
Notes du jury - Réflexions sur le 19e Concours Chopin
Le Concours international de piano Frédéric Chopin, qui se tient tous les cinq ans à Varsovie, est l’un des événements les plus prestigieux du genre. De renommée mondiale, il suscite un vif intérêt auprès des musiciens et mélomanes.
.J’ai eu le privilège de faire partie du jury des trois dernières éditions : 2015, 2021 et 2025. Dès le début, j’ai été impressionné par les qualités exceptionnelles des jeunes pianistes, et j’ai également été très impressionné par mes collègues. Pour chacune de ces éditions, le jury comptait dix-sept membres, issus du monde entier et comprenant des pianistes, des pédagogues et d’autres spécialistes de renom, possédant une vaste expérience et une grande expertise de la musique de Chopin.
L’une des particularités du Concours est qu’il se concentre sur l’œuvre d’un seul compositeur : alors que la plupart des concours exigent des candidats qu’ils interprètent des œuvres de divers auteurs, le Concours Chopin est par nature « monotechnique ». C’est notamment pour cette raison que les membres du jury doivent posséder une connaissance approfondie de la musique de Chopin. Malgré la diversité de nos parcours professionnels et artistiques, notre connaissance et notre amour communs pour l’œuvre de Chopin nous permettent d’appréhender collectivement ce qu’implique une bonne interprétation – d’où la grande cohérence que l’on observe souvent dans les notes attribuées aux candidats. Des divergences d’opinions peuvent également survenir, comme on peut s’y attendre d’un jury aussi important. D’où les dispositions du règlement relatives au vote et au règlement des désaccords.
Une connaissance approfondie du répertoire est en effet une condition essentielle pour évaluer « les qualités d’interprétation de chaque participant », ce qui, selon le règlement, constitue l’une des principales missions du jury. Le règlement stipule également que « chaque membre du jury est tenu d’évaluer les participants au Concours de manière impartiale, conformément aux normes internationales d’évaluation de l’interprétation pianistique, et notamment au regard des caractéristiques stylistiques uniques des œuvres de Frédéric Chopin ». La portée de ces critères n’a rien d’étonnant : la prise de décision artistique requiert non seulement des connaissances et une expertise de la part de chaque membre du jury, mais aussi un sens général, une sorte d’ « intuition », permettant de comprendre pourquoi une interprétation est plus réussie artistiquement qu’une autre.
Personnellement, je recherche personnellement une superbe maîtrise pianistique, une compréhension profonde de la musique et une conception artistique unique et personnelle – mais même ces qualités fondamentales ne représentent qu’une partie de ce que j’espère trouver. Je m’intéresse d’abord à la qualité du son du pianiste et à ce qu’il me communique en tant qu’auditeur. Chopin lui-même insistait sur « le plus beau son », bien que cela ne suffise pas à lui seul pour bien jouer sa musique – une leçon que certains candidats gagneraient à apprendre. Il est tout aussi important de ne pas se laisser absorber par l’instant au détriment du tracé des lignes mélodiques et des phrases d’ensemble, pourtant essentiels à l’élan et à la direction de la musique. De plus, il faut savoir démêler les implications parfois contradictoires de l’harmonie, du rythme, des nuances, etc. Je veux entendre la musique se « découvrir », comme si elle prenait vie dans une improvisation, plutôt que d’être reproduite, apprise par cœur. Le jeu doit être souple et vivant, et la technique doit être utilisée à des fins expressives, et non comme une fin en soi. Bien que chaque membre du jury ait son propre point de vue sur ces questions, je crois qu’elles constituent un socle commun pour notre compréhension de la musique de Chopin et pour l’évaluation des participants.
Nombreux sont ceux qui suivent le concours sans forcément connaître les critères de sélection des jurés, qui déterminent ensuite les lauréats. En réalité, le processus est bien plus complexe que la simple attribution de notes selon son appréciation de l’artiste sur scène. Mon objectif est ici de vous éclairer sur le travail du jury pendant et après chaque épreuve, ainsi qu’à la fin de ce long parcours dans lequel et les participants et les jurés sont engagés.
Le Concours Chopin dure plusieurs semaines et se divise en trois tours, suivis de la finale. Le premier tour dure cinq jours, le deuxième quatre jours, et le troisième tour ainsi que la finale trois jours chacun. Une journée de repos est prévue entre chaque tour. Bien avant le début du concours principal, une sélection a lieu lors d’un tour de qualification puis d’un tour préliminaire, organisés successivement sur plusieurs mois. Sur les 642 candidatures reçues en 2025 – un nombre record – 171 pianistes ont été sélectionnés pour le tour préliminaire par un jury restreint. Au cours de douze jours d’auditions à Varsovie au printemps 2025, un autre jury a sélectionné les candidats pour le concours principal en octobre. Au total, 84 pianistes ont été admis au premier tour, dont 40 ont accédé au deuxième tour, 20 au troisième et 11 à la finale. Jusqu’à dix-sept récitals étaient organisés chaque jour du premier tour, dix par jour au deuxième tour et jusqu’à sept par jour au troisième tour. Les finales de cette année se déroulaient par groupes de trois ou quatre concerts sur des jours consécutifs. On ne saurait trop insister sur le degré de concentration et d’endurance requis pour écouter attentivement et équitablement chacun des 155 récitals de cette dernière édition.
Le règlement de l’Institut Chopin définit le répertoire à jouer à chaque tour. La 19e édition a introduit des innovations intéressantes. Au premier tour, les pianistes devaient interpréter l’une des cinq études imposées, et non plus deux comme les années précédentes, ainsi qu’une des trois valses, auparavant au programme du second tour. Le programme du premier tour comprenait également un nocturne ou une œuvre similaire (choisi parmi les douze citées dans le règlement) et une pièce plus longue : soit l’une des quatre ballades, soit la Barcarolle op.60, soit la Fantaisie op.49. Les récitals du second tour étaient plus longs – jusqu’à 50 minutes – et devaient inclure au moins six préludes de l’op.28 (soit les n° 7 à 12, 13 à 18 ou 19 à 24), une polonaise et d’autres pièces, pour une durée totale de 40 à 50 minutes. De nombreux candidats ont interprété l’op. 28. L’épreuve s’est corsée au troisième tour, où les pianistes devaient interpréter l’une des sonates de maturité (op. 35 ou op. 58), ainsi qu’un ensemble de mazurkas (issues de huit opus) et d’autres œuvres, pour une durée totale de 45 à 55 minutes. Les onze finalistes ont interprété, comme le veut la tradition, un concerto de Chopin avec orchestre, ainsi que la Polonaise-Fantaisie op. 61, une nouveauté servant de critère de comparaison entre les candidats.
Les membres du jury attribuent une note individuelle à chaque pianiste à chaque tour, sur une échelle de 1 à 25. L’Institut Chopin fournit la signification des points sur cette échelle. Le niveau requis étant très élevé, il était rare qu’un candidat obtienne une note inférieure à la moyenne (soit 12 à 15 points), même si cela s’est produit occasionnellement. Les feuilles de score sont collectées à la fin du premier tour, puis immédiatement après chaque session (matin et après-midi) des tours suivants. Les membres du jury peuvent procéder à quelques ajustements à la fin des deuxième et troisième tours, une fois le classement individuel établi. Le secrétaire du concours calcule ensuite la moyenne de chaque participant, et les notes aberrantes attribuées par les membres du jury sont ajustées à la hausse ou à la baisse selon la procédure décrite dans le règlement, afin d’obtenir une moyenne définitive par candidat. Lorsqu’un candidat est élève d’un ou plusieurs membres du jury, comme défini dans le règlement, ces derniers n’attribuent aucune note ; sa moyenne est alors calculée sur la base des notes correspondantes.
À la fin de chacun des trois premiers tours, les membres du jury reçoivent les moyennes ajustées de tous les candidats, classées par ordre décroissant. Aucun nom n’est divulgué et les jurés ignorent les notes attribuées par leurs collègues. (Ce degré d’anonymat permet d’éviter toute influence sur les jugements des autres et de rester impartial quant aux performances des candidats lors des tours suivants.) Les moyennes sont ensuite discutées avant de décider du nombre de participants qualifiés. La procédure est similaire après la finale, mais le jury a désormais accès aux noms des finalistes ainsi qu’aux moyennes. Cela permet de déterminer les lauréats des prix principaux et des prix spéciaux. Lors des deux premières éditions auxquelles j’ai participé, les résultats de chaque tour étaient considérés individuellement, sans tenir compte des autres tours. Ainsi, seuls les scores du deuxième tour déterminaient la qualification pour le troisième tour, et seuls ceux du troisième tour servaient à sélectionner les finalistes. En revanche, pour la première fois en 2025, un score cumulatif a été établi pour chaque candidat. Lors du calcul des scores cumulatifs à la fin du deuxième tour, le score du premier tour comptait pour 30 % et celui du deuxième tour pour 70 % du total. Pour déterminer les qualifiés pour la finale après le troisième tour, les scores du premier tour comptaient pour 10 %, ceux du deuxième tour pour 20 % et ceux du troisième tour pour 70 %. Pour obtenir le score final cumulatif, le premier tour comptait pour 10 %, le deuxième tour pour 20 %, le troisième tour pour 35 % et le score de la finale pour 35 %. En conséquence, les performances des candidats tout au long de la compétition ont influencé leur classement final. De fait, certains pianistes ayant brillé lors des étapes précédentes ont reculé dans le classement, car les performances, plus importantes, du troisième tour et de la finale ont eu un impact plus significatif sur le résultat final.
Après l’annonce des résultats de la 19e édition, tôt le matin du 21 octobre, de nombreuses spéculations ont circulé dans la presse et sur les réseaux sociaux quant aux raisons de la « longueur » des délibérations du jury. En réalité, la réunion finale du jury n’a duré que quelques heures, et certainement pas les quatre ou cinq heures évoquées par certains. Une fois le dernier concert terminé vers 21h30 le 20, il a fallu environ 90 minutes au secrétaire du concours pour récupérer les feuilles de score et les candidatures aux prix spéciaux, puis pour effectuer les calculs nécessaires. La réunion n’a donc débuté qu’après 23h et s’est terminée vers 2h du matin, soit environ trois heures plus tard. Ce délai est tout à fait raisonnable pour l’examen de résultats aussi importants et la désignation des lauréats.
Lors de la réunion, le règlement du concours a été scrupuleusement respecté. Après réception des calculs, le jury les a examinés en détail avant de confirmer le classement initial et d’attribuer les prix en conséquence. Au cours de ces discussions, plusieurs classements alternatifs ont été proposés par certains membres, conformément à une disposition du règlement autorisant des ajustements d’une ou deux places seulement au classement final. Toutefois, ces modifications n’ont pas été acceptées par la majorité (telle que définie dans le règlement), d’où notre décision collective de maintenir les résultats initiaux. Le fait que ces résultats aient fait l’objet d’un examen aussi approfondi témoigne de l’engagement du jury à parvenir aux résultats les plus solides et les plus justifiés, et de la légitimité de ces résultats au regard de toutes les considérations pertinentes.
Cela signifie-t-il que les préférences de chaque membre du jury ont toujours été respectées ? Certainement pas, mais il ne pouvait en être autrement pour un jury de dix-sept personnes prenant leurs décisions par consensus – un processus qui implique nécessairement des compromis. Lorsque l’Institut Chopin a publié en ligne les notes de chaque membre du jury le 29 octobre, chacun a pu constater précisément comment chaque juré avait évalué les différents candidats et quel classement final aurait été établi en fonction de ses préférences personnelles. Depuis, nos notes ont été analysées en profondeur par de nombreux commentateurs, et de nombreuses « théories » ont été avancées à leur sujet. Il suffit de dire que ce niveau d’examen témoigne non seulement de l’importance des résultats du Concours Chopin pour nombre de ses adeptes, mais aussi du degré d’équité, de transparence et de rigueur dont ont fait preuve le jury et les organisateurs du concours à toutes les étapes de la 19e édition, comme lors des éditions précédentes.
Certains auditeurs resteront déçus par les résultats. À ceux-là en particulier, j’adresse quelques remarques. Premièrement, il faut bien comprendre que ce que le jury a entendu à la Philharmonie de Varsovie n’est pas la même chose que ce qu’ont entendu les auditeurs à la radio ou sur les plateformes en ligne. Même au sein du jury, les expériences d’écoute ont varié selon l’emplacement de chacun : d’un côté ou de l’autre, ou au premier rang plutôt qu’au dernier. (Il se trouve que les jurés occupaient des places différentes pour chacune des quatre épreuves, ce qui nous a permis d’entendre chaque candidat sous différents angles.) Non seulement les réactions du public ont été influencées par leur emplacement dans la salle, mais les prestations observées uniquement grâce à des enregistrements vidéo/audio réalisés avec des microphones et des prises de vue rapprochées ont suscité des réactions encore plus divergentes que celles des jurés installés au balcon, à une certaine distance de la scène. De plus, les réactions de chaque personne suivant le concours – y compris les membres du jury et les millions d’auditeurs – seront influencées par leurs attentes et préférences personnelles. Dans cette optique, il est bon de rappeler qu’en matière d’art, il n’existe jamais de « bien » ou de « mal » absolu.
.On me demande souvent si je suis satisfait des résultats, et ma réponse est un « Oui » sans hésitation. Ce n’est pas parce que mes notes attribuées lors des quatre tours ont abouti au classement exact présenté par le jury lors de sa réunion du 20 octobre au soir : au contraire, certains candidats auraient obtenu de meilleurs résultats si l’on s’était basé uniquement sur mes notes, tandis que d’autres auraient été moins bien classés. J’avais également espéré le succès de certains candidats éliminés plus tôt, notamment quelques-uns auxquels j’avais attribué la note maximale de 25 points. Je comprends néanmoins – comme chaque membre du jury – que le processus auquel nous participons est démocratique et que l’intérêt d’un jury nombreux est de garantir que les décisions collectives prennent en compte l’ensemble des critères susceptibles d’influencer le processus, et non pas seulement ceux d’une seule personne ou d’un seul groupe. Ajoutez à cela le fait que la musique de Chopin compte parmi les plus originales, subtiles, voire insondables du répertoire occidental, et la nécessité d’un jury conséquent, comme ceux dont j’ai fait partie, devient d’autant plus évidente. Il est indéniable que les décisions d’un jury ne correspondront jamais à l’avis de chaque auditeur, mais c’est précisément ce qui est nécessaire pour ce compositeur et ce concours en particulier.



