Prof. Michel WIEVIORKA: De Poznan-1956 à Gdansk 1980

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Prof. Michel WIEVIORKA

Sociologue, professeur à l’EHESS, auteur de nombreux ouvrages (entre autres L’antisémitisme, Le racisme, Neuf leçons de sociologie).

Ryc. Fabien CLAIREFOND

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En quoi le mouvement de juin 1956 à Poznan mérite-t-il d’être aujourd’hui commémoré ?

.La tentation est grande, et certains historiens s’y abandonnent, de lire les évènements de l’époque à la lumière de la suite, pour y voir l’amorce d’un processus précurseur d’août 1980 et de l’apogée qu’a constitué la naissance de Solidarnosc. D’ailleurs, quand Solidarnosc accèdera véritablement au pouvoir, à la fin des années 80, à la suite de la Table ronde du 6 février 1989, le soulèvement de Poznan sera largement présenté comme un moment fondateur. Mais une telle démarche est risquée. Pour être pertinente, il faudrait que l’on puisse démontrer qu’il y a une continuité historique, un sens de l’histoire, et une certaine unité dans l’évolution entamée en 1956, et qui se serait précisée, au fil de différentes étapes jusqu’à culminer en 1980. Ce qui pourrait postuler que 1980 était comme génétiquement inscrit dans 1956. Mais une chose est d’honorer, comme ce fut le cas après 1989, les acteurs du soulèvement de 1956, tout comme en France on peut honorer par exemple ceux de la Commune de Paris au printemps 1871. Une autre est d’y voir le point de départ d’un phénomène historique.

Une comparaison point par point pourrait même montrer au contraire d’immenses différences entre Poznan-1956 et Gdansk-1980.

En 1956, les ouvriers ne demandaient pas un changement de régime, l’enjeu pour eux n’était pas la sortie du communisme. D‘ailleurs, le pouvoir commandé depuis Moscou, même si la mort de Staline en 1953 avait débouché sur divers signes d’ébranlement, n’était pas alors en position de faiblesse, en déclin, décomposé comme le sera celui de1980-1981, qui finalement aboutira à ne plus être qu’une junte militaire. Il est vrai que l’intelligentsia polonaise n’avait pas entièrement abdiqué face au communisme, et qu’à Poznan, comme ailleurs, en 1956, on réfléchissait, on débattait à propos de l’indépendance de la nation ou la démocratisation de la vie collective. Mais la vie intellectuelle était alors bien éloignée alors du soulèvement. Celui-ci n’était pas anticommuniste, et il était bien distant d’un combat pour la démocratie.

Les ouvriers, dans une grande ville industrielle où ils étaient nombreux, voulaient de meilleures conditions d’existence, et, comme tout mouvement ouvrier puissant, ils dénonçaient d’abord depuis leur lieu de travail des conditions difficiles et surtout absurdes. Ils reprochaient aux maîtres du travail de leur imposer une organisation de la production injuste et inefficace. La révolte partait de l’usine, des ateliers, des rapports de production, et si elle s’est heurtée au pouvoir politique, et étendue à des milieux populaires et pas seulement ouvriers, elle demandait non pas l’éviction des dirigeants communistes, mais des mesures concrètes, salariales, des primes, un rapport plus juste entre leur contribution et leur rétribution. Les engagements non tenus, surtout dans un contexte de difficulté économiques pour toute la population, ont suscité la rage bien au-delà des seuls acteurs ouvriers, et l’émeute a menacé un temps le pouvoir – des détenus, à commencer par des ouvriers emprisonnées pour avoir participé au soulèvement,  ont été libérés de prison par les émeutiers, des bâtiments de l’administration ont été pris d’assaut, jusqu’à ce que l’armée rétablisse l’ordre au prix d’une répression meurtrière -plusieurs dizaines de morts, et beaucoup plus de blessés, sans qu’on puisse donner un chiffre précis. Le pouvoir a ensuite mis en place une politique de relative ouverture, vaguement démocratique et accompagnée de hausses de salaires.

Considérons maintenant Solidarnosc, en nous appuyant sur le film de Wajda L’Homme de fer (1981), et sur la recherche sociologique que nous avons mené à chaud, sur le terrain, avec Alain Touraine, François Dubet et une équipe de jeunes sociologues polonais emmenée par Jan Strzelecki (dans Solidarité, analyse d’un mouvement social. Pologne 1980-1981, Paris, éd. Fayard, 1982). Le mouvement a commencé avec des ouvriers en grève dans les chantiers navals de Gdansk, Gdynia et de Szczecin, pour très vite apparaître comme un mouvement total, capable d’intégrer sans tensions majeures trois ordres de significations : en plus d’être ouvrier, et donc social, il était profondément démocratique, et alors porté plutôt par des intellectuels, et il véhiculait les espoirs d’une nation ouverte se reconnaissant largement dans l’affirmation d’une identité catholique.

Il y avait eu d’autres soulèvements ouvriers en Pologne depuis Poznan, notamment en 1970 ; les intellectuels, les étudiants s’étaient mobilisés pour la démocratie, en particulier dans le contexte de la grande vague antisémite de 1968, ou, se rapprochant alors des ouvriers, avec le Comité de Défense des Ouvriers, le KOR créé en 1976 dans le contexte de la répression s’abattant sur les grévistes de Kielce et Radom -, l’impact du KOR va être considérable. Pour sa part, l’Église catholique avait résisté au totalitarisme stalinien, d’abord surtout en la personne plutôt solitaire du cardinal Stefan Wyszynski, plus assurément que du fait du reste du clergé polonais ; surtout, les sentiments patriotiques et religieux ont été fortement gratifiés et encouragés avec l’élection d’un pape polonais, Jean-Paul II, en 1978. Ces trois composantes de Solidarnosc, sociale, démocratique et nationale ne se sont réellement rapprochées qu’à partir de la deuxième moitié des années 70, pour s’articuler harmonieusement en août 1980.

Le soulèvement de Poznan est ouvrier avant tout, il n’est pas porté par des orientations explicitement démocratiques, et pas davantage par une idée chrétienne de la nation. Ce qui fait qu’il a pu tourner à la violence – ce que Solidarnosc en son temps refusera par esprit démocratique. Les ouvriers attendaient du pouvoir des réformes, des concessions, des améliorations, ils n’envisageaient pas sa disparition. Ce qu’ont compris, peut-être plus intelligemment les dirigeants soviéto-polonais que ceux de Berlin en 1954, ou plus tard à Prague et à Budapest : ils ont en effet ensuite lâché du lest en matière économique et de libertés, installant à la tête du pays Wladislaw Gomulka, victime en 1951 des purges staliniennes pour avoir résisté quelque peu à la collectivisation à marche forcée, sorti de prison en 1953 et réhabilité en 1956. Différemment, les animateurs de Solidarnosc avaient rompu depuis longtemps avec tout projet révisionniste, toute idée de voir le système s’améliorer en perdurant.  Ils avaient aussi totalement rompu avec l’idéologie communiste, avec ses catégories, son vocabulaire. Ils ne voulaient plus qu’on leur parle de mouvement ouvrier, de classe ouvrière ou de lutte des classes, et contrairement à ceux de 1956, ils ne chantaient plus l’Internationale.

En fait, de Poznan à Gdansk, de 1956 à 1980, il faut voir dans la vie collective polonaise une période qui forme un tout historique, caractérisé premièrement par une industrialisation puissante qui a fait du pays une société industrielle, deuxièmement par la subordination de la Pologne à Moscou et troisièmement par l’existence d’un pouvoir à vocation totalitaire mais dont l’emprise n’a jamais été elle-même totale. Même sous Staline, la Pologne n’a jamais entièrement cédé au totalitarisme. Elle n’a pas entièrement adopté ou toléré la vulgate idéologique du régime, même si le pouvoir communiste et soviétique n’aurait jamais pu se mettre en place sans le soutien d’une partie non négligeable de la population et des élites. Au cours du quart de siècle qui nous intéresse ici, le pouvoir n’a pas pu, et peut-être même n’a parfois pas voulu empêcher l’expression de protestations fortes, les unes ouvrières, les autres intellectuelles et démocratiques, d’autres encore nationalistes, ou religieuses – les dirigeants ont rarement affiché une quelconque opposition à l’identité nationale. Il a même, contrairement à ses homologues dans d’autres situations, hésité à réprimer la contestation avec la férocité qu’on a pu voir ailleurs.

Ce qui mérite réflexion. Les théoriciens du totalitarisme insistent, à l’instar par exemple de Hannah Arendt, sur la quête par les pouvoirs totalitaires d’une domination totale, allant jusqu’aux consciences individuelles, ce qui n’a jamais été le cas en Pologne, où l’État n’a jamais pleinement conquis ou absorbé le cœur de la société civile, les ouvriers. Ni l’intelligentsia démocratique, à laquelle sauf sous Staline il a laissé quelques degrés de liberté. Il a même dû composer, pour ce qui est des consciences, avec le christianisme, qui a conservé même aux pires moments du stalinisme une sorte de monopole du sacré, là où le communisme ailleurs tentait d’en être le porteur séculier.

Le pouvoir communiste après-guerre, en Pologne, a tôt échoué à conquérir la société, et à se constituer en mouvement totalitaire. De ce point de vue, Poznan et Gdansk balisent bien la période communiste et soviétique de la Pologne : un pays où presque d’emblée la vocation totalitaire du régime a été contredite, mais sans être empêchée. Il a fallu que les oppositions se rencontrent, se comprennent et s’apprécient mutuellement et s’articulent, pour que le pouvoir, déjà affaibli du fait de son impuissance notamment économique, se démette. On peut le dire autrement : la chance du pouvoir, mais aussi celle de la société polonaise, a été dans la désarticulation, jusqu’à la fin des années 70, des combats sociaux -ouvriers-, nationaux et catholiques, et démocratiques.

.En 1956, l’emprise du pouvoir était encore grande, en 1980, elle s’est défaite, avant même que s’affiche la rencontre des contestations, incarnée par un Lech Walesa, leader ouvrier arborant à sa boutonnière l’effigie de la Vierge Noire de Czestochowa, et fonctionnant en lien étroit avec des intellectuels. La société polonaise restera encore industrielle durant quelques années, mais une tout autre période en fait a été inaugurée avec Solidarnosc, non seulement du point de vue politique, mais aussi du point de vue social, la société devenant post-industrielle pour entrer brutalement, sur un mode néo-libéral, dans une nouvelle ère économique, tandis que du point de vue national, le pays sortait de l’orbite russe et entrait dans l’Europe. Ceux qui ont conscience de l’apport remarquable de Solidarnosc en 1980-1981 ont raison, 45 ans plus tard, d’honorer les ouvriers de Poznan. Mais le chemin ayant mené à Gdansk 24 ans plus tard n’a pas été linéaire. Personne en 1956 n’aurait pu imaginer la façon remarquable dont Solidarnosc a mis fin à l’ère communiste, en tant que mouvement ouvrier, comme à Poznan, certes, mais aussi en ouvrant le chemin de la démocratie et de l’émancipation de la nation.

Michel Wieviorka

œuvre protégée par droit d'auteur. Toute diffusion doit être autorisée par l'éditeur 24/06/2026