Prof. Jacek CZAPUTOWICZ: L'Allemagne et la France considèrent la Russie comme un maillon essentiel de la sécurité européenne

L'Allemagne et la France considèrent la Russie comme un maillon essentiel de la sécurité européenne

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Prof. Jacek CZAPUTOWICZ

Ministre des affaires étrangères 2018-2020. Diplômé de l’École des hautes études commerciales de Varsovie (SGPiS), docteur ès sciences politiques (l’Institut des études politiques de l’Académie polonaise des Sciences), docteur habilité ès sciences humaines (le Département des Sciences politiques et des Études internationales de l’Université de Varsovie), diplômé d’études post-master entre autres à l’université d’Oxford. Au ministère des affaires étrangères depuis 1990. Entre 2008 et 2012 directeur de l’École nationale d’administration publique (KSAP). Auteur de plus de 100 articles et monographies scientifiques.

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Allons-nous reconnaître la Russie comme un État normal après la guerre, comme cela a été le cas de l’Allemagne à la conférence de Munich, ou bien tracerons-nous une ligne au-delà de laquelle les crimes ne seront plus tolérés ? – demande le Prof. Jacek CZAPUTOWICZ

Mateusz M. KRAWCZYK : – L’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN est-elle un changement fondamental de l’ordre européen ou simplement son annonce ?

Prof. Jacek CZAPUTOWICZ : – Ce changement est en cours, même si certaines transformations dans les relations Est-Ouest ont déjà eu lieu auparavant. L’élargissement de l’OTAN, en particulier l’adhésion de la Pologne et d’autres pays d’Europe centrale, a constitué un changement fondamental. À cette époque, la Suède et la Finlande ont mené une politique de neutralité, estimant qu’elle était bénéfique pour leur sécurité. Des voix s’élèvent en Finlande pour dire que c’était une erreur de ne pas avoir rejoint l’OTAN en même temps que les États baltes. Le changement de politique auquel nous assistons aujourd’hui est une réponse à l’agression russe contre l’Ukraine et l’expression de la conviction que ce n’est peut-être pas la fin des aspirations de Poutine.

– Un changement qui suscite de l’enthousiasme modéré quelque peu par  la Turquie. Bloquera-t-elle l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN ?

– Le scepticisme de la Turquie est un certain défi. La Suède est connue pour sa politique étrangère visant à protéger les droits de l’homme, dont ceux des minorités nationales. La défense de la minorité kurde représentée par le Parti des travailleurs du Kurdistan, que la Turquie considère comme une organisation terroriste, montre la complexité de la question. Les Américains se sont également opposés aux achats d’armes de la Turquie auprès de la Russie et ont par conséquent limité la coopération militaire avec ce pays. Et bien qu’il n’y ait pas de réponse simple à cette question, je pense qu’avec l’implication des États-Unis, il est possible d’outrepasser la résistance de la Turquie.

– Les changements provoqués par la guerre en Ukraine sont nombreux. Cette guerre décidera-t-elle de la forme de l’Europe ?

– L’objectif de la Russie dans cette guerre est de gagner de nouveaux territoires et de détruire l’État ukrainien. La Russie veut également affirmer son droit d’intervenir dans les pays qu’elle considère comme sa zone d’influence. De son côté, l’élargissement de l’Alliance Atlantique Nord à la Finlande et à la Suède sera certainement bénéfique pour ses membres. Dans ses calculs stratégiques, la Russie devra tenir compte de l’allongement de la frontière avec l’OTAN et de sa domination sur la mer Baltique. Cependant, l’issue de la guerre en Ukraine sera un facteur clé.

– Comment alors, le système de sécurité en Europe lui-même va-t-il changer ?

– Ces changements se manifestent dans de nombreux domaines. La Russie est déjà exclue du Conseil de l’Europe. Nous verrons comment évolue la situation au sein du G20. Des questions se posent quant au rôle de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe. En un sens, toute la mécanique de la guerre froide, autrement dit la forme institutionnelle du dialogue entre l’ancienne Union soviétique et les pays occidentaux, s’est désactualisée.

– S’agit-il donc de la fin définitive de l’ordre de la guerre froide ?

– Je dirais que c’est plutôt le début d’une nouvelle guerre froide, qui a été annoncée par le président Joe Biden à Varsovie. La relation entre la Russie et l’Occident est censée être similaire à la relation entre l’URSS et l’OTAN dans les premières décennies de la guerre froide, avant la création de formes institutionnelles de dialogue telles que la CSCE. Les objectifs des États-Unis sont d’unir les pays occidentaux, d’isoler la Russie au niveau international et d’affaiblir sa puissance économique et militaire par des sanctions, comme ils l’ont fait avec l’URSS.

– Quelle est donc la perspective des pays d’Europe occidentale ?

– Des pays comme l’Allemagne, la France et l’Italie ne veulent pas soutenir une politique d’affaiblissement de la Russie sur le long terme. Ils souhaitent commencer le plus rapidement possible des pourparlers de paix pour à mettre fin à la guerre, même aux dépens de l’Ukraine. C’est là que se situe le point de divergence entre les politiques des États-Unis, du Royaume-Uni et des pays d’Europe centrale et celles des pays d’Europe occidentale mentionnés.

– On parle de la capacité douteuse des dirigeants occidentaux à comprendre ce qui se passera si l’Ukraine gagne réellement cette guerre. Pourquoi une victoire ukrainienne pourrait-elle s’avérer préjudiciable aux dirigeants occidentaux ?

– Je pense que les dirigeants occidentaux ont bien compris les conséquences potentielles des différentes options de la fin de ce conflit. Le problème, c’est qu’ils considèrent un conflit prolongé et une éventuelle victoire ukrainienne comme une issue qui n’est pas nécessairement dans leur intérêt.

– Pourquoi ?

– L’Allemagne et la France considèrent la Russie comme un maillon indispensable du système de sécurité européen. Cette pensée est profondément ancrée dans la culture politique de ces pays. Elle date du XIXe siècle, du concert de l’Europe et de l’existence de zones d’influence. L’Ukraine appartient à la zone d’influence de la Russie, et cela doit être respecté.

Aujourd’hui, les hommes politiques n’utilisent pas explicitement le langage de la géopolitique ou des zones d’influence. Le président allemand Frank-Walter-Steinmeier, par exemple, parle de la place de la Russie dans la nouvelle architecture de sécurité. Le président Emmanuel Macron, quant à lui, considère la Russie comme un élément nécessaire du nouvel équilibre européen. Cependant, ces concepts signifient la même chose : la Russie est un élément clé du système de sécurité européen et ses intérêts doivent être respectés. Pour qu’elle puisse jouer ce rôle, il faut lui permettre de sauver la face. Mais il s’agit aussi de préserver la face des dirigeants français et allemands dont les politiques ont rendu cette guerre possible.

– La Première ministre estonienne Kaja Kallas a déclaré que les nouveaux dirigeants de l’Europe viennent de sa périphérie. Est-ce le cas ?

– Sur la ligne de partage entre les pays qui sont favorables à ce que la Russie sauve la face et ceux qui espèrent une victoire de l’Ukraine, nous sommes dans le deuxième groupe avec les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada et les pays d’Europe centrale.

Cette division est également liée aux valeurs sur lesquelles le monde doit être bâti. Les pays anglo-saxons et d’Europe centrale estiment que l’Ukraine a le droit d’être souveraine et de choisir sa propre voie de développement. Ce droit, supérieur et inaliénable, devrait être la principale ligne directrice de la politique étrangère. D’ailleurs, la Pologne a exercé ce droit après 1989, en menant une politique d’intégration au monde occidental.

En revanche, les pays d’Europe occidentale en question estiment que ce ne sont pas les valeurs, les normes et les lois, mais les intérêts et les zones d’influence qui doivent guider la politique étrangère. Ce faisant, ils dissimulent cette approche géopolitique derrière des catégories neutres telles que l’architecture de sécurité européenne.

Dans le même temps, dans le discours européen, l’Allemagne et la France sont considérées comme des défenseurs des valeurs européennes, tandis que la Pologne, par exemple, est vue comme un pays qui ne les respecte pas. Cela crée une dissonance cognitive et met les politiciens d’Europe occidentale mal à l’aise. Il faut y voir une chance que la pression de l’Ukraine et des pays qui la soutiennent, et surtout la pression de l’opinion publique européenne, influencent les actions des dirigeants occidentaux.

– Quel est l’effet de cette pression ?

Davantage de trains de sanctions, et des livraisons d’armes à l’Ukraine… Mais un changement durable nécessiterait un changement de la culture politique dans laquelle la Russie occupe une place privilégiée. Et ce n’est pas facile. Il faut s’attendre à de nouveaux appels à Vladimir Poutine qui vont saper l’unité occidentale laborieusement construite par le président Biden.

– La conférence sur l’avenir de l’Europe, qui vient de s’achever, offre-t-elle une chance de faire évoluer la définition et le respect de ces valeurs européennes ?

– Les résultats de cette conférence ont été largement réduits au problème de l’abandon de l’unanimité dans la prise de décision. L’exemple de l’Ukraine montre toutefois que ce n’est pas la manière dont les décisions sont prises mais l’orientation de ces décisions qui est la plus importante.

La politique de l’UE envers la Russie, imposée par l’Allemagne et la France, s’est avérée erronée. La politique d’indépendance de la Pologne vis-à-vis de la Russie, en revanche, s’est avérée être la bonne. Prétendre aujourd’hui que le système décisionnel devrait permettre de mettre en minorité les pays qui s’opposent au courant dominant de l’UE n’est pas logique. Heureusement, la Pologne ne s’est pas laissé imposer cette politique erronée à l’égard de la Russie, même si elle a payé le prix fort d’une marginalisation partielle.

– L’exemple de l’Ukraine montre donc que nous ne pouvons pas tendre vers une majorité qualifiée pour des questions aussi importantes que la politique étrangère et de sécurité commune?

– La politique à l’égard de la Russie était non seulement erronée, mais aussi contraire à l’éthique et aux valeurs de l’UE. L’Allemagne et la France ont poursuivi leurs propres intérêts tout en faisant peser une menace mortelle sur l’Ukraine et en mettant en péril la sécurité des États membres de l’UE. Les demandes d’adhésion à l’OTAN de la Finlande et de la Suède en sont la preuve.

– Dans quelle direction va donc la position de l’Europe centrale et de la Pologne dans l’UE ?

– Pendant des années, l’image de la Pologne auprès des élites occidentales était fausse. Par exemple, nous étions perçus comme une société hostile aux réfugiés. Cependant, il s’est avéré que les Polonais sont ouverts aux réfugiés d’Ukraine. Nous vivons certainement notre quart d’heure de gloire, pendant lequel nous montrons notre vrai visage.

– L’avenir de la Russie dépend-il désormais de l’Occident ?

– La Russie s’en est tirée avec des agressions antérieures – contre la Géorgie et l’Ukraine, ainsi qu’avec des actions militaires en Syrie, en Libye, en Afrique centrale et au Venezuela. Robert Kagan a écrit un jour que pour celui qui a un marteau, tous les problèmes ressemblent à des clous. Les pays occidentaux ont appris à la Russie que la force militaire est un outil de politique étrangère efficace. La guerre en Ukraine est la conséquence des leçons tirées par la Russie de l’attitude de l’Occident.

L’avenir de la Russie dépend aujourd’hui de notre décision de lui permettre ou pas d’annexer une partie du territoire ukrainien et de déclarer ses crimes de guerre nuls et non avenus. En d’autres termes, nous devons déterminer si nous traitons la Russie comme un État normal, comme l’Allemagne à la conférence de Munich en 1938, ou si nous nous basons sur des valeurs et traçons une limite infranchissable au-delà de laquelle les crimes ne seront pas tolérés.

Propos recueillis par Mateusz M. Krawczyk

26/05/2022