Paweł DOBROWOLSKI: Le bilan des deux décennies

Le bilan des deux décennies

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Paweł DOBROWOLSKI

Économiste en chef du Fonds polonais de développement (PFR), diplômé de Harvard. Entre 1989– 1991, il a travaillé avec le prof. Jeffrey Sachs. Entre 2011–2013, président du Forum de développement civique. Expert de l’Institut Sobieski. L'initiateur de l'introduction des auditions publiques en Pologne.

Ryc.: Fabien Clairefond

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La perspective marketing mise de côté, nous ne pourrons qu’affirmer que la vérité est qu’à long terme, tous les pays de notre région qui ont rejoint l’UE et introduit des réformes nécessaires rattrapent l’Occident au même rythme que la Pologne.

.L’année 1989 a libéré l’énergie des Polonais et d’autres nations d’Europe centrale et orientale. Toutes les sociétés de notre région ont, dans une plus ou moins grande mesure, profité de la possibilité de rattraper les pays occidentaux économiquement plus avancés. Elles l’ont fait généralement mieux à l’ouest du Bug et moins bien à l’est. Au début de la transformation, l’Ukraine avait un produit national par habitant similaire à celui de la Pologne, compte tenu du pouvoir d’achat intérieur. Actuellement, notre produit national par habitant, compte tenu du pouvoir d’achat, est trois fois supérieur à celui de l’Ukraine.

Après 1989, nous avons commencé à rattraper les retards du développement économique de plusieurs décennies, voire de plusieurs siècles. Pendant des centaines d’années, dans la partie du continent jadis dominée par les Romains, le niveau de développement a été sensiblement plus élevé. Actuellement, notre PIB par habitant se rapproche du PIB des pays les plus développés. Il y a trois décennies, en 1989, notre PIB correspondait à 11 % du PIB allemand. Actuellement, à savoir en 2023, notre PIB par habitant a atteint 42 % du PIB allemand ! Nous sommes allés encore plus loin si l’on prend en compte le pouvoir d’achat : de 30 % du PIB par habitant en Allemagne en 1989 à 70 % actuellement.

L’adhésion de la Pologne à l’Union européenne en 2004 a sensiblement élargi le marché directement accessible aux entrepreneurs polonais. L’UE, c’est plus de 500 millions de consommateurs. Il s’agissait probablement de l’impulsion de développement la plus importante qui ait influencé notre économie. Mais l’Union européenne n’est pas seulement un marché plus vaste, mais aussi des régulations économiques, des standards techniques et des solutions institutionnelles communes, dont beaucoup contribuent à accélérer l’essor polonais.

L’importance de l’influence des institutions et des normes communes saute aux yeux si on compare la Pologne et le Mexique. Pays frontalier des États-Unis, le Mexique a conclu un accord de libre-échange avec Washington et depuis le début des années 1980 il a mis en œuvre des réformes économiques favorables au marché. La Pologne ne met en œuvre des réformes similaires que depuis le début des années 1990. Mais nous sommes également unis par des institutions communes avec nos voisins. Nous avons signé un accord d’association avec les Communautés européennes en 1991, qui a accru notre crédibilité économique et fixé l’orientation de la transformation socio-économique. En 1993, l’UE a défini des critères détaillés que la Pologne devait remplir pour la rejoindre. Les négociations en vue de l’adhésion de la Pologne à l’UE ont débuté en 1997 pour s’achever en 2002. Jusqu’à l’entame du XXIe siècle, le PIB de la Pologne était inférieur à celui du Mexique, tant en termes absolus qu’après calcul en fonction du pouvoir d’achat. Mais depuis 2005, nous avons dépassé le Mexique en termes de PIB par habitant dans les deux aspects.

Cependant, rien ne garantit automatiquement que la Pologne rattrapera les pays les plus riches. Depuis six siècles, la Pologne est à peu près à la même distance du leader économique. La base du projet Maddison fournit des estimations du PIB par habitant pour de nombreuses économies, dont la Pologne, remontant à plusieurs siècles. Au cours des six derniers siècles, le PIB par habitant de la Pologne, ajusté au pouvoir d’achat, a varié entre 20 et 40 % du PIB par habitant du leader économique de l’époque, à savoir l’Italie, plus tard l’Angleterre et, à partir du XXe siècle, les États-Unis. D’une part, c’est une bonne nouvelle : depuis plusieurs siècles, nous ne sommes pas trop loin du leader actuel. En revanche, c’est un avertissement : chaque fois que notre PIB par rapport à celui du leader atteignait ses proportions actuelles, le rattrapage connaissait un coup d’arrêt.

En Pologne, nous aimons nous considérer comme un leader du développement régional. Nous proclamons rattraper l’Occident plus vite que les autres. Moi-même, lorsque je prépare des présentations pour des investisseurs étrangers ou que je collecte des fonds pour des entrepreneurs polonais, je présente des graphiques avec la croissance cumulée du PIB depuis 1990. Ces données placent invariablement la Pologne comme un leader en matière de développement. Toutefois, il ne s’agit là que d’un effet de base. L’année 1989 ou 1990 a été une période où l’économie polonaise a enregistré à la fois un déclin cyclique du PIB et un déclin structurel résultant de la transition vers une économie de marché. D’autres pays de notre région ont enregistré ces minimums au cours d’autres années. Si l’on compare la croissance des économies depuis 1990, nous sommes le leader. Mais si nous prenons par exemple 1995 comme année de référence, le leader du développement dans notre région serait… la Biélorussie.

Sur de courtes périodes, l’économies de certains pays de la région connaît une croissance plus rapide, celle d’autres une croissance plus lente. Toutefois, dans la perspective des trois dernières décennies, il est clair que toutes celles qui ont rejoint l’UE et ont procédé aux réformes nécessaires rattrapent l’Occident à un rythme similaire. La Roumanie en est un bon exemple. Au début des années 1990, son PIB par habitant était similaire à celui de la Pologne. Cependant, en raison du manque de réformes et de la corruption, le pays n’a pas connu un développement similaire à celui de la Pologne. En conséquence, dans les années 1990, le PIB par habitant en Pologne était deux fois et demie plus élevé en termes absolus qu’en Roumanie, et après prise en compte du pouvoir d’achat local, il était presque deux fois moins élevé. Cependant, la Roumanie a entrepris des réformes et a commencé à s’intégrer à l’économie européenne. Elle a commencé très rapidement à nous rattraper, ce qu’elle a pratiquement réussi en termes de PIB par habitant. Les prévisions disponibles indiquent qu’au cours des cinq prochaines années, la différence de PIB par habitant entre la Pologne et la Roumanie diminuera de plusieurs points.

La perspective marketing mise de côté, nous ne pourrons qu’affirmer que la vérité est qu’à long terme, tous les pays de notre région qui ont rejoint l’UE et introduit des réformes nécessaires rattrapent l’Occident au même rythme que la Pologne. On peut s’attendre à des changements sur plusieurs décennies du PIB débarrassés des perturbations cycliques. Il est possible de comparer la distance qui séparait les pays de notre région du leader économique sur de très longues périodes, par exemple avant la Seconde Guerre mondiale ou au XIXe siècle, pour déterminer si la distance par rapport au leader a considérablement changé aujourd’hui. Si la comparaison est exacte, il est difficile d’affirmer qu’un pays de notre région soit un leader en matière de développement. Différents pays ont introduit l’économie de marché à des moments différents et ont procédé tôt ou tard aux réformes nécessaires, mais l’effet est similaire : au fil des années, tous ont réalisé un bond de développement comparable.

Ce qui est extraordinaire dans notre développement au cours des trois dernières décennies, c’est que, malgré un point de départ bien pire – notre économie en 1989 était dans une situation bien pire que celle des autres économies de la région – nous avons atteint un développement similaire à celui d’autres pays de la région qui ont rejoint l’UE.

Notre essor économique extraordinaire se produit à une époque d’essor extraordinaire des économies des pays plus pauvres. Les trois dernières décennies ont été uniques car depuis plusieurs siècles, les pays plus riches se sont développés plus rapidement que les pays plus pauvres.

Il n’existe aucune explication universellement acceptée pour ces trois décennies extraordinaires. La théorie économique suppose que les économies plus pauvres devraient croître plus rapidement parce qu’il existe davantage d’opportunités d’investissement inexploitées. Selon la théorie, les capitaux devraient circuler des économies plus riches vers les économies plus pauvres. Cependant, depuis plusieurs siècles, la pratique veut que les pays plus riches se sont développés plus rapidement.

Les explications possibles de trois décennies de développement extraordinaire dans les pays plus pauvres comprennent : la fin du conflit entre les blocs socialiste et capitaliste, la mondialisation en cours, le ralentissement du progrès technologique et organisationnel et enfin la diffusion des connaissances sur les causes du développement économique et leur influence croissante sur les décisions prises par les sociétés.

Jusqu’en 1989 plus ou moins, le monde était divisé en deux blocs qui se détestaient : socialiste et capitalistes et il y avait le Tiers Monde. La compétition entre les blocs avait non seulement la dimension d’une compétition économique, mais se transformait souvent en guerres et en coups d’État parrainés par l’un ou l’autre camp. Pour visualiser les effets du conflit sur le développement, il suffit de regarder le cas de la Syrie ou de la Libye.

Une autre explication possible du développement sans précédent des pays plus pauvres est la mondialisation en cours. Aujourd’hui, il n’est pas nécessaire d’avoir un ensemble complet d’industries minières, lourdes et légères, dans un même pays pour se développer. La fragmentation des chaînes d’approvisionnement permet aux petites économies de se spécialiser dans des niches sélectionnées. Les petits pays dotés de petits marchés peuvent se développer en rejoignant la division mondiale du travail. Un autre avantage de la mondialisation est l’accès universel au marché des vecteurs énergétiques. Le développement moderne repose sur des machines énergivores. Les dernières décennies de mondialisation ont transformé l’énergie en marchandise. Vous n’avez pas besoin d’avoir votre propre industrie minière. Chaque économie peut acheter du pétrole, du gaz, du charbon ou du combustible nucléaire moyennant des frais appropriés.

Le ralentissement relatif de la croissance de la productivité dans les économies hautement développées aurait résulté de la transition vers l’économie numérique. Lorsque le progrès technologique et organisationnel ralentit, les économies périphériques rattrapent celles plus développées, mais lorsque le progrès accélère, elles sont moins performantes. Il est possible que les progrès en matière de traitement et de transmission des données, en cours depuis les années 1970, se traduisent bientôt par une accélération du développement économique des pays les plus développés. Il faut généralement entre une et plusieurs décennies pour que les nouvelles découvertes technologiques importantes se traduisent en rythme de développement. Les nouvelles technologies doivent être « incorporées » dans les machines, et les nouvelles machines doivent trouver une utilisation optimale – à travers des changements dans l’organisation du travail adaptant l’économie aux nouvelles technologies. Avant que ces changements n’interviennent, la croissance des performances des leaders ralentit.

Il est également possible que les plus pauvres finissent par apprendre à se développer comme les plus riches. Le livre La richesse des nations d’Adam Smith, paru en 1776, a lancé la recherche systématique sur le développement économique. Depuis lors, nous cherchons une explication des résultats du développement économique. Une grande partie de la population mondiale a connu l’échec de l’expérience d’économie planifiée au XXe siècle. Il est possible qu’il ait fallu deux siècles à l’humanité pour comprendre ce qu’est le développement économique et comment l’assurer.

Notre croissance extraordinaire au cours des trois dernières décennies semble faire partie d’un phénomène plus vaste : trois décennies au cours desquelles, pour la première fois, les pays plus pauvres connaissent, en moyenne, une croissance plus rapide que les pays plus riches.

Trois décennies de développement représentent un énorme succès civilisationnel, mais pour l’instant il s’agit d’un épisode de croissance et non d’une convergence durable avec l’Occident. Le défi consiste à maintenir un avantage similaire en matière de taux de croissance par rapport à l’Occident plus longtemps que trois décennies. Statistiquement, la fragilité de la croissance est la principale cause de la pauvreté de certains pays. Ils se développent parfois assez rapidement pendant plusieurs années, parfois une décennie ou deux, mais les événements économiques, politiques et militaires externes ainsi que les dynamiques politiques internes perturbent ces épisodes de développement supérieur à la moyenne.

Actuellement, les risques externes pesant sur notre poursuite de l’Occident augmentent. Au XXIe siècle s’accentue la confrontation géopolitique. De nombreux signes indiquent également que les pays occidentaux les plus développés s’approchent d’une accélération significative de leur développement liée à la numérisation de leurs économies.

Pour maintenir une croissance élevée en Pologne, nous devons mettre en place les conditions permettant d’investir dans les moyens de production et les compétences et de rendre l’économie résistante aux chocs économiques. Et lorsque des chocs surviennent, il faut être en mesure d’en réduire les effets néfastes. Nous avons pu observer un soulagement efficace des chocs grâce aux programmes de protection économique mis en œuvre par le Fonds polonais de développement (PFR) pendant la pandémie. Face au confinement et à la perturbation des chaînes d’approvisionnement à l’échelle du globe, les programmes d’aide aux entrepreneurs lancés par le PFR en 2020–2022 ont protégé les entrepreneurs polonais d’un effondrement qui aurait pu saper le développement de ces dernières années.

Pour maintenir un rythme élevé de développement, il faut des politiques qui réduisent le fardeau des facteurs limitant le développement ainsi que la création et le renforcement d’institutions qui soutiennent le développement. L’imprévisibilité de la législation fiscale polonaise (et non le niveau d’imposition !) est probablement la limitation la plus importante au développement de la Pologne. L’offre d’investissements rentables en Pologne dépend de leur risque. Les mêmes investissements que dans d’autres pays à risque plus élevé ne seront pas rentables en Pologne. Le risque d’incertitude fiscale est plus grave, en particulier dans le cas de projets plus innovants menés dans des entreprises plus petites et respectueuses de la loi. Les petites entreprises, contrairement aux multinationales, ne peuvent pas se permettre de disposer de services juridiques et fiscaux étendus. En cas de contrôle et de décision injuste, ils ne peuvent pas se permettre de discuter avec le fisc pendant de nombreuses années.

.Les trois dernières décennies ont été un immense succès acquis dans des conditions favorables. Il n’est pas garanti de rattraper davantage les plus riches. Il n’existe plus une seule grande réforme qui apporterait des décennies de croissance. Jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, année après année, décennie après décennie, nous devons créer les conditions nécessaires pour investir dans les moyens de production et les compétences. Le développement est assuré par des dispositifs socio-économiques qui permettent d’accumuler jour après jour, décennie après décennie, des connaissances théoriques, des améliorations techniques et organisationnelles, des capitaux et des investissements.

Paweł Dobrowolski

œuvre protégée par droit d'auteur. Toute diffusion doit être autorisée par l'éditeur 25/04/2024