Prof. Aleksander SURDEJ: Décomposition de l’économie socialiste ou quand les ouvriers ont mis en doute les principes d’une économie planifiée

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Décomposition de l’économie socialiste ou quand les ouvriers ont mis en doute les principes d’une économie planifiée

Prof. Aleksander SURDEJ

Ambassadeur de la Pologne auprès de l'OCDE, économiste, professeur de l'Université économique de Cracovie.

Ryc.Fabien Clairefond

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Peu de gens savent, et encore moins de gens s’en souviennent, que la destruction pacifiste du régime communiste a commencé en août 1980 avec les grèves des ouvriers polonais et la naissance du mouvement social appelé « Solidarność » (« Solidarité »).

À les lire aujourd’hui, certaines revendications économiques des grévistes semblent prosaïques ou « techniques » : augmentation des salaires et leur indexation en fonction de l’inflation, âge de départ à la retraite, qualité du système de santé… En cette période de tensions sur fond d’inégalités économiques et sociales que vivent les pays occidentaux, beaucoup seront étonnés d’apprendre que les ouvriers polonais ont éveillé les populations du bloc soviétique à rompre avec le système et l’économie socialistes alors que de toujours plus nombreux critiques du capitalisme n’arrêtent pas de soutenir que les ouvriers ont été floués.

Puisqu’ils semblent se dissiper dans les effluves des querelles autour de l’évolution que devraient prendre les transformations des systèmes économiques, rappelons les véritables caractéristiques et résultats des économies du socialisme réel.

Le socialisme, c’est la planification centralisée et minutieuse. La politique économique qui en résultait était présentée dans les pays du bloc soviétique comme une façon d’éviter un déroulement « spontané » des processus économiques caractéristique du capitalisme. En réalité, ce genre de planification faisait ses preuves quand il s’agissait de tracer une ligne ferroviaire entre une mine de charbon et une aciérie. Mais, face aux attentes de la population qui voulait des produits nouveaux et de bien meilleure qualité – qu’on était en fait obligés d’importer de l’Ouest – il s’avérait impuissant. En plus, ces baladeurs ou ces jeans que les gens demandaient tant, n’étaient pas accessibles à tous, leur distribution se faisant via ce qu’on appelait « export intérieur », donc ne pouvaient s’en procurer que ceux qui possédaient (ou avaient acheté au marché noir) des « devises » (la plupart du temps des dollars).

Une planification centralisée et des entreprises d’État non indépendantes formaient un mécanisme que l’économiste hongrois János Kornai a qualifié d’« économie de la pénurie ». Les choix des planistes et les décisions des directions d’entreprises (d’ailleurs, on utilisait rarement à l’époque le mot « entreprise », et à raison, car ces entités avaient très peu à voir avec l’esprit entrepreneur !) conduisaient à des périodes de surinvestissement sans que cela apporte de réels résultats positifs pour les consommateurs. On produisait de plus en plus de ciment et d’acier, et tout ce que les gens entendaient, c’était des assurances qu’on était en train de poser les fondations d’une prospérité future pour leurs enfants ou petits-enfants.

La pauvreté de l’offre n’était pas une situation passagère, mais un effet systémique de la faible efficience microéconomique. Un planiste centralisé poussait l’économie dans d’incessants investissements dans l’industrie lourde, les entreprises produisaient des produits de faible qualité et comme elles n’étaient pas exposées à la concurrence, elles n’innovaient pas non plus, en se satisfaisant de copier avec retard les nouveautés commercialiées à l’Ouest. Les ingénieurs des entreprises socialistes annonçaient de toujours nouvelles inventions qui naissaient sur leurs planches à dessin, tout en se plaignant de la bureaucratie paralysant les effets de leur travail. Les gens ont longtemps cru sur parole que l’exploit promis c’était pour bientôt, mais ils ont fini par se désillusionner, en n’y voyant que de la propagande. Les dirigeants d’entreprises manquaient de compétences de gestion car la plupart du temps ils venaient de la nomenklatura du parti communiste. Dans la société, il existait une expression pour qualifier ces personnes : « passif, médiocre mais fidèle ». Les stimulus de motivation étant très faibles, les gens tombaient dans le découragement et la démoralisation. Les jeunes gens qui, à travers la fissure dans le mur communiste, pouvaient apercevoir de quoi avait l’air la vie normale des Occidentaux, prenaient la première occasion qui se présentait pour partir.

Largement ressenties par la population, ces pathologies de l’économie socialiste ont préparé le terrain pour un changement systémique. Après l’économie socialiste centralement planifiée devait venir le temps d’une économie normale. Cette normalité n’avait jamais été théorisée en Pologne, donc son implantation consistait à greffer des principes observables dans les économies de l’OCDE (de l’Europe occidentale jusqu’au Japon).

La planification était remplacée par une coordination naturelle et une concurrence de marché où offre, demande et prix constituaient les plus essentiels instruments d’équilibre. La concurrence de marché n’est pas authentique si on ne respecte pas la liberté de créer des entreprises, de pénétrer le marché et d’y faire la concurrence. L’entreprenariat suppose des risques individuels. Dans l’économie socialiste, ce sont les citoyens qui payent les coûts des erreurs des entrepreneurs. La propriété privée est une condition sine qua non pour déterminer celui qui et en quelle mesure doit payer pour les conséquences de ses décisions économiques. Ces principes ont été inscrits dans la constitution de la République de Pologne et constituent aujourd’hui le fondement de l’économie de marché polonaise.

Personne n’a planifié l’économie de marché telle que nous la connaissons. Elle s’est construite dans un long processus selon quelques principes de base, définis parfaitement par Adam Smith. Rien d’étonnant donc que les réformes de l’économie socialiste l’aient rapprochée de l’économie de marché (privée, capitaliste). Cette transformation a apporté à la Pologne 28 années consécutives de croissance et une augmentation importante (et vérifiable) du niveau de vie.

Il ne faudrait pas pour autant oublier que les principes régissant l’économie de marché permettent de la contenir dans différents cadres institutionnels et qu’ils donnent à chaque société l’opportunité de créer son propre capitalisme prenant en compte sa sensibilité culturelle.

Le communisme ne s’est pas écroulé avec le mur de Berlin mais au moment où la solidarité des ouvriers a rejeté ce régime intrinsèquement ouvrier. Le capitalisme en Pologne est ressucité grâce à la solidarité – il devrait donc prendre la forme du capitalisme d’une société solidaire.

Aleksander Surdej

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