour le service militaire avaient des origines polonaises. Il n’est pas surprenant que l’on retrouve leurs noms dans les descriptions de pratiquement toutes les grandes batailles de l’armée américaine dans le Pacifique, en Afrique du Nord et en Europe.

Parmi les plus jeunes victimes de l’attaque japonaise sur Pearl Harbor figure John Stanley Malinowski, 17 ans, du USS « Arizona ». Henry S. Kalinowski, 21 ans., qui a trouvé la mort sur le même navire de guerre juste parce que, ce jour fatidique, il avait prêté son laissez-passer pour le week-end à un copain.

Edward Wozenski aurait pu être l’un des protagonistes du célèbre film de Steven Spielberg, « Il faut sauver le soldat Ryan ». Ce vétéran des batailles d’Afrique et de Sicile – qui deviendra plus tard général – a commandé la compagnie qui a débarqué et combattu farouchement sur la plage d’Omaha Beach en Normandie en juin 1944. Ceux qui connaissent le drame de guerre plus ancien de John Guillermin, Le Pont de Remagen, devraient regarder de plus près la biographie d’Alexander Drabik, qui en mars 1945, en tant que soldat de la 9ème division blindée, s’est distingué par sa bravoure en traversant le premier le pont de Ludendorff, près de Remagen, dont la capture a ouvert aux Alliés la voie vers le cœur du Reich. La biographie de Francis « Gabby » Gabreski, l’un des plus grands as de l’US Air Force, est certainement aussi une excellente matière à scénario de film. Il a abattu près de 30 avions ennemis pendant la Seconde Guerre mondiale et plusieurs autres pendant les combats qui ont suivi en Corée.

Sur de nombreux fronts de la Seconde Guerre mondiale, les soldats américains, y compris ceux d’origine polonaise, ont combattu côte à côte avec les soldats des forces armées polonaises de l’Ouest, organisées depuis 1939 en dehors des frontières du pays occupé. Plus d’une fois, ils ont pu constater le professionnalisme et le caractère exceptionnel du soldat polonais. Le célèbre général quatre étoiles George S. Patton a noté que les troupes polonaises « se présentent le mieux» parmi toutes celles qu’il avait vu, « y compris les troupes britanniques et américaines ».

.Malheureusement, cet effort n’a pas permis à la Pologne de retrouver sa souveraineté en 1945. Après la défaite du Reich, notre pays s’est retrouvé pendant longtemps dans la zone d’influence de l’Union soviétique. De nombreux soldats polonais, qui ne voulaient pas vivre dans une patrie asservie, se sont installés aux États-Unis. Aujourd’hui, alors que la Pologne libre et les États-Unis sont alliés au sein de l’OTAN, nous pouvons commémorer ensemble ces personnes courageuses, tout comme nous rendons hommage aux victimes de l’attaque de Pearl Harbor.

Karol Nawrocki

07/12/2021