Ewa BOGULA-GNIAZDOWSKA: L’ « aptitude exceptionnelle » d’Ignacy Feliks Dobrzyński

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Ewa BOGULA-GNIAZDOWSKA

Musicologue, Directrice adjointe du Département scientifique et éditorial de l’Institut Frédéric Chopin.

Ryc. Fabien Clairefond

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La seule trace concrète de leur relation réside dans le fait qu’après la mort de Fryderyk Chopin, en hommage à l’éminent compositeur polonais, Ignacy Feliks Dobrzyński composa la Marche funèbre sur la mort de Fryderyk Chopin, op. 66.

.Ignacy Feliks Dobrzyński – pianiste, professeur, chef d’orchestre et l’un des plus grands symphonistes polonais de la première moitié du XIXe siècle, condisciple de Frédéric Chopin, dans l’ombre duquel il réside toujours. Né à Romanów en Volhynie en 1807, il y fait ses premiers pas dans la musique. À l’instar de Chopin, le jeune Ignacy poursuit ensuite sa formation musicale auprès de Józef Elsner à Varsovie.

Dobrzyński arrive à Varsovie en 1825 et commence à suivre des cours particuliers avec Elsner. L’année suivante, il poursuit ses études sous sa direction à l’École principale de musique. La collaboration avec le professeur de musique doit être extrêmement fructueuse, comme en témoigne l’excellente appréciation qu’Elsner fait de ses résultats, consignée après son premier examen le 17 juillet 1827 : « aptitude exceptionnelle ».

Malheureusement, nous ne savons pas comment s’est déroulée sa relation avec son camarade de classe, Fryderyk Chopin. Il est certain que les deux élèves de l’École principale se connaissent et ont probablement l’occasion de découvrir leurs œuvres respectives. Cependant, aucune correspondance entre eux ni aucune autre source ne nous permet d’en savoir plus sur leur relation ; les spéculations quant à d’éventuels liens plus étroits restent donc du domaine de la conjecture. Le seul témoignage concret est le fait qu’après la mort de Chopin, Dobrzyński compose en son hommage la Marche funèbre sur la mort de Fryderyk Chopin, op.66.

Mais revenons à Dobrzyński et aux débuts de son parcours artistique. Arrivé à sa première rencontre avec Elsner à Varsovie, le compositeur de dix-huit ans aurait apporté avec lui deux œuvres exceptionnelles de sa jeunesse, composées avant son arrivée dans la capitale du Royaume de Pologne : l’Ouverture de concert en ré majeur, op. 1, et le Concerto pour piano en la bémol majeur, op. 2. On peut supposer que ces œuvres, probablement composées à Winnica, où Dobrzyński vivait avec sa famille avant de s’installer à Varsovie, jouent le rôle de sa « carte de visite » artistique et doivent lui permettre de faire une entrée remarquée sur la scène musicale de la capitale.

Cette dernière composition, en particulier, occupe une place importante dans l’histoire de la musique polonaise. Au début du XIXe siècle, le concerto pour piano est un genre rarement abordé par les compositeurs, même si les exemples qui nous sont parvenus sont généralement d’une grande qualité artistique. Outre Dobrzyński et Chopin, seuls quelques compositeurs ont écrit des concertos pour piano en Pologne à cette époque, parmi lesquels Feliks Janiewicz, Franciszek Lessel, Józef Deszczyński, Wojciech Sowiński et Józef Krogulski. De plus, tout porte à croire que la composition de Dobrzyński est écrite plusieurs années avant les célèbres Concertos en mi mineur et en fa mineur de son illustre contemporain.

Dans son Concerto pour piano en la majeur, op. 2, Dobrzyński, à l’instar d’autres compositeurs polonais de son temps, est sans aucun doute fortement influencé par la mode du brillant, répandue au tournant du XIXe siècle. On sait que les compositeurs polonais connaissent bien les œuvres concertantes d’Ignaz Moscheles, de Ferdinand Ries et de Johann Nepomuk Hummel, dont ils s’inspirent. Ce courant du brillant entraîne un renouveau de la tradition du classicisme musical et un épanouissement des techniques virtuoses durant les trois premières décennies du XIXe siècle. Les concertos de style brillant se caractérisent par l’emploi d’éléments virtuoses et l’exposition de la bravoure, avec une participation limitée de l’orchestre. Cela ne signifie pas pour autant que les concertos pour piano polonais de cette période se caractérisent exclusivement par la bravoure, mais plutôt qu’ils combinent les éléments formateurs de la virtuosité, du lyrisme et des influences classiques.

Le Concerto pour piano en la bémol majeur, op. 2, de Dobrzyński est l’un des concertos polonais les mieux instrumentés de la première période du genre. L’expérience du compositeur avec un grand ensemble instrumental y joue sans doute un rôle déterminant. La maîtrise de Dobrzyński dans ce domaine provient probablement non seulement de ses premières années d’étude simultanée du piano et du violon sous la direction de son père, mais aussi de ses contacts étroits et constants avec l’orchestre de Romanów, où son père, Ignacy, a été directeur de l’orchestre de la résidence du comte Iliński. Comme le note le fils du compositeur, Bronisław Dobrzyński, dans la première monographie de son père [1893] : « Il se joignait souvent aux musiciens pendant les répétitions et examinait avec attention chaque instrument individuellement, interrogeant les instrumentistes avec curiosité, s’imprégnant de la sonorité, du caractère et de la fonction de chaque instrument, ainsi que de sa technique.» Il convient d’ajouter que c’est par l’intermédiaire du comte Ilinsky que Dobrzyński tente, quelques années plus tard, d’obtenir l’autorisation de dédier sa composition au tsar Nicolas Ier. Dans une lettre datée du 9 juin 1828, il écrit : « Je prie Son Excellence d’obtenir l’autorisation de dédier l’élément principal de mon œuvre musicale, à savoir le Concerto n° 1, à Sa Majesté l’Empereur.» Une telle demande est courante à l’époque pour les compositeurs espérant qu’une telle dédicace au monarque régnant contribuerait à accroître leur notoriété et à populariser leur œuvre. Dans le cas de Dobrzyński, ces efforts seront apparemment vains, puisque l’œuvre ne sera ni jouée ni publiée du vivant du compositeur.

Le Concerto en la bémol majeur se compose de trois mouvements : Allegro moderato, Andante espressivo et le Rondo final, Vivace, ma non troppo. Le deuxième mouvement (Andante espressivo) est particulièrement intéressant, avec son récitatif basé sur un motif rythmique orchestral constant et répétitif, qui rappelle un récitatif similaire, utilisant un trémolo, dans le Larghetto du Concerto en fa mineur, op. 21 de Chopin. Cette coïncidence, ainsi que d’autres similitudes dans la structure musicale des œuvres, ont conduit certains auditeurs et musicologues à suggérer que Chopin aurait pu s’inspirer d’une œuvre antérieure de Dobrzyński, voire que Dobrzyński aurait participé à l’instrumentation des concertos de Chopin.

Il est aujourd’hui difficile de le dire avec certitude. L’explication peuvent être certainement les solutions musicales similaires dont Dobrzyński et Chopin ont pu s’inspirer. Les deux compositeurs, ainsi que les mouvements lents de leurs concertos, ont probablement été modelés sur une solution similaire tirée du Concerto n° 3 en sol mineur d’Ignaz Moscheles ou du Concerto n° 3 en do dièse mineur de Ferdinand Ries, composé en 1812.

Il est important de noter, concernant la réception de l’œuvre de Dobrzyński et l’inspiration possible qu’elle peut apporter à Chopin, que le Concerto en la bémol majeur, op. 2, n’a probablement jamais été joué dans son intégralité du vivant des compositeurs. Des représentations semi-privées ont certainement eu lieu à l’époque, par exemple par un orchestre de chambre avec un soliste. Des répétitions similaires sont d’ailleurs pratiquées à Varsovie pour les concertos de Chopin. Bien que son Concerto en fa mineur n’ait été officiellement créé que le 17 mars 1830 au Théâtre national, la première est précédée de deux répétitions semi-privées : en février et début mars de la même année, lors desquelles l’élite musicale varsovienne, parmi laquelle Józef Elsner, Karol Kurpiński et Wojciech Żywny, se serait réunie dans le salon des Chopin. La partie orchestrale est alors interprétée par un ensemble de chambre, le compositeur étant, bien entendu, au piano.

Si l’on considère les sources comme complètes, le public a dû attendre 162 ans la première du Concerto en la bémol majeur, op. 2, de Dobrzyński ! Heureusement, un manuscrit presque complet de l’œuvre, écrit de la main du compositeur (autographe musical), a été conservé jusqu’à nos jours, permettant son exécution, bien qu’avec un retard considérable. La première représentation publique moderne de l’œuvre (dans la version de Kazimierz Rozbicki) a lieu le 10 septembre 1986, lors du 20e Festival polonais de piano à Słupsk. Le soliste est Paweł Skrzypek et le chef d’orchestre Zdzisław Siadlak, de l’Orchestre de chambre de Słupsk. Le premier enregistrement est réalisé par Jerzy Sterczyński avec l’Orchestre philharmonique de Rzeszów.

Nous pouvons désormais apprécier d’autres enregistrements. Ces dernières années, Howard Shelley, par exemple, s’est penché sur la composition. Il a édité l’arrangement de Krzysztof Rozbicki, ce qui a donné lieu à une interprétation sous sa direction et à un enregistrement du Concerto par Philippe Giusian et la Sinfonia Varsovia, enregistré et publié par l’Institut Frédéric Chopin en 2020.

.L’œuvre exceptionnelle de Dobrzyński peut également être découverte aujourd’hui grâce à un livre extraordinaire. Une édition fac-similé numérotée à la main, en édition limitée, du manuscrit du Concerto pour piano en la bémol majeur d’Ignacy Feliks Dobrzyński, provenant de la collection de la Société musicale de Varsovie, a récemment été publiée par l’Institut Frédéric Chopin. Nous espérons que les enregistrements et les autographes des compositeurs sauront séduire les amateurs de musique polonaise du XIXe siècle. Face à la beauté de la musique, l’important n’est pas l’ordre de parution, mais plutôt l’émotion et la sensibilité qu’elle nous procure. Nous sommes convaincus que les concertos de Chopin et de Dobrzyński occupent, et occuperont peut-être, une place de choix dans votre discothèque ou vos playlists virtuelles.

Ewa Bogula-Gniazdowska

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