John ALLISON: Mon Moniuszko John ALLISON: Mon Moniuszko

Mon Moniuszko

John ALLISON

Rédacteur en chef du magazine « Opéra », critique musical dans « The Daily Telegraph ». Membre de jury dans de nombreux concours internationaux de musique, cofondateur, en 2013, du prix International Opera Awards.

Ryc. Fabien CLAIREFOND

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Si même les mélomanes les plus expérimentés de Londres, de Paris ou de New York ignorent complètement Moniuszko, ce n’est pas pour autant un problème uniquement polonais. Peu de pays sont capables de mieux promouvoir leur musique que la Pologne – écrit John ALLISON

.En 1872, année de la mort de Stanisław Moniuszko, Napoleon Orda entreprit son odyssée de dix ans afin de documenter les monuments et les vues historiques des territoires qui avaient jadis constitué la République des Deux Nations – polonaise et lituanienne – mais qui se trouvaient à l’époque partagés entre les puissances limitrophes. Orda n’était pas qu’un superbe dessinateur : pendant ses années d’exil à Paris, il avait côtoyé Chopin et Liszt, composé ses propres musiques et même dirigé la Comédie-Italienne. Cet homme d’une sensibilité musicale très aiguë ne pouvait donc pas, en arrivant près de Minsk, ne pas se rendre sur le lieu de naissance du plus grand compositeur polonais d’opéras du XIXe siècle. Publiée dans le troisième des huit albums sous le titre collectif Album des vues historiques de la Pologne, sa vue de la demeure de Moniuszko à Ubiel, dans la province de Minsk, est une des images les plus évocatrices : dans une série largement consacrée aux châteaux en ruine, aux grands palais et aux églises imposantes, un manoir de campagne fait immédiatement résonner la musique d’un charme tellement simple du Recueil de chants domestiques en plusieurs volumes de Moniuszko. Cette esquisse d’Orda et une autre encore réalisée à Ubiel sont les seules images conservées du berceau familial du compositeur, détruit pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le manoir où est né Stanisław Moniuszko – domaine Ubiel, gouvernorat de Minsk ; gravure sur bois de Sypniewski. Reproduction : Forum

.Moniuszko nacquit en 1819 dans ce qui est à présent territoire biélorusse et passa la première phase de sa carrière dans ce qui est à présent territoire lituanien. Ce n’est pas seulement l’ancienne maison de Moniuszko à Varsovie qui est aujourd’hui occupée par un café ; une chaîne de cafés a également repris le bâtiment à Minsk qui, comme le rappelle une plaque apposée sur la façade, était la maison de la famille Moniuszko au début des années 1830. Le musée du théâtre de Minsk a une belle section consacrée aux productions d’opéras de Moniuszko, et la ville a récemment fait ériger une statue montrant le compositeur partageant un banc avec l’écrivain et activiste social biélorusse Vincent Dunin-Marcinkievič, avec qui il collabora à ce qui est généralement considéré comme le premier opéra biélorusse, Sielanka. Mais mis à part cet opéra perdu, il composa entièrement en polonais (ou en latin, pour certaines œuvres liturgiques). Aux côtés d’autres grands Polonais nés au-delà des frontières actuelles du pays, d’Adam Mickiewicz à Czesław Miłosz et d’Ignacy Jan Paderewski à Karol Szymanowski (en passant par Orda lui-même), Moniuszko transcende les démarcations politiques modernes et appartient à tous, mais surtout à la Pologne.

Il mérite incontestablement le titre de « Père de l’opéra polonais », même si une telle étiquette – appliquée de la même manière, dans leurs pays respectifs, à Smetana, Erkel et Glinka – doit être considérée avec une certaine nuance. En fait, aucun de ces compositeurs ne fut le pionnier des traditions lyriques indigènes, mais ils firent plus que tout autre pour les établir. Hormis La Fiancée vendue, qui scella très tôt la renommée mondiale du compositeur tchèque, les opéras de ces compositeurs sont restés en grande partie des secrets bien gardés dans leur pays natal. Pour quiconque est tombé sous le charme de la musique de Moniuszko, le fait qu’il reste si peu connu au-delà de l’Europe centrale et orientale est extrêmement frustrant, mais un coup d’œil sur la situation dans son ensemble ajoute une perspective à cet état des choses. Certains rétorqueraient que les intrigues « nationales » – voire, peut-être, nationalistes – de certains opéras de ces compositeurs peuvent constituer un obstacle à une adhésion plus large du public, et qu’elles présentent également des défis linguistiques. Mais de tels reproches sont sûrement moins un problème aujourd’hui, alors que de nombreux opéras russes et tchèques, en particulier, font partie du répertoire établi.

Stanisław Moniuszko, tableau de Tadeusz Maleszewski, 1865.

.Vu l’étroitesse du canon de l’opéra, on n’est pas surpris de constater que les œuvres polonaises ont peu progressé sur les scènes internationales (Le Roi Roger de Szymanowski serait une exception récente). Comme le canon peut varier d’un pays à l’autre, on ferait mieux d’éviter les généralisations, mais la liste mondialement admise, immuable depuis des décennies, des « cinq premiers » comporte La Traviata, La Flûte enchantée, Carmen, Les Noces de Figaro et La Bohème. S’ils ne tuent pas réellement la musique, la plupart des canons renforcent l’aspect muséographique du monde lyrique international, néfaste surtout aux œuvres modernes, aux pièces plus anciennes et à celles écrites au-delà des aires géographiques des traditions austro-allemande, italienne et française. La donne changera-t-elle à la suite de la pandémie qui a forcé les opéras à reconsidérer comment – et quoi – présenter ? Les futurs canons tiendront-ils compte des besoins des esprits plus curieux ?

Si même les mélomanes les plus expérimentés de Londres, de Paris ou de New York ignorent complètement Moniuszko, ce n’est pas pour autant un problème uniquement polonais. Peu de pays sont capables de mieux promouvoir leur musique que la Pologne, et il peut être tentant de penser que quelques enregistrements de haut niveau – réalisés avec des vedettes internationales et édités dans des grands labels – contribueraient à changer profondément les perceptions du public. Les expériences passées, pourtant, suggèrent le contraire. Certains pouvaient, tout à fait raisonnablement, s’attendre à ce que les théâtres d’opéra prennent la cause du compositeur brésilien Antônio Carlos Gomes (qui en tant que contemporain de Verdi et de Puccini connut le succès à La Scala) lorsque Plácido Domingo a enregistré son Il Guarany, il y a environ un quart de siècle. Il n’en est rien : Gomes reste oublié de la majorité des amateurs d’opéra. Domingo a également joué un rôle dans la promotion de la zarzuela, le genre typiquement espagnol, faisant partie intégrante de la vie culturelle du pays, mais qui semble condamnée à ne jamais s’exporter. L’Espagne a en effet beau être l’un des pays les plus visités au monde et de se servir d’une langue largement répandue à travers la planète, très peu de grands opéras internationaux en dehors de la péninsule ibérique se sont jamais intéressés à un genre qui est indéniablement riche en pièces merveilleuses. De même, il est probablement réaliste d’accepter que Moniuszko reste en grande partie un beau secret bien gardé.

Mais quelle découverte enrichissante il est pour ceux qui se plongent dans sa musique, aussi bien pour des Polonais, qui ont grandi avec ses œuvres, que pour des non-Polonais, comme moi, qui sont tombés sous son charme. Afin de prendre conscience de son talent, il suffit de connaître ses deux opéras les plus célèbres et sûrement les plus grands, Halka et Le Manoir hanté. Ils mettent en valeur tous les éléments les plus attrayants de la musique du compositeur : des airs d’un lyrisme éclatant, des numéros de danse à couper le souffle, un fort piment folklorique. Halka – un opéra révolutionnaire remarquable – est un paradoxe, un symbole national mais en aucun sens un opéra nationaliste, car bien qu’il prenne pour cadre la montagne, il puise profondément dans la conscience polonaise, son intrigue étant universelle et typique de l’intérêt plus large au XIXe siècle pour l’archétype de Giselle. Néanmoins, l’étiquette ‘nationaliste’ persiste, et c’est une des raisons pour lesquelles Halka reste relativement inconnue en dehors de la Pologne (une représentation récente au Theater an der Wien a été la première à Vienne en 55 ans). En revanche, le caractère trop polonais du Manoir hanté, opéra national par excellence et peut-être le magnum opus de Moniuszko – l’a empêché de mieux voyager. Un rappel nostalgique d’une Pologne d’antan qui paraissait perdue pour jamais au moment de la première en 1865, survenue à la suite d’une insurrection, sanglante mais ratée, qui opposa, 18 mois durant, des patriotes polonais et des Russes, connue sous le nom de Soulèvement de janvier. Riche en sens cachés, l’œuvre ne sera jamais complètement évidente pour les étrangers.

Répétition de Halka de Stanisław Moniuszko dans le cadre du XXe Festival d’Opéra de Bydgoszcz (Pologne), Opera Nova. Fot. Roman BOSIACKI/Forum

.Les autres compositions de Moniuszko sont traditionnellement considérées comme moins importantes, mais elles restent puissantes à leur manière et méritent de l’intérêt – un intérêt qui est devenu beaucoup plus apparent sous les projecteurs du festival « Chopin et son Europe » qui offre au public des œuvres méticuleusement préparées et enregistrées sur des instruments d’époque. À titre d’exemple, jusqu’au concert festivalier d’août 2020, il n’avait pas été facile d’apprécier pleinement toutes les qualités particulières de l’opéra La Comtesse. Cette représentation d’exception reste un de mes meilleurs souvenirs musicaux d’une année de tous les bouleversements. Comme il sied à une œuvre peut-être plus en phase avec les influences françaises qu’avec le bel canto, La Comtesse compense tout ce qui y fait défaut par de longues mélodies enivrantes avec une richesse inouïe de détails. Ses morceaux de ballet rappellent à quel point la danse est un élément important chez Moniuszko. Le livret de La Comtesse est l’œuvre de Włodzimierz Wolski, librettiste déjà pour Halka. Bien que les textes soient très différents – l’un est une comédie, l’autre, une tragédie – ils ont en commun un élément de critique sociale. Paria, le dernier opéra de Moniuszko, longtemps négligé, prévu pour rejoindre le millésime 2021 du festival « Chopin et son Europe » est un cas particulièrement intéressant. Pas tout à fait conforme à l’image que nous avons aujourd’hui de Moniuszko en tant que « Père de l’opéra polonais » ni aux attentes nationalistes du public d’autrefois, Paria est la seule parmi les œuvres mûres de Moniuszko à avoir un cadre non polonais. En effet, le compositeur n’y cherche plus à satsifaire les attentes du public en quête de réconfort patriotique, mais choisit une histoire apparemment banale, une sorte de croisement entre Les Pêcheurs de perles et Aida, basée sur le texte de Casimir Delavigne qui trouva déjà un débouché lyrique dans Il Paria de Donizetti.

Ne s’insérant pas toujours parfaitement dans les programmations de théâtres, les opéras en un acte de Moniuszko sont facilement oubliés. Parmi eux figurent Verbum nobile et Flis (Le Flotteur). Flis est peut-être le seul opéra à faire figurer « un coiffeur de Varsovie » comme l’un des personnages. Son action bucolique se déroule sur les rives de la Vistule et permet de comprendre à quel point le grand fleuve polonais est profondément ancré dans la psyché de la nation. Évidemment, le manque de connaissances géographiques de première main n’est jamais un obstacle à la juste appréciation de la musique. Celle de Flis est en effet d’une telle beauté qu’elle mérite amplement d’être mieux connue du grand public.

Moniuszko composa aussi environ 300 chants. Certains, réunis dans le Recueil de chants domestiques, sont modestes ; d’autres éblouissent par leur qualité les rendant dignes d’entrer dans le répertoire international du Lied. Une fois entendus, des chants tels que Prząśniczka (La Fileuse), Znasz-li ten kraj ? (Connais-tu ce pays ?, le Kennst du das Land de Goethe) et Kozak (Cosaque) ne seront jamais oubliées. J’ai eu le privilège de faire partie du jury du Concours international de chant Stanisław Moniuszko, et j’ai toujours attendu avec impatience l’opportunité qui m’était offerte d’entendre autant de chants de Moniuszko. Ses textes vont de jeunes poètes contemporains comme Adam Asnyk, qui vivra jusqu’à la fin du XIXe siècle et anticipera le mouvement de la « Jeune Pologne », jusqu’à Jan Kochanowski, le grand poète de la Renaissance. Le chef-d’œuvre de ce dernier – Thrènes (Lamentations) – composé pour commémorer sa fille Ursule morte précocement, servit à Moniuszko de décor pour une série de chants où le compositeur, à son tour, pleure la mort de son fils aîné Kazimierz. Une autre grande inspiration fut Adam Mickiewicz, l’auteur préféré de Moniuszko, dont il mit en scène de très nombreux poèmes.

.Le portrait de Moniuszko ne serait pas complet sans mentionner ses pièces pour piano, deux quatuors à cordes et quelques œuvres orchestrales. Il composa une quantité de musique sacrée, dont les Litanies d’Ostra Brama, un autre chef-d’œuvre. Les entendre à Vilnus (la ville du sanctuaire d’Ostra Brama), jouées, de surcroît, en l’église Saint-Jean où Moniuszko avait été organiste, fut un des moments forts personnel du compositeur. Dans ses œuvres chorales laïques, comme dans Widma (Fantômes), il s’inspira de nouveau de Mickiewicz et de ses poèmes Les Aïeux (deuxième partie) et Sonnets de Crimée. Il est difficile d’entendre ces compositions en dehors de la Pologne, mais elles sont le reflet d’une œuvre riche et toujours sous-estimée de Moniuszko, d’importance à la fois locale et universelle.

John Allison

This content is protected by copyright. Any further distribution without the authors permission is forbidden. 31/01/2021

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