Karol NAWROCKI: Une insurrection bien polonaise

Une insurrection bien polonaise

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Karol NAWROCKI

Président de l'Institut de la mémoire nationale de Pologne.

Ryc. Fabien Clairefond

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Le 1er août 1944, les habitants de Varsovie dans un ultime élan ont pris les armes contre le totalitarisme nazi allemand. Ils se sont battus pour tout ce que les chars de l’Armée rouge avançant du coté est ne pouvaient leur apporter : la liberté, la démocratie, le droit de déterminer leur propre destin.

À première vue – un mariage typique. Le prêtre lit à haute voix les paroles des vœux de mariage. La mariée et le marié les répètent scrupuleusement et procèdent à l’échange des anneaux. Suit le baiser du jeune coupe, les fleurs et les félicitations de la part des nombreux invités. Le photographe et même l’équipe de tournage sont au rendez-vous. La cérémonie, qui s’est déroulée à Varsovie le 13 août 1944, est cependant unique. Le marié, vêtu d’un uniforme militaire, Bolesław Biega, 22 ans, a le bras en écharpe – le résultat de blessures subies quelques jours plus tôt lorsqu’il a participé à la bataille pour la Poste centrale. La mariée, Alicja Treutler, 20 ans, porte une chemisette empruntée au lieu d’une robe blanche, et un brassard avec une croix rouge sur le bras – signe qu’elle est infirmière. Le mariage se déroule dans des conditions improvisées, et il faut oublier la lune de miel. Tout autour, des coups de feu retentissent et des bombes explosent. La deuxième semaine de l’insurrection de Varsovie est sur le point de s’achever.

Cinq ans de terreur

.Des coups de feu, des bombes, des destructions – tout ce que les habitants de la ville avaient déjà connu cinq ans auparavant. Le 1er septembre 1939, l’Allemagne nazie envahit la Pologne – et c’est ainsi que débute la Seconde Guerre mondiale. Lorsque l’Armée rouge attaque par l’est une quinzaine de jours plus tard, le sort de ce pays de 35 millions d’habitants est scellé. Pourtant, Varsovie continuait à se défendre avec héroïsme. Ce n’est qu’à la fin du mois qu’elle capitule devant la Wehrmacht. Une longue et sanglante occupation allemande s’ensuit : pour les Juifs, le calvaire du ghetto et l’extermination dans les chambres à gaz ; pour la population polonaise, les rafles, les exécutions ouvertes ou cachées, la déportation vers le travail forcé et les camps de concentration.

Après cinq ans de terreur, incomparablement plus redoutables qu’en Europe occidentale, Varsovie était déjà fortement saignée. Mais aussi pleine d’espoir de pouvoir bientôt se débarrasser du joug étranger. L’occupant jusque-là si brutal et arrogant, à l’été 1944 semblait affaibli et démoralisé. En Normandie française, la Wehrmacht est incapable d’arrêter l’invasion alliée. Sur le front oriental, elle se replie précipitamment devant l’Armée rouge. Dans la Pologne occupée, malgré la répression, la résistance indépendantiste atteint l’apogée de ses effectifs. L’Armée de l’Intérieur – le bras armé de l’État clandestin polonais – comptait environ 380 000 soldats qui ont prêté serment dans tout le pays. Rien qu’à Varsovie, des dizaines de milliers. Oui, la pénurie d’armes était un problème sérieux. Il était toutefois prévu de se les procurer sur l’ennemi et grâce à des parachutages alliés.

Joie de Paris, drame de Varsovie

.À Paris, où un soulèvement contre les Allemands a également éclaté le 19 août 1944, le mouvement de résistance n’était pas plus fort. Ila réussi à envoyer au combat quelque 20 000 hommes mal armés – pas de quoi faire face à la garnison de la Wehrmacht. Les Alliés ne pensaient pas initialement soutenir Paris – leurs plans stratégiques consistaient à contourner la ville et à marcher plus loin à l’est. À un moment crucial, cependant, ils ont changé d`avis et ont envoyé deux divisions pour aider les insurgés. Cela a fait basculer la balance. La garnison allemande avait déjà capitulé le 25 août et son commandant avait désobéi à l’ordre d’Adolf Hitler de détruire la ville. Paris était libre. Un jour plus tard, sur les Champs-Élysées, les habitants de la capitale acclament les troupes victorieuses, parmi lesquelles la 2e division blindée française du général Philippe Leclerc.

Le sort de Varsovie, qui a engagé combat au 1er août de cette même année, a pris une tournure tragique. Oui, dans les premiers jours, les insurgés ont réussi à reprendre une bonne partie de la ville. Dans les quartiers conquis, une Pologne libre renaît instantanément : les autorités civiles s’installent, la radio se remet en marche et des journaux sont publiés. Cependant, les Allemands amènent rapidement des renforts et commencent une répression brutale de l’insurrection. À Wola – l’un des quartiers situés sur la rive gauche de la Vistule – ces « renforts » ont assassiné des dizaines de milliers de civils sans défense, notamment des personnes âgées, des femmes et des enfants. Des crimes semblables, à une échelle légèrement inférieure, ont eu lieu dans le quartier voisin Ochota. Dans d’autres quartiers, les Allemands rencontrent une forte résistance, mais avancent peu à peu, détruisant maison après maison. Malgré l’énorme disparité des forces en présence, les combats ont duré 63 jours. Plusieurs milliers d’insurgés et jusqu’à 150-200 000 civils sont morts. Ceux qui ont survécu ont été chassés de la ville par les occupants. Les bâtiments rescapés ont été délibérément incendiés et dynamités longtemps après la capitulation de l’insurrection. Lorsque les Allemands ont finalement quitté Varsovie en janvier 1945, la ville n’était plus que ruines

Contrairement à Paris, la capitale polonaise n’a reçu aucune aide réelle. Elle n’a pas été apportée par l’Armée rouge, bien qu’au moment de l’insurrection, celle-ci se trouvait à quelques centaines de mètres – sur l’autre rive de la Vistule. Joseph Staline, qui s’était allié à Hitler cinq ans auparavant, saisit à nouveau l’occasion de détruire l’élite indépendantiste polonaise par les mains des Allemands. Au cours des semaines cruciales du soulèvement, il n’a même pas autorisé les avions alliés décollant d’Italie avec des approvisionnements pour Varsovie à atterrir sur des aéroports soviétiques. La défaite de l’insurrection a joué en faveur de Staline – elle devait lui faciliter la tâche pour briser la nation courageuse et assujettir la Pologne.

Alors que le général français Leclerc paradait sur les Champs-Élysées, son homologue polonais, Stanisław Maczek, avait tout juste connu son heure de gloire en participant à la bataille victorieuse de Falaise. Plus tard, avec sa 1ère division blindée, il libèrera la Belgique et les Pays-Bas, et terminera son parcours du combattant par la prise de Wilhelmshaven, une importante base navale allemande. Cependant, il n’a pas eu l’occasion de défiler dans la capitale libérée de son propre pays. Les communistes installés à coups de baïonnettes soviétiques ont pris le pouvoir en Pologne – et ont déchu Maczek de sa citoyenneté. L’éminent général est mort des années plus tard en Grande Bretagne.

Une lutte pour la mémoire

.Il n’a pas été le seul à avoir choisi la vie d’émigrant après la guerre. Les jeunes insurgés qui se sont mariés à Varsovie au milieu des combats le 13 août 1944 ne voyaient pas non plus de place pour eux dans le pays asservi. Ils se sont installés aux États-Unis. « Nous avons décidé que nous ne voulions pas retourner sous l’occupation soviétique ». – a expliqué Bolesław Biega des années plus tard. Dans la Pologne « populaire », les insurgés de Varsovie étaient méfiants à l’égard des autorités, surveillés et parfois soumis à des enquêtes brutales. Parmi les fausses accusations portées contre eux, il y avait celles de collaboration avec les Allemands – des calomnies particulièrement douloureuses pour les personnes qui avaient risqué leur vie dans la lutte pour une patrie indépendante. Le souvenir de l’insurrection de Varsovie a été longtemps étouffé et faussé. Il a toutefois été préservé dans les familles et a été cultivé dans les cercles indépendants et d’opposition.

Après la chute du système communiste, les insurgés ont enfin pu obtenir la commémoration qu’ils méritaient. Le musée moderne de l’insurrection de Varsovie, qui a ouvert ses portes dans la capitale polonaise en 2004, continue à ce jour d’impressionner les visiteurs. Les étrangers qui visitent la Pologne observent également avec satisfaction que, tous les 1er août à 17 heures, exactement à l’heure où l’insurrection a débuté, les véhicules et les passants s’arrêtent dans les rues durant une minute pour rendre hommage à ces héros au son des sirènes. C’est le cas non seulement à Varsovie, mais aussi dans d’autres villes. Parce que la mémoire de l’insurrection a longtemps rayonné dans toute la Pologne. Peut-être parce que ce soulèvement était la quintessence du destin de la nation, qui – comme l’a dit le pape Jean-Paul II – « dans les terribles luttes de la Seconde Guerre mondiale, n’a reculé devant aucun sacrifice pour affirmer son droit à une existence indépendante et à décider par elle-même sur son propre sol natal. L’insurrection de Varsovie en a été une expression ultime ».

Karol Nawrocki

30/07/2022