
« Le jour de la marmotte » européen
Zelensky a comparé l’attitude des Européens au fameux « jour de la marmotte » où Bill Murray reste prisonnier d’une boucle temporelle grotesque, revivant sans cesse la même journée. On dit aux Européens qu’il faut agir – comme l’avait fait le président ukrainien dans ce même Davos il y a exactement un an. Mais douze mois plus tard, c’est la rebelote.
.Cette fois-ci, à la tribune du Forum de Davos, ce n’était pas au tour de Donald Trump d’incarner le rôle du principal accusateur de l’Europe. Certes, le discours d’une heure et demie du dirigeant américain a été parsemé de critiques à l’égard de notre continent, mais premièrement – elles n’ont pas été le clou de son intervention, et deuxièmement – elles étaient attendues et, en somme, tout à fait standard. Trump a déploré que l’Europe s’affaiblisse, gaspille l’argent public dans l’ « arnaque verte » et se laisse fatalement transformée par l’émigration. Cependant, le public d’élite réuni à Davos était davantage intéressé par ce que le président avait à dire concernant l’annexion du Groenland et les droits de douane punitifs qu’il venait d’annoncer pour huit pays européens, avec la France et l’Allemagne en tête. L’élite européenne s’est désormais habituée aux critiques américaines et donne l’impression qu’elle ne s’en fait plus guère. L’époque où le discours arrogant de Vance à Munich avait suscité une vive émotion et une rage envers les États-Unis est révolue.
À Davos, c’est Volodymyr Zelensky qui a remplacé les Américains dans le rôle de l’accusateur. Et cela a été une telle surprise pour le public que les auditeurs seraient restés bouche bée. Le quotidien allemand Politico notait que les propos de Zelensky avaient « choqué une partie du public », car ils laissaient entendre le « mépris », alors qu’on ne s’attendaient qu’à des accusations habituelles à l’égard de Moscou et à des plaintes quant à l’absence de progrès dans les négociations de paix. Cette fois-ci, ni l’un, ni l’autre, et Zelensky, sur un ton extrêmement dur, a dressé une liste de graves accusations contre l’Europe, non seulement pour sa position sur la guerre avec Moscou, mais aussi pour avoir, de manière irresponsable, désintégré et affaibli l’Occident. Le choc dans la salle a dû être d’autant plus grand que Zelensky a pulvérisé le discours dominant, selon lequel l’Europe ne fait que constamment « sauver » l’Ukraine, tandis que l’Amérique la livrerait volontiers à Moscou. L’Ukrainien a cependant dépeint la situation sens dessus dessous : c’est avec Trump que l’Ukraine parvient à s’entendre au sujet de la paix, et les choses, grâce à l’Amérique, certes lentement, mais elles avancent. Quant aux Européens, il n’y a avec eux que des problèmes.
On s’était tellement étendu en Europe sur la saisie des avoirs russes. « Et où en est-on ? » – a demandé Zelensky. « Malheureusement, Poutine est parvenu à stopper l’Europe », concluait-il. Un tribunal spécial devait être créé en Europe pour juger les crimes de guerre russes. Il n’a pas été créé. L’Amérique intercepte et arraisonne les pétroliers russes en mer. Pourquoi l’Europe n’en fait-elle pas autant ? On ne sait pas. Une vague massive de soutien au soulèvement pour la liberté en Iran a déferlé sur l’Europe. Mais un seul pays a-t-il levé le petit doigt pour arrêter le massacre ? Aucun, car les politiciens européens fêtaient Noël ce jour-là – ironisait-il. Au lieu de s’opposer à la Russie ou à l’Iran, les dirigeants européens se déchirent constamment et conseillent timidement à l’Ukraine de ne pas aborder lors des négociations avec les États-Unis la question de la livraison de missiles Tomahawk, car les attaques ukrainiennes contre la Russie suscitent beaucoup d’inquiétude en Europe.
Mais là où Zelensky a fait la plus grande impression, c’était quand il a réduit à l’absurde l’initiative de huit pays, menée par la France, l’Angleterre et l’Allemagne, d’envoyer des troupes au Groenland pour défendre l’île contre Trump. La rhétorique du président ukrainien mérite d’être citée ici dans son intégralité : « Si vous envoyez 30 ou 40 soldats au Groenland, à quoi cela sert-il ? Quel message cela envoie-t-il à Poutine, à la Chine ? Et surtout, quel message cela envoie-t-il au Danemark ? ». Ces mots ont été prononcés après que la question de « l’expédition européenne au Groenland » a exacerbé les tensions entre Macron et Merz d’un côté, et Trump de l’autre, et après que ce dernier a menacé les huit pays à la tête de la campagne anti-américaine de représailles tarifaires. Dans une telle ambiance, Zelensky a mis à nu la faiblesse désespérante des Européens et a transformé leur bellicisme ostentatoire à la grotesque. J’imagine l’effervescence s’emparer de l’auditoire de Davos.
Pour jeter de l’huile sur le feu, Zelensky a comparé l’attitude des Européens au fameux « jour de la marmotte » où Bill Murray reste prisonnier d’une boucle temporelle grotesque, revivant sans cesse la même journée. On dit aux Européens qu’il faut agir – comme l’avait fait le président ukrainien dans ce même Davos il y a exactement un an. Mais douze mois plus tard, c’est la rebelote. « L’Europe, comme toujours, se dit : peut-être que quelqu’un fera quelque chose un jour.» Alors même que les États-Unis lancent un Conseil mondial de la paix, les Européens sont incapables de s’entendre sur une position commune. Certains y adhèrent, tandis que d’autres – à l’instar de Macron – en signe de protestation rejettent l’initiative de Trump. Pourquoi ? Le jugement de Zelensky est tranchant comme un rasoir : parce que la seule chose sur laquelle l’Europe soit capable de se mettre d’accord, c’est d’attendre le changement à la présidence américaine. Voilà toute la grande stratégie politique de l’Europe : « le jour de la marmotte ». À la fin du discours, sans doute animé par la politesse, Zelensky distille quelques mots d’espoir, affirmant que seul l’action permettra de changer l’avenir. Mais personne, en l’écoutant, ne pouvait douter que si le dirigeant ukrainien nourrissait de tels espoirs, il les liait uniquement à Trump, et non à l’Europe.
.La veille du discours de Zelensky, j’ai suivi le débat à Davos auquel a participé le président Karol Nawrocki. Sarah Kelly, la journaliste de Deutsche Welle qui animait le débat, n’arrêtait pas d’interrompre le dirigeant polonais et de tenter à plusieurs reprises de lui faire admettre deux choses : premièrement – que le moment était venu de faire preuve de solidarité pour défendre le Groenland contre Trump, et que la Pologne devait donc rejoindre les rangs anti-américains ; et deuxièmement – que face à cela, l’alliance polonaise avec les États-Unis, et l’OTAN en général, passait au second plan. Bien sûr, Nawrocki n’est pas assez naïf pour se laisser prendre au dépourvu par une journaliste aussi tapageuse. En guise de réponse à ces thèses, il a habilement et avec un sourire narquois laissé supposer qu’il comprenait mieux la préoccupation de Trump pour le rôle stratégique du Groenland que la guerre absurde que Copenhague, sous la protection de Paris, tentait de déclarer aux États-Unis. Nawrocki s’en est finalement bien sorti, ai-je pensé. Mais lorsque, le lendemain, j’ai entendu Zelensky parler franchement de tout, y compris de l’idiotisme de la « guerre du Groenland », réprimandant l’Europe avec un sérieux teinté de moqueries à propos du « jour de la marmotte », je me suis dit : voilà, j’écoute un véritable homme d’État européen. Peut-être le seul sur notre continent aujourd’hui. Et j’ai regretté qu’il soit président de l’Ukraine et non de la Pologne.






