Nicolas TENZER: Comment la propagande profite de notre dissonance cognitive

Comment la propagande profite de notre dissonance cognitive

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Nicolas TENZER

Président du Centre d’étude et de réflexion pour l’action politique (CERAP), conférencier international sur les questions géostratégiques et l’analyse des risques politiques, auteur de trois rapports officiels au gouvernement, dont deux sur la stratégie internationale, et de 21 ouvrages, notamment de Quand la France disparaît du monde, Paris, Grasset, 2008, Le monde à l’horizon 2030. La règle et le désordre, Perrin, 2011 et La France a besoin des autres, Plon, 2012.

Ryc.Fabien Clairefond

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L’une des principales difficultés dans l’analyse de la propagande des dictatures est que celle-ci ne se laisse pas saisir comme un objet aux bords strictement délimités. La propagande a de multiples facettes à la fois en termes d’objectifs, tantôt immédiats, tantôt de plus long terme, de moyens et de cibles. Elle a aussi des degrés d’intensité et, partant, de visibilité variables et, par un paradoxe que j’ai souvent souligné, la propagande douce est souvent plus redoutable parce qu’elle est moins perçue et plus invasive. Enfin, il ne faut jamais perdre de vue que son intention ultime est de faire changer d’attitude les gouvernements en leur faisant adopter un comportement complaisant, sinon passif, devant l’action des dictatures. In fine, ce sont bien celles et ceux qui dirigent les pays qui sont la cible prioritaire de la propagande.

Objectifs, moyens et cibles : un écheveau opaque

.En ce qui concerne les objectifs immédiats, la principale visée de la propagande peut être à la fois de changer les perceptions vis-à-vis des dictatures et notamment de leurs crimes – concrètement les faire accepter par le grand public, les leaders d’opinion et les dirigeants – et de semer le trouble dans les pays démocratiques en jetant de l’huile sur le feu. Il en va ainsi lorsqu’elle donne un éclat particulier aux revendications hostiles, tout particulièrement, quoique non exclusivement, lorsqu’elles sont portées par des mouvements d’extrême droite – depuis les insurrectionnistes du Capitole le 6 janvier 2021 aux Etats-Unis, jusqu’au mouvement Pegida anti-migrants en Allemagne en passant par les Gilets jaunes en France et les mouvements anti-vaccins ou anti-messures sanitaires partout dans le monde. Cela ne signifie certes pas que la propagande soit à l’origine de ces mouvements, mais ils constituent une opportunité de choix. Outre ces deux objectifs – rendre acceptable leurs actes et délégitimer les démocraties –, la propagande a aussi pour objectif de dissuader et d’intimider les voix critiques. Celles-ci peuvent se trouver harcelées par des procédures-bâillon particulièrement efficaces envers les personnes qui ne disposent pas de ressources pour y faire face, mais aussi par des messages de menace plus ou moins insistants.

Les moyens ont également une grande diversité. On peut bien sûr citer les organes officiels des régimes dictatoriaux comme Russia Today ou Sputnik pour la Russie ou CGTN pour la République populaire de Chine, sachant que leur efficacité passe souvent moins par les émissions de télévision vues sur ces canaux que par leurs autres produits, comme la chaîne You Tube – d’où la juste décision du régulateur allemand de l’interdire dans ce pays. Il faut ajouter les groupes de discussion sur notamment Facebook ou Telegram dans lesquels, de manière discrète, des propagandistes peuvent s’infiltrer. Il existe aussi de nombreux « faux nez », autrement dit des chaînes, comptes Twitter ou Facebook, ou sites Internet, qui ne sont pas visibles directement comme liés à des puissances étrangères et qui peuvent mixer des nouvelles anodines (météo, faits divers, événements sportifs) et des contenus beaucoup plus orientés. Le travail d’inventaire est encore incomplet.

Surtout, dans ces moyens, il ne faut pas omettre le « recrutement » de lobbyistes, consultants, journalistes, universitaires, membres de think tanks ou personnalités politiques qui peuvent reproduire les récits des dictatures. Certains peuvent le faire publiquement, mais d’autres ont aussi la possibilité de communiquer discrètement avec les membres du gouvernement en place. Cette forme de corruption – elle n’est pas toujours désignée comme telle par la loi pénale et tel est précisément le problème – constitue aujourd’hui l’un des sujets majeurs dans de nombreuses démocraties occidentales. S’y ajoute le financement direct d’instituts de recherche, de think tanks et, parfois, d’universités en manque de ressources. Les membres de ces institutions se trouvent dès lors sinon toujours incités à reprendre les arguments des dictatures, du moins à détourner le regard de leurs méfaits et de leurs crimes.

Enfin, les cibles de la propagande sont multiples : celle-ci peut chercher à atteindre le grand public, les parlementaires, les leaders d’opinion, les organes de presse, les utilisateurs des réseaux sociaux, les universités, les ONG, les partis politiques et bien sûr les dirigeants des pays où elle se déploie. Mais chaque fois, la propagande des dictatures, qui dispose de moyens considérables et toujours en expansion, est conduite à ajuster ses modes d’action en fonction des objectifs spécifiques qui sont les siens pour chaque catégorie. Pour prendre un exemple simple : la propagande russe a beaucoup utilisé les partis et mouvements d’extrême droite en Europe, voire aux Etats-Unis, pour tenter de renforcer ses positions idéologiques et porter des coups de boutoir à la démocratie. Toutefois, dans certains pays, les partis extrémistes ayant peu de chance d’arriver au pouvoir, elle peut aussi, parfois plus efficacement compte tenu des objectifs ultimes qu’elle se donne, tenter de pénétrer, parfois avec succès, les partis plus modérés. En se focalisant sur les seuls partis extrêmes, on peut donc manquer de percevoir sa réalité la plus inquiétante. Il ne faudrait pas que l’arbre cache la forêt. C’est là qu’intervient la dissonance cognitive.

La dissonance cognitive : un terreau fertile

.Le concept de dissonance cognitive comporte de nombreuses ramifications. Proposons-en ici une définition simple : elle consiste, pour une personne, de manière le plus souvent involontaire, mais parfois intentionnelle, à soutenir deux ou plusieurs propositions qui sont contradictoires entre elles. Son prolongement logique a pour résultat une discordance entre l’expression orale d’une position et l’action, illogique par rapport à cette position, qui la suit. La propagande, certes, ne favorise pas la dissonance cognitive de la part des dirigeants, mais elle peut l’exploiter et, finalement, en bénéficie. Dans l’opinion, cette dissonance, précisément parce qu’elle brise la rationalité du discours politique qui est censé obéir à une certaine logique, conduit à créer une incompréhension de l’état du monde. Elle crée une absence de repères et de base commune, qu’on peut aussi appeler vérité, ce qui constitue aussi l’un des buts de la propagande des dictatures.

Les manifestations de cette dissonance cognitive sont multiples en politique étrangère, mais elle combine aussi parfois des positions qui relèvent de la politique intérieure. Prenons quelques cas d’école.

Le premier concerne les agressions commises par les régimes dictatoriaux – on devrait d’ailleurs dire précisément « criminels ». Les dirigeants démocratiques les condamnent, d’un côté, mais, d’un autre côté, ils vont considérer qu’on peut négocier pour trouver un accord, éventuellement, sur d’autres sujets avec ces régimes. Or, comment peut-on à la fois désigner ces agressions multiples – notamment du régime russe contre la Géorgie, l’Ukraine, le Kazakhstan – et considérer qu’il puisse y avoir un terrain d’entente avec ceux qui les ont lancées ? Cela donne l’impression qu’après les avoir prises au sérieux, on fait comme si, en fait, on finissait par les excuser.

Le deuxième cas d’école concerne les droits de l’homme. Les dirigeants démocratiques en défendent avec force le principe, réitérant leur valeur universelle et se déclarant du côté des combattants de la liberté. Mais en même temps, ils vont hésiter à nommer ceux qui les violent dans les enceintes internationales – pensons aux crimes contre l’humanité commis par la République populaire de Chine dans le Xinjiang notamment, la répression féroce à Hong Kong ou les crimes de guerre massifs, même supérieurs à ceux de l’État islamique, commis par le régime russe en Syrie. Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans la foulée du procès de Nuremberg où furent jugés et condamnés certains criminels nazis, la loi internationale a défini la notion de crimes imprescriptibles et établit des tribunaux pour les juger, le dernier étant la Cour pénale internationale, mais ils paraissent hésiter à incriminer les dirigeants qui en sont les donneurs d’ordre. Ce faisant, la loi internationale se trouve affaiblie et marginalisée et risque de devenir caduque ou d’application très partielle. C’est même l’un des fondements de l’ordre international qui se trouve ainsi sapé, ce qui est aussi l’un des objectifs premiers des régimes révisionnistes. Il en va naturellement de même avec le concept de responsabilité de protéger qui n’a été appliqué ni en Syrie, ni en Ukraine, ni en Géorgie, ni au Bélarus, ni plus récemment encore au Kazakhstan. Le silence est aussi une forme d’expression de la dissonance cognitive.

Un troisième exemple, sans doute plus complexe, concerne l’incompréhension des régimes dictatoriaux actuels, en particulier celui de la Russie. Les dirigeants du monde entier voient bien – ou sont censés voir – que l’objectif premier de ce régime n’est qu’indirectement ou partiellement l’un de ceux que définissait la géopolitique classique. Il ne s’agit pas seulement de contrôler et d’annexer, mais bien de remettre en cause de manière radicale les fondements et les principes censés structurer la scène internationale et de remplacer les valeurs politiques de liberté et de société ouverte par la destruction systématique de la notion d’ordre lui-même. Or, ils font semblant de considérer que le but de la dictature russe – de plus en plus chinoise aussi – n’a plus rien à voir avec les objectifs propres aux puissances du XIXe ou du début du XXe siècles. Comme pour se rassurer, ils raisonnent sur la base de schémas anciens qui les empêchent de percevoir la nature des menées de ces régimes, alors que ces régimes sont déjà passés dans une forme de postmodernité géostratégique qui combine idéologie, agressions militaires et attaques ciblées contre les fondements des démocraties. La dissonance cognitive réside donc en ceci : d’un côté, il existe comme une évidence de l’absolue nouveauté, dans leur radicalité, des offensives de ces régimes qui est clairement perceptible ; d’un autre côté, on préfère par commodité les ramener à des schémas connus.

Mentionnons aussi un quatrième cas d’école qui réside dans la déconnexion entre les différentes dimensions du régime russe, comme si l’on pouvait séparer son révisionnisme en matière internationale et son offensive idéologique. Parfois, certains gouvernements vont ainsi, d’une part, tenir des propos lucides sur ses multiples agressions et défendre à raison une attitude de fermeté absolue, d’autre part, copier son discours idéologique, notamment en matière de « valeurs familiales », et enfourcher son combat contre les personnes LGBT, sinon les réfugiés, voire même porter atteinte à l’indépendance de la justice et des médias. Dès lors, les positions les plus exactes et lucides sur les menaces sécuritaires du régime russe risquent fort de se trouver frapper d’une relative illégitimité par cette forme de ressemblance idéologique.

Enfin, un cinquième exemple repose sur une dissonance interne aux questions géostratégiques. On a vu ainsi certains régimes du Moyen-Orient, fermement engagés à combattre l’expansionnisme de l’Iran par le biais de ses différents mouvements, avoir une attitude d’apaisement avec la Russie, voire même de réconciliation avec Assad, le pire criminel contre l’humanité du XXIe siècle, alors même que ce sont les vecteurs les plus sûrs de cette mainmise de Téhéran sur plusieurs régions de cette zone. On retrouve mutatis mutandis la même attitude lorsque des dirigeants, très avertis des menaces russes, reçoivent en grande pompe des personnalités, voire dirigeants, politiques fortement liés au Kremlin. Il en va de même enfin lorsque des dirigeants musulmans qui prétendent défendre les musulmans du monde entier ferment les yeux sur les atrocités commises contre les Ouïghours du Xinjiang au nom de leurs bonnes relations avec Pékin.

On pourrait longtemps multiplier les exemples. Il faut comprendre comment ces différentes formes de dissonance cognitive sont du pain bénit pour la propagande.

D’abord, elles renforcent l’impression, pas toujours erronée, d’une inconsistance de l’Occident. Elles témoignent ce faisant de son irrésolution dans l’action. Elles prêtent le flanc à l’accusation d’un double discours, qui est l’une des rhétoriques les plus connues du récit de propagande.

Ensuite, elles facilitent le travail de sape entrepris par les dictatures de ce qui porte et soutient la légitimité des démocraties libres : la règle de droit. A partir du moment où celle-ci peut être bafouée en toute impunité, où l’on accepte tacitement le crime, où l’on ne juge pas ceux qui le commettent, où l’on ne se porte pas au secours des personnes dont la vie est brisée par les dictatures, on les encourage à aller toujours plus loin dans la violation des droits fondamentaux.

Enfin, en n’alertant pas l’opinion, par souci prétendument diplomatique, sur les crimes commis et les atteintes à la sécurité du continent européen, on rend la riposte encore plus difficile. En effet, faute de préparation de l’opinion, on contribue à ce qu’elle soit perçue comme incompréhensible et, finalement, inacceptable. Or, combien de Français, d’Italiens, d’Espagnols, de Belges, voire même d’Allemands, savent qu’il existe une guerre meurtrière lancée par la Russie contre l’Ukraine, toujours en cours depuis bientôt huit ans ? Combien savent que la guerre en Syrie, menée par Assad contre son propre peuple avec l’appui et l’engagement dans le crime des régimes russe et iranien continue encore et a fait environ un million de morts ? C’est une leçon commune que le crime prospère dans le silence. C’eût été un devoir de dire cela à l’opinion publique des pays occidentaux et de dissiper l’idée que nous en aurions fini avec ces « guerres sans fin » dont parlait le président Biden. Non, la guerre est bien là, et c’est folie de penser que nous pourrions en être épargné tant qu’elle dure à nos frontières.

.Dès lors, nous pouvons et devons certes, avec une urgence toute particulière, lutter beaucoup plus activement contre la propagande des médias étrangers et de leurs relais. Nous devons aussi, de manière impérative, traquer la corruption liée aux influences étrangères et renforcer nos lois. Mais tant que nous n’aurons pas pris la mesure de la manière dont les attitudes et paroles de certains de nos dirigeants favorise l’emprise des régimes dictatoriaux sur nos esprits et parfois, involontairement, les leurs, nous n’aurons fait que la moitié du chemin. Serons-nous assez non seulement courageux, mais aussi intelligents, pour le comprendre ?

Nicolas Tenzer

18/02/2022