Nathaniel GARSTECKA: Les Français de Pologne, entre richesse culturelle et défi politique

fr Language Flag Les Français de Pologne, entre richesse culturelle et défi politique

Photo of Nathaniel GARSTECKA

Nathaniel GARSTECKA

Journaliste à "Wszystko co Najwazniejsze". Parisien né dans une famille d'origine polono-juive, habite à Varsovie. Il se passionne pour l'histoire et la culture polonaise, française et du peuple juif.

Ryc. Fabien CLAIREFOND

Autres textes disponibles

La France et la Pologne sont ainsi proches par différents aspects. Leurs intérêts nationaux ont très longtemps été (et sont toujours) complémentaires: les deux pays ont souvent été alliés et n’ont jamais été en guerre l’un contre l’autre.

.«À côté des Français, l’armée polonaise tout entière avance. Notre Józef, notre Dąbrowski, nos aigles blancs! Ils sont déjà en route, au premier signe de Napoléon, ils traverseront le Niémen et, mon frère, la patrie renaîtra!». Ce vibrant appel peut être lu dans Messire Thadée («Pan Tadeusz»), l’œuvre d’Adam Mickiewicz, écrite et publiée à Paris en 1834. Celui qui est considéré comme l’un des grands «bardes nationaux» de la Pologne était en même temps le guide spirituel et politique de la Grande Emigration polonaise à Paris à partir de l’échec de l’insurrection indépendantiste de 1831. A ce titre, il est l’une des figures principales des relations franco-polonaises du XIXème siècle et s’inscrit dans la longue histoire de l’amitié entre nos deux nations.

Ces relations et cette amitié sont plus profondes qu’il n’y parait. Elles débutent en 1573, lors de l’élection de Henri de Valois (le futur roi de France Henri III) au trône de Pologne. Malgré un court séjour à Cracovie qui n’aura pas marqué les esprits, sa présence aura tout de même semé les germes de liens très solides. Plusieurs rois polonais ont pris comme épouses des Françaises: Louise-Marie de Gonzague a été reine de Pologne de 1645 à 1667 en tant qu’épouse des rois Ladislas IV et Jean II Casimir Vasa, et Marie-Casimire d’Arquien de 1674 à 1696 après son mariage avec le futur roi Jean Sobieski. Du côté français, il est important de signaler l’œuvre du roi de Pologne Stanislas Leszczynski en Lorraine et le mariage de sa fille Marie avec le roi Louis XV. Ainsi, une Polonaise sera reine de France de 1725 à 1768 et sera la grand-mère de Louis XVI, Louis XVIII et Charles X.

A ces liens monarchiques s’ajoutent les liens impériaux et républicains. Napoléon Bonaparte eut un fils franco-polonais, le comte Alexandre Walewski – qui servit la France en tant que député, sénateur, ambassadeur et ministre des Affaires étrangères de Napoléon III. Le prince Joseph Poniatowski (dont les descendants seront députés français) est le seul étranger à avoir été fait maréchal d’Empire, symbole de la fraternité d’armes qui a uni les Français et les Polonais durant l’épopée napoléonienne.

La France et la Pologne sont ainsi proches par différents aspects. Leurs intérêts nationaux ont très longtemps été (et sont toujours) complémentaires: les deux pays ont souvent été alliés et n’ont jamais été en guerre l’un contre l’autre. La France a soutenu les élans indépendantistes polonais au XIXème siècle, a grandement contribué à ce que la Pologne renaisse au lendemain de la Première Guerre mondiale (Charles de Gaulle a participé à la guerre russo-polonaise de 1920) puis lui a témoigné de toute la solidarité possible durant l’époque communiste avant d’en redevenir un allié et un partenaire de premier ordre au sein de l’OTAN puis de l’UE. La Pologne, elle, a fait partie des soutiens les plus fidèles de la France en Europe, fournissant par exemple le contingent étranger le plus important de la Grande Armée et en représentant un appui de taille contre le bloc germanique.

.Les valeurs qui nous unissent sont très proches. «Il y a beaucoup de proximité historique et culturelle entre la France et la Pologne. Il y a notamment cet amour de la liberté et cette volonté de lutter contre les hégémonismes. Ce côté franc-tireur, pourrait-on dire», a décrit l’ambassadeur de France Etienne de Poncins dans un entretien accordé à «Wszystko co Najwazniejsze». Il a en outre évoqué le nouveau traité bilatéral entre les deux pays, signé en 2025 à Nancy (la ville que Stanislas Leszczynski a mise en valeur): «Le nouveau traité de Nancy marque ainsi une nouvelle étape dans notre rapprochement, en signifiant notre volonté de retrouver une proximité entre nos sociétés, mais aussi, pour nous Français, de placer les relations avec la Pologne au même niveau qu’avec les autres grands partenaires au sein de l’Union Européenne». Enfin, comment ne pas mentionner la figure de Marie Skłodowska-Curie, dont la date de panthéonisation (le 20 avril) a été choisie comme journée de l’amitié franco-polonaise?

Depuis l’entrée de la Pologne dans les structures occidentales (OTAN en 1999 puis UE en 2004), les relations avec la France se sont en effet institutionalisées. Paris a massivement investi dans l’économie polonaise, ce que l’ont peut constater partout en Pologne grâce à la visibilité des groupes français, par exemple dans la grande distribution, la logistique, le secteur bancaire ou le bâtiment. La France est devenue le 3ème client de la Pologne et la Pologne le 10ème client et fournisseur de la France. Le traité de Nancy introduit par ailleurs les prémices d’une collaboration dans le domaine de l’énergie nucléaire, ce qui pourrait ouvrir de nouvelles perspectives de coopération stratégique entre les deux pays.

La période qui s’est ouverte dans les années 1990 a vu le renouveau de l’immigration française en Pologne. Il ne s’agit pas ici d’un sujet insignifiant: la présence française a marqué l’histoire de la Pologne. Parmi les membres les plus éminents de la «diaspora», on peut bien évidemment citer la famille du compositeur Frédéric Chopin (dont les polonaises et les mazurkas étaient jouées dans les salons parisiens), l’ingénieur Philippe de Girard qui a donné son nom à la ville de Żyrardów, ou le peintre Jean-Pierre Norblin, dont le fils a fondé la Fabryka Norblina à Varsovie. Mais ce n’est véritablement qu’à partir de la chute du mur de Berlin que le nombre de Français expatriés a significativement augmenté.

Plusieurs «catégories» de Français en Pologne peuvent être relevées. Il y a d’abord, et c’est ce qui semble le plus évident, le retour des exilés polonais. Beaucoup de citoyens ont fui l’occupation communiste entre 1945 et 1989 et se sont installés en France, où une véritable communauté franco-polonaise s’est formée, associée au mouvement Solidarnosc. Certains d’entre eux ont acquis la nationalité française, d’autres ont eu des enfants qui eux-mêmes sont devenus français. Ce sont plusieurs milliers d’entre eux qui sont revenus au pays à partir des années 1990 et 2000 grâce à l’entrée de la Pologne dans l’espace Schengen.

La deuxième catégorie la plus importante sont les cadres des entreprises françaises s’installant au pays de Jean-Paul II. Afin de débuter leurs activités sur place dans les meilleurs conditions, les filiales des groupes français ont eu recours à l’expatriation, plus ou moins durable, de leurs employés (et parfois de leurs familles). Ceux qui sont arrivés «en premier» ont par la suite constitué le socle de la chambre de commerce franco-polonaise, celle-ci servant de pivot à la coopération économique entre les deux pays. D’autres ont fondé des familles binationales, et l’ambassade de France à Varsovie accueille chaque année des Polonais ayant obtenu la nationalité française par mariage. 20 ans après l’accession à l’UE, ce sont ici aussi plusieurs milliers de personnes qui sont concernées.

Enfin, il y a les immigrés «indépendants». Souvent initialement dépourvus de tout lien familial ou professionnel avec la Pologne, ils choisissent de s’installer dans ce pays pour des raisons culturelles ou civilisationnelles («La Pologne est comme la France de mon enfance», résume l’un d’entre eux), parfois après avoir essayé de vivre ailleurs en Europe. Certains parviennent à se faire embaucher dans des sociétés françaises ou internationales, d’autres développent leurs propres activités. Très marginale jusqu’à la seconde moitié des années 2010, cette «vague» a déjà porté plusieurs centaines de Français et gagnera sans doute en importance dans les années à venir.

Si les Français se concentrent essentiellement en milieu urbain, ils ne se trouvent pas uniquement dans la capitale Varsovie, contrairement à la situation dans les autres pays d’Europe centrale (à Prague, Budapest ou Bucarest). En Pologne, on en trouve beaucoup à Cracovie, mais aussi dans les autres grandes villes comme Wroclaw, Poznan, Lodz, la région de Katowice et celle de la Tricité littorale, et même dans des villes plus petites comme Kielce, Opole, Krosno, Walbrzych, Zielona Gora et Szczecin. Il y a en 2026 plus de 6 520 Français inscrits au registre des Français établis en Pologne, et on estime à 10 000 leur nombre total (grâce notamment aux étudiants).

.Être Français en Pologne n’est pas anodin. Nous ne sommes pas de simples expatriés dans un pays quelconque dont nous ignorons tout. La communauté porte en elle l’héritage de plusieurs siècles de profonds liens entre la France et la Pologne. Elle est pleinement enracinée dans l’identité commune des deux nations et joue un rôle de premier plan dans les relations économiques et culturelles franco-polonaises.

On dit souvent que les expatriés et les binationaux sont des ponts, des passerelles. Cette affirmation est on ne peut plus exacte dans notre cas présent. Ils sont la vitrine de la France en Pologne et constituent une source d’informations de qualité au sujet du pays dans lequel ils vivent. Les échanges étudiants et les Volontariats Internationaux en Entreprise forment les futurs cadres des filiales de groupes ou d’instituts culturels. Voire même les futurs diplomates.

Les Français de Pologne prennent de plus en plus conscience de leur situation particulière. Quand ils se rencontrent, ils abordent l’histoire des relations franco-polonaises. Ils observent avec intérêt les différences culturelles entre les deux pays. Ces connaissances leur sont utiles pour lutter contre les stéréotypes et pour faire découvrir la Pologne à leurs famille ou leurs amis en France. Il n’est ainsi pas exagéré de dire que tout le monde sort gagnant d’un tel procédé.

Il n’en reste pas moins qu’ils doivent faire face à plusieurs défis. Celui, pour commencer, de l’expatriation. La barrière de la langue empêche toujours de pouvoir régler avec aisance toutes les formalités administratives (inscription en mairie, logement, assurances…). En cela, les Français déjà sur place sont souvent volontaires pour aider ceux qui viennent de s’installer ou qui y songent. C’est notamment l’une des fonctions des groupes dédiés sur les réseaux sociaux, des guides en ligne ou en version physique, ou des associations d’entraide. Ensuite, l’éducation, en particulier pour ce qui concerne les enfants: les parents cherchent souvent à faire suivre à leurs enfants un cursus français, ce qui n’est pas toujours évident. Plusieurs solutions existent en dehors des écoles françaises, par exemple les cursus en ligne, mais il est évident que cela n’est pas en mesure de remplacer les cours physiques.

Les sujets liés à la fiscalité ne sont pas non plus insignifiants. C’est particulièrement valable pour les personnes âgées qui s’inquiètent pour leur retraite, ou pour ceux qui ambitionnent de créer leur entreprise. Enfin, on pourrait évoquer le processus d’intégration dans la société polonaise. Plutôt que de vivre entre eux en vase clos, de plus en plus de Français cherchent à se fondre davantage parmi les locaux. C’est une initiative qui est saluée par les Polonais et qui doit être encouragée. Cela passe entre autres par l’apprentissage du polonais, ce qui n’est certes pas une mince affaire. Cela passe aussi par l’acquisition des codes culturels polonais et de la compréhension de l’histoire du pays et de son peuple. C’est par exemple participer aux célébrations des dates importantes comme le 11 novembre ou le 3 mai, la commémoration des événements historiques marquants comme l’insurrection de Varsovie ou l’instauration de l’état de siège par le pouvoir communiste. Cela permet de vivre pleinement la vie en Pologne et parmi les Polonais, et cela n’entre nullement en contradiction avec notre propre identité, tant les liens historiques entre nos deux nations sont profonds et complémentaires.

Ces défis ne sont pas aisés à surmonter, c’est pourquoi les Français doivent pouvoir compter les uns sur les autres, sur les institutions françaises en Pologne (ambassade, consulat, Institut…) ainsi que sur leurs représentants consulaires. Ces derniers jouent un rôle particulier d’interlocuteurs et de passerelles entre les citoyens et l’administration. Elus pour une période de six ans, ils accompagnent aussi la vie associative locale, ce qui en fait en réalité les élus locaux dont les expatriés ont besoin. Ces représentants portent eux aussi l’héritage de plus de 400 ans de relations franco-polonaises et doivent agir de manière à représenter au mieux nos valeurs et notre histoire communes. Pour cela, ils doivent connaître aussi bien les thématiques économiques et commerciales, les thématiques administratives, les thématiques historiques et culturelles, le tout autour du traité de Nancy, en plus d’être bien intégrés dans la société polonaise. Ce n’est qu’à ces conditions qu’ils pourront réaliser au mieux leur mission de lien local, ainsi que leur mission politique de grands électeurs pour les élections sénatoriales. Leur élection aura lieu en mai 2026.

.Les Français de Pologne représentent la richesse et la profondeur des relations franco-polonaises depuis des siècles. Ils contribuent au rayonnement de la France à l’international et au renforcement des liens tant personnels qu’institutionnels entre nos peuples et nos nations. En cela ils doivent être culturellement mis en valeur par les pouvoirs publics et par leurs élus, car l’avenir des relations entre la France et la Pologne passe aussi par les individus, les citoyens expatriés ou non, les binationaux, les étudiants et tous ceux qui souhaitent, de manière générale, œuvrer au bien de la France.

Nathaniel Garstecka

œuvre protégée par droit d'auteur. Toute diffusion doit être autorisée par l'éditeur 01/01/2026