Nathaniel GARSTECKA: Les mensonges sur la Pologne sont toujours nombreux

Les mensonges sur la Pologne sont toujours nombreux

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Nathaniel GARSTECKA

Journaliste à "Wszystko co Najwazniejsze". Parisien né dans une famille d'origine polono-juive, habite à Varsovie. Il se passionne pour l'histoire et la culture polonaise, française et du peuple juif.

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L’opinion publique française et occidentale connait assez peu la réalité de l’occupation allemande de la Pologne durant la Seconde Guerre mondiale. La Pologne est régulièrement accusée d’avoir participé à la Shoah ou d’avoir collaboré avec le fascisme – écrit Nathaniel GARSTECKA

.Que ce soit en France, en Russie, aux Etats-Unis ou en Israël, les connaissances sur les événements de la guerre en Pologne sont soit très limitées, soit orientées. Très souvent, on se contente d’enseigner aux élèves que la Pologne a été rapidement défaite en septembre 1939 (non sans reprendre la célèbre mais mensongère anecdote des charges de cavalerie polonaise contre les blindés allemands, issue de la propagande nazie visant à faire des Polonais un peuple retardé et „colonisable”) et que c’est là qu’a eu lieu la Shoah, avec la participation active des Polonais (affirmation ici aussi douteuse et très orientée).

Afin de comprendre ce qui s’est passé en Pologne, il convient tout d’abord de savoir en quoi elle était particulièrement visée par les Allemands.

Commençons par l’idéologie nazie. Tout en bas de la hiérarchie raciale inventée par les „penseurs” du régime se trouvent les Juifs et les Tziganes. Ceux-là sont destinés à être tous déportés ou exterminés. En Pologne, 90% de la population juive sera massacrée, soit 3 millions de personnes. Ensuite, il y a les Slaves. Ceux-ci sont aussi voués à disparaître, pour laisser leurs terres aux colons allemands, mais ils peuvent au préalable servir d’esclaves corvéables à merci. Les Allemands auront le temps d’expérimenter ce projet en Pologne particulièrement, entre autres dans la région de Zamość.

De plus ils réussiront, en collaboration avec l’Union Soviétique de Staline, à exterminer les élites du pays. Une nation décapitée est une nation qu’il est plus facile de faire disparaître. Par ailleurs, ce sont les terres polonaises qui sont historiquement visées par les Allemands pour leur politique de colonisation à l’est, le drang nach osten, et ils n’ont jamais accepté leur perte consécutive à leur défaite de 1918. La Pologne est donc, déjà avant la guerre, une cible prioritaire pour Hitler. Traditionnel plus grand réservoir de Juifs en Europe, terre destinée à la colonisation et ennemi militaire certain car la Pologne a toujours refusé de s’allier à l’Allemagne nazie.

Creusons ce dernier point. La Pologne a conscience dès le départ d’être un objectif pour le revanchisme allemand et les projets idéologiques nazis. Elle insiste donc tout au long des années 1930 auprès des Français et des Britanniques afin d’obtenir de leur part des garanties de soutien militaire. De l’autre côté du pays, l’URSS lorgne aussi sur les territoires de la Pologne et développe aussi un esprit de revanche suite à sa défaite de 1920 aux portes de Varsovie. Par ailleurs, pour elle aussi la Pologne est un ennemi idéologique : „la Pologne blanche bourgeoise obstacle à l’exportation de la Révolution à l’ouest”. Les deux grands totalitarismes du XXème siècle sauront mettre de côté leur rivalité idéologique afin de s’accorder sur un nouveau partage de la Pologne.

Nous savons donc que la Pologne est la cible principale des Allemands et des Soviétiques. Aucun accord avec eux n’est possible. Passons aux autres pays.

Les pays concernés par les événements tragiques de la Seconde guerre mondiale peuvent être divisés en plusieurs catégories : les pays alliés à l’Allemagne nazie, qui ont pu conserver une forme de souveraineté et qui participeront plus ou moins aux campagnes militaires allemandes (Italie jusqu’en 1943, Zone libre de Vichy, Slovaquie, Hongrie jusqu’en 1944, Bulgarie, Roumanie, Croatie, Finlande) ; les pays envahis par l’Allemagne mais dans lesquels des gouvernements fantoches locaux ou des administrations locales seront maintenus, collaborateurs ou non (Tchéquie, Danemark, Norvège, Pays-Bas, Belgique, France, Serbie, Grèce, Italie à partir de 1943 et Hongrie à partir de 1944) ; et les pays à cheval entre l’occupation soviétique et l’occupation allemande, qui seront destinés à être colonisés par les nazis et dont les élites locales seront exterminées (Pologne, Ukraine, Lituanie, Lettonie, Estonie). Dans cette dernière catégorie, seule la Pologne ne fournit pas de troupes auxiliaires ni de formations SS à l’Allemagne et seulement en Pologne aucune organisation nationaliste n’entre en collaboration avec les nazis.

Dans les pays de la première catégorie, les troupes allemandes sont peu ou pas présentes. Quand elles le sont, c’est en faible nombre et elles essaient plutôt de ménager les populations locales, sans commettre beaucoup d’atrocités, afin de les maintenir dans leur alliance stratégique et militaire. Ces pays fournissent des troupes à l’Allemagne et combattront notamment sur le front de l’est, en URSS. Ils mettront en place leurs propres mesures antisémites, souvent en déportant en priorité les Juifs étrangers ou ceux vivant dans les territoires qu’ils occupent (Hongrie en Transylvanie, Bulgarie dans le nord de la Grèce, Roumanie en Bessarabie et en Ukraine occidentale) et rechignant à déporter les Juifs nationaux (Italie, Hongrie avant 1944, Bulgarie). Les autorités Slovaques (régime de Jozef Tiso) et les Croates (Oustachis) massacreront ou déporteront cependant „leurs propres” Juifs.

Dans les pays de la seconde catégorie, les Allemands s’appuieront sur les organisations collaboratrices et les administrations locales afin de déporter les Juifs (Pays-Bas, France, Norvège…) ou les massacrer sur place (Serbie). Le Danemark gardera suffisamment de capacité d’autonomie pour organiser le sauvetage de sa petite communauté juive. L’occupation du Danemark et de la Norvège ne sera pas aussi brutale que celle des autres pays, les nazis considérant les peuples nordiques comme des „cousins aryens”. Des unités SS seront souvent formées dans ces pays, ainsi que des bataillons de volontaires (LVF française).

Dans les pays de la troisième catégorie, les Allemands prendront en charge tous les niveaux de l’administration. Ils utiliseront cependant des organisations nationalistes baltes et ukrainiennes afin de traquer les résistants et les Juifs. Certains volontaires baltes et ukrainiens pourront intégrer des bataillons SS. Ces pays, cependant, ont d’abord du subir l’occupation soviétique en 1939 et 1940. Cette dernière a été particulièrement violente, les Soviétiques déportant des centaines de milliers de citoyens polonais et baltes (l’Ukraine faisait déjà partie de l’URSS avant la guerre, elle a été visée par des crimes de masse durant les années 1930 comme l’Holodomor), exterminant les élites de ces pays et les « ennemis de classe » (bourgeois, intellectuels, sionistes…). Ainsi, quand les Allemands expulsent les Soviétiques des pays baltes et d’Ukraine à l’été 1941, ils sont souvent accueillis en libérateurs par les populations locales qui organisent à l’occasion des campagnes de terreur blanche visant les Juifs (accusations de collaboration avec l’occupant soviétique, mythe du „judéo-bolchévisme”). Des pogroms spontanés ont lieu en Ukraine, en Lituanie, en Lettonie, dans l’est de la Pologne, souvent inspirés ou suscités par les nouveaux occupants allemands. Par la suite, les nazis réaliseront la „Shoah par balle” avec l’appui d’organisations collaboratrices baltes et ukrainiennes. En Pologne, des ghettos seront créés par l’administration allemande avec des conseils juifs fantoches puis les Juifs locaux seront déportés vers les camps d’extermination, sans participation d’organisations politiques ou nationalistes polonaises.

Les populations non juives de ces pays subiront des sorts divers. Les Lettons et les Estoniens seront un temps relativement ménagés, malgré des répressions visant les communistes et les résistants, les Lituaniens et les Ukrainiens le seront beaucoup moins, les Polonais seront immédiatement victimes (dès 1939) de crimes de masses commis à leur encontre par les Allemands. Si le village français d’Oradour-sur-Glane et celui tchèque de Lidice sont des symboles de la violence de l’occupation allemande dans ces pays, la Pologne compte des centaines de cas similaires. On estime à 800 le nombre de villages détruits avec leurs habitants par les Allemands en Pologne. C’était le cas quand les habitants de ces villages apportaient de l’aide à la résistance polonaise ou cachaient des Juifs. C’est en Pologne que les nazis appliquèrent la politique d’occupation la plus sanglante. En l’absence d’organisations locales pouvant collaborer, chaque Polonais était, aux yeux des Allemands, d’office suspect et dangereux. Ce n’est que d’individus isolés qu’ils pouvaient obtenir des renseignements ou des dénonciations.

Il est désormais temps de répondre à certaines contre-vérités ou imprécisions au sujet de la situation de la Pologne pendant la Seconde Guerre mondiale. Certaines de ces contre-vérités sont véhiculées à dessein par des personnalités ou des institutions mal intentionnées, tentant de gagner ainsi l’opinion publique mondiale pour nuire à la Pologne.

„La Pologne a été un suppôt du fascisme”. En réalité, la Pologne a combattu dès le départ et jusqu’au bout l’Allemagne nazie, refusant de collaborer avec elle. Le gouvernement légitime en exil à Londres a poursuivi la lutte au côté des Alliés, les armées polonaises ont pris part aux grandes batailles contre les Allemands, sur tous les fronts. La Pologne est l’un des rares pays de l’Europe occupée ou alliée à Hitler à ne pas avoir fourni de soldats ou de volontaires aux armées allemandes ou à la SS.

„La Pologne n’est pas reconnaissante à l’URSS de l’avoir libérée”. En réalité, l’URSS est en partie responsable de la destruction de la Pologne en septembre 1939 et de l’occupation allemande. Hitler et Staline ont signé un pacte et se sont accordés sur le partage de l’Europe de l’est. L’occupation soviétique de l’est de la Pologne entre 1939 et 1941 a été brutale. Des centaines de milliers de Polonais ont été déportés, des crimes ont été commis sur les prisonniers de guerre polonais, les intellectuels, les „ennemis de classe”, dont de nombreux Juifs. L’URSS a fourni pendant deux ans à l’Allemagne les matières premières dont celle-ci avait besoin pour porter la guerre à l’Europe entière. En 1944, les Soviétiques expulsent les nazis de Pologne, mais l’occupent à leur tour. Il y commettent à nouveau des crimes et installent un gouvernement fantoche soumis à Moscou, qui maintiendra le pays sous domination totalitaire jusqu’en 1989.

„Les Polonais ont assisté les nazis dans la Shoah”. En réalité, aucune organisation nationaliste polonaise, aucune institution étatique ou politique n’a aidé les Allemands à commettre le génocide contre les Juifs, contrairement à la plupart des pays européens dans lesquels il a eu lieu. Le gouvernement légal en exil s’est opposé aux persécutions des Juifs. Il y a eu des Polonais qui, à titre individuel, ont commis des crimes antisémites. Il y a eu des événements qu’on pourrait assimiler à des pogroms, notamment à l’été 1941 dans les territoires où l’occupation soviétique a été brutale contre les Polonais, mais dans la plupart des cas ils ont eu lieu sous la supervision des Allemands et dans le cadre d’une occupation particulièrement violente du pays. Cela se passait dans la plupart des pays occupés.

Cependant, les Polonais n’ont pas pris part à la machine industrielle d’extermination mise en place par les nazis. Les Hongrois, les Roumains, les Bulgares, les Ukrainiens, les baltes, les Croates, les Slovaques ont bien davantage, eux, participé à la Shoah. Même les Soviétiques ont déporté des dizaines de milliers de Juifs entre 1939 et 1941. Rappelons aussi que les réseaux d’aide aux Juifs étaient très développés en Pologne, que la résistance polonaise exécutait les dénonciateurs et que de nombreux villages ont été brulés et des Polonais assassinés pour avoir caché des Juifs. Notons aussi que les tensions ethniques ne visaient pas que les Juifs. Des conflits sanglants ont éclaté entre Polonais et Lituaniens ou entre Polonais et Ukrainiens.

„Les Polonais refusent de prendre en compte leurs heures sombres et veulent contrôler la mémoire historique”. En réalité, l’occupation de la Pologne a été particulièrement tragique. Le peuple polonais est l’un de ceux à avoir le plus souffert de la barbarie des totalitarismes nazi et communiste. A cela s’ajoute la Shoah qui a eu lieu sur le territoire polonais car c’est ici que résidait historiquement une très grande partie des Juifs d’Europe.

Les Polonais ont fait partie des peuples les plus tolérants et les plus accueillants envers les Juifs pendant des siècles. Le système mis en place par les Allemands a été tel que les Polonais n’ont jamais pu être en mesure de venir davantage en aide aux Juifs. Malgré cela, des dizaines voire des centaines de milliers de Polonais ont soutenu, aidé, caché, sauvé des Juifs. Dans les conditions de vie qui étaient celles des Polonais pendant l’occupation et sous les menaces constantes des hitlériens, le seul fait de ne pas dénoncer ses voisins qui cachaient des Juifs était un acte de résistance. Ce qui n’excuse pas ceux qui ont commis des crimes, qui ont tué ou dénoncé des Juifs. L’antisémitisme d’une partie de la population était une réalité avant et pendant la guerre. Des mesures antisémites étaient prises en Pologne durant les trois dernières années avant la guerre, mais très loin de ce qui se pratiquait dans les autres pays de l’Europe centrale et orientale ou en Allemagne. Le président polonais Aleksander Kwasniewski a présenté, en 2001, des excuses officielles et demandé pardon pour les crimes commis par des Polonais. Des efforts sont faits depuis des années par l’Etat polonais pour mettre en avant l’histoire et la culture juive. Le président Lech Kaczynski a ainsi lancé en 2007 la construction d’un grand musée de l’histoire des Juifs polonais, le musée „Polin”.

La Shoah est enseignée aux jeunes générations et les Polonais qui ont sauvé des Juifs sont présentés comme des modèles à suivre. Les dénonciateurs et les collaborateurs sont unanimement condamnés. Malgré cela, de nombreux mensonges sur la Pologne continuent à être véhiculés. On parle des „camps de la mort polonais”, de „l’antisémitisme naturel et massif des Polonais”. Ces mensonges sont utilisés par des ennemis politiques de la Pologne ou par des militants antigouvernementaux afin d’affaiblir la position de la Pologne à l’international. C’est oublier que contrairement à beaucoup d’autres pays, la Pologne n’a pas participé en tant qu’Etat à la machine génocidaire nazie. Ces autres pays ne sont pourtant pas autant la cible d’attaques médiatiques et politiques et ne réalisent pas autant d’efforts mémoriels que la Pologne. Enfin, pour ce qui est de la „manipulation mémorielle”, il est communément admis que les Etats ont la possibilité de lutter par la loi contre les mensonges et les falsifications historiques. De nombreuses lois mémorielles existent en Occident, pénalisant le négationnisme ou le révisionnisme. Le terme „camp de la mort polonais” devrait naturellement entrer dans cette catégorie, de même pour l’accusation envers l’Etat polonais et le peuple polonais d’avoir massivement collaboré.

L’ignorance des souffrances du peuple polonais dans son ensemble sous l’occupation allemande et soviétique est répandue dans l’opinion publique occidentale. Des millions de Polonais ont été tués ou déportés durant la Seconde Guerre mondiale. La Pologne a été visée puis frappée par toute la violence de l’appareil totalitaire et génocidaire de l’Allemagne nazie et de l’URSS. La pauvreté était généralisée, toute l’économie polonaise réquisitionnée par les Allemands pour leurs besoins. Il est impossible de comparer l’occupation de la Pologne à celle dans la plupart des autres pays européens. Cette ignorance est la cause de l’incompréhension de l’attitude des Polonais envers les Juifs pendant cette période. Autant certains peuples occupés ou alliés à Hitler avaient gardé un minimum d’autonomie leur permettant de ralentir les déportations ou de ne pas mettre autant de zèle que le demandaient les Allemands dans la traque des Juifs, autant d’autres comme les Polonais étaient soumis à une occupation militaire et policière totale dès les premiers jours du conflit et somme toute jusqu’en 1989.

.Parmi les peuples non juifs, la terreur nazie a été dirigée en priorité contre les Polonais, qui seuls se sont opposés avec force et détermination aux armées d’Adolf Hitler pendant six années entières. Dans ces conditions, cacher ou sauver des Juifs était beaucoup plus risqué que dans d’autres pays et demandait beaucoup plus de sacrifices. Les Allemands n’hésitaient pas à raser des villages entiers et massacrer les familles qui avaient caché des Juifs. Accuser les Polonais de ne pas avoir „passé le test de la solidarité” malgré l’aide apportée par la résistance et le gouvernement légal en exil, ceux qui ont alerté des dirigeants occidentaux peu impliqués, et tous ceux qui se sont sacrifiés pour sauver des Juifs, est particulièrement malhonnête et malsain.

Nathaniel Garstecka

œuvre protégée par droit d'auteur. Toute diffusion doit être autorisée par l'éditeur 27/05/2023